‹ Estat de la Perse en 1660Chapitre 3 sur 276 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

L’évêque de Babylone, Bernard de Sainte-Thérèse, carme déchaussé français, avait, pendant son séjour à Alep, reçu l’hospitalité chez les Pères de la Compagnie de Jésus établis dans cette ville. Témoin de leurs succès, il forma le projet de fixer une mission à Ispahan,

La reine de Pologne, Marie-Louise de Gonzague, constitua sur son épargne un fonds pour subvenir aux frais d’établissement de cette maison, et plusieurs grands seigneurs et dames de la cour y ajoutèrent des dons considérables. Le Père Alexandre de Rhodes qui, pendant plus de trente ans, avait répandu l’enseignement de l’évangile parmi les populations de la Chine, de la Cochinchine et du Tonkin, fut choisi par le supérieur général de la Compagnie pour aller, avec un autre Père et un frère, procéder à l’installation de la mission d’Ispahan*. Les trois missionnaires s’embar-

de capucins françois qui ont acquis leur maison sous le nom du roy de France afin de n’eslre point molestez. La troisième est d’Augustins portugois autresfois bastie par la magnificence des roys de Castille, lorsqu’ils estoient roys d’Ormous et des conquestes des Indes orientales. La quatrième est des Carmes deschauds italiens qui sont envoyez par la Congrégation de Propaganda fide dont monsieur le cardinal Capponi est à présent préfet. Ces religieux ont de quoy exercer leurs missions et ont pour object la conversion des Monsulmans, Arméniens, Juifs, Parsis, Indous et Sabis qui se rencontrent tous en grand nombre en Hispahan. » Les voyages et observations du sieur de la Boulaye Le Gouz. Paris, 1653, page 98.

1. « Les Jésuites allèrent en Perse, l’an 1645, un Père Rigourdy étant leur supérieur. Il avoit des lettres de recommandation du pape, du roi et de plusieurs autres potentats de la chrétienté ; mais il n’avoit point de présents pour les accompagner, chose sans laquelle on n’est jamais bien reçu en Orient. A ce défaut, le Père Rigourdy proposa de grandes et impraticables alliances entre la France et la Perse, pour ruiner l’empire du Turc, dont les principales conditions éloient que l’on donneroit mademoiselle de Montpensier en mariage au roi de Perse; que M. le Prince de Condé la meneroit à Ormus avec une flotte sur laquelle il y auroit vingt mille hommes, tandis qu’une autre grande armée attaqueroit le Turc du côté de la Syrie, et autres semblables propositions extravagantes, pour toutes lesquelles le bon Père ne demandoit qu’une maison et des lettres patentes pour l’établissement des Jésuites. Le roi trouva ces offres si impertinentes et toute la proposition si absurde, qu’il remit à une autre fois à donner la maison; mais il donna les lettres patentes pour l’établissement. » Voyages du chevalier Chardin, Paris, 1811, tome VIH, page 107.

quèrent à Marseille, le 16 novembre 1654 et arrivèrent à Ispahan après une année de voyage. Le Père de Rhodes trouva à Ispahan le Père Aimé Chezaud , ancien supérieur de la maison d’Alep qui avait une certaine connaissance des langues orientales; il avait déjà composé un dictionnaire persan, écrit en cette langue quelques opuscules religieux et rédigé, et remis au premier ministre du Chah, un traité sur le mystère de la Trinité et de P Incarnation du Verbe, fils de Dieu. Les Pères Jésuites étaient soutenus à la cour de Perse, sans grand succès, par un sieur de la Chapelle, gentilhomme normand, qui jouissait de quelque crédit auprès de Chah Sefy. Ce prince donna l’ordre à son premier ministre de convocpier les plus savants docteurs musiümans, pour discuter avec le Père Chezaud sur les principaux dogmes du christianisme. Les membres du clergé persan ne permirent pas au Chah d’assister à ces controverses théologiques ; elles ne convertirent du reste personne et les Jésuites, qui s’étaient flattés d’obtenir à la cour d’Ispahan des succès éclatants, durent se borner à ouvrir des écoles pour les enfants à Tauriz, à Chemakhy, à Nakhtchivan et dans quelques autres localités du nord de la Perse L

Louis XIV et Colbert, constamment préoccupés de l’extension et de la prospérité de la marine et du commerce de la France, songèrent à reprendre le projet qui avait été un instant caressé par le cardinal de Richelieu, et à disputer aux Anglais et aux Hollandais les marchés de l’Inde et de l’Ex-

1. La relation du voyage du Père de Rhodes en Perse a été rédigée par le Père Jacques de Machault sous le titre de ; Relation de la mission des Pères de la Com-^ pagnie de Jésus estahlie dans le royaume de Perse par le R. P. Alexandre de Rhodes dressée et mise au jour par un Père de la mesme Compagnie. Paris, 1659. On a réimprimé à Lille, en 1881, Les voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes, S. J., en la Chine et autres royaumes d’ Orient.

trême-Orient. Les Anglais et les Hollandais avaient, dans Bombay et dans l’île de Ceylan qn’ils occupaient, une excellente base d’opérations en cas d’événements venant à se produire dans l’océan Indien ou les mers de Chine. La France ne possédait dans les Indes aucune place qui pût assurer la sécurité des magasins et des établissements d’une grande compagnie. Un capitaine Ricaut avait formé une association de vingt-quatre personnes pour le commerce de la côte orientale d’Afrique et la colonisation de Madagascar. Malgré les droits du capitaine Ricaut, le maréchal de la Meilleraye avait fait nommer gouverneur de Madagascar un de ses protégés nommé Pronis et, sur les rapports envoyés par celui-ci, il témoignait le plus vif intérêt à tout ce qui se passait dans cette grande île. Une première concession de dix ans avait été renouvelée au mois de septembre 1643 et lorsqu’elle fut arrivée à son expiration, on accorda une nouvelle prolongation de dix années . Madagascar semblait pouvoir former une excellente station sur la route des Indes ; on songea alors, après s’être accommodé avec M. le duc de Mazarin, héritier du maréchal de la Meilleraye, à constituer la Compagnie à laquelle on accorderait le privilège exclusif du commerce de l’Asie ‘.

1. La première Compagnie française à privilège exclusif pour le commerce des Indes fut formée en 1604; en 1611, elle n’avail fait aucune expédition; mais pour écarter toute rivalité, elle fit renouveler son privilège par lettres patentes de Louis XIII, du 2 mars 1611. En 1635, le privilège exclusif de la Compagnie étant expiré, le capitaine Regimont, avec l’aide de quelques négociants de Dieppe, forma une compagnie qui envoya un navire aux Indes. Il revint richement chargé. Regimont s’associa le capitaine Ricault et les deux navigateurs firent encore quelques voyages avantageux. Le cardinal de Richelieu crut faire prospérer ce commerce en accordant à la Compagnie un privilège exclusif pour dix ans. L’événement ne justifia pas ses espérances. La Compagnie avait envoyé, en 1643, un vaisseau qui devait former un établissement à Madagascar : quatre autres partirent en 1644 et 1648, mais vers 1650, elle avait cessé tous ses envois. Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes, juin 1769, par M. l’abbé Morellet, pages 10 et 11.

Le projet de la Compagnie des Indes fut dressé le 26 mai 1664 dans une assemblée des négociants notables de Paris : trois jours après, les statuts étaient présentés au roi à Fontainebleau et ils étaient immédiatement arrêtés en conseil. Les lettres patentes en forme d’édit furent expédiées à Vincennes au mois d’août et enregistrées au Parlement en septembre. Le roi accordait à la Compagnie le droit de faire naviguer, seule à l’exclusion de tous ses sujets, dans toutes les mers des Indes, d’Orient et du Sud pendant l’espace de trente ans. La Compagnie devait avoir à perpétuité la possession de l’île de Madagascar et toutes les places, terres (ju’elle pourrait conquérir sur les barbares, à la seule condition d’offrir au roi, à chaque changement de règne, une couronne et un sceptre d’or. Le roi s’engageait à faire le cinquième des frais des trois premiers armements et ne demandait de remboursement qu’à la fin de la dixième année. Toutes les pertes subies par la Compagnie devaient être imputées à la somme fournie par le roi. Les marchandises importées aux Indes ou exportées de cette contrée seraient exemptes de tous droits, ainsi que les bois et matériaux nécessaires à la construction et à l’armement des navires de la Compagnie. Ces conditions réglées, on désigna les agents qui devaient se rendre à la cour du Grand Mogol et des princes de l’Inde, en passant par la Perse où il avait été jugé nécessaire d’avoir, à l’exemple des Anglais et des Hollan-

On ne s’occupa dans le principe que d’un établissement à Madagascar, et c’est dans cet esprit que François Charpentier, doyen de l’Académie française, écrivit en 1664, te Discours d'un fidèle sujet du roi touchant l'établissement d’une Compagnie française pour le commerce des Indes orientales adressé à tous les François. L’année suivante. Charpentier fit paraître la Relation de l'établissement de la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales, dédiée au Roi avec le recueil de toutes les pièces concernant le même établissement. Une seconde édition fui publiée en 1666.

dais, des établissements à Ispahan, à Chiraz et à Bender- Abbassy.

La Compagnie chargea du soin de ses intérêts, en Perse et dans les Indes, trois négociants, les sieurs Beber, Mariage et Dupont ; le roi désigna pour le représenter auprès de Chah Sefy, M. de Lalain, gentilhomme ordinaire de la chambre, et M. de La Boullaye Le Gouz, gentilhomme angevin, qui avait déjà fait un voyage en Perse et était allé aux Indes en compagnie d’un de ses compatriotes, le Père Zenon, capucin. Bappelé en France par des affaires de famille, La Boullaye Le Gouz, qui avait parcouru l’Orient sous le nom d’ibrahim bey et prenait en France le titre de voyageur catholique, fut présenté à Louis XIV. Il parut à la cour en costume persan , et ses récits intéressèrent le roi qui l’engagea à publier la relation de ses voyages.

De Lalain et La Boullaye furent autorisés à écrire au roi pour lui rendre compte des incidents qui pourraient survenir*. Ils ne déployèrent aucun caractère diplomatique à leur entrée sur le territoire persan, et leur passage à Érivan et à Tauriz ne fut pas signalé à la cour par les gouverneurs de ces villes. De Lalain, La Boullaye Le Gouz et les trois députés de la Compagnie arrivèrent à Ispahan le 1 3 novembre 1665 : les deux premiers allèrent se loger chez un négociant français, le sieur de l’Estoile et les autres chez un Arménien. De Lalain était chargé de remettre au sieur de l’Estoile la singulière lettre dans laquelle celui-ci, qualifié de premier valet de cham-

1. Le lecteur trouvera dans l’Appendice, pièces XX à XXXVI, pages 290-320, les lettres adressées par de Lalain et La Boullaye Le Gouz au roi et à M. de Lionne. Ces lettres sont conservées aux Archives du Ministère des Affaires étrangères.

2. Ce sieur de l’Estoile se trouvait à Paris en compagnie d’un marchand persan, nommé Seïf aga, lorsque Poullet entreprit son voyage du Levant. Nouvelles relations du Levant. Paris, 1668, tome I, page 3.

bre du Chah de Perse, était invité à accorder ses bons offices aux délégués français'. La division avait éclaté parmi eux dès les premiers jours qui suivirent l’arrivée à Ispahan. Il avait été prescrit aux députés de la Compagnie de suivre pour leur conduite les avis de M. de Lalain. Sur les excitations du sieur Beber, ils se refusèrent absolument à reconnaître son autorité. Le Père Raphaël, qui devait les faire profiter de son expérience et les guider par ses conseils, éprouva les plus grandes difficultés à leur faire entendre la voix de la conciliation. Ce fut avec des peines infinies qu’il put faire adopter par les deux partis le texte de deux lettres collectives par lesquelles les délégués annonçaient leur arrivée au Nazir ou grand maître de la cour et à son adjoint, Mirza Tahir.

Chah Sefy revint à Ispahan quelques jours après l’arrivée des députés français ; il s’arrêta dans une de ses maisons, aux portes de la ville et l’Itimad eddaoulèh ou premier ministre et le Nazir envoyèrent chercher le Père Raphaël, pour savoir de lui quelle était la condition des gens qui venaient d’arriver et qui les avait envoyés. Ces deux ministres ne pouvaient croire qu’ils fussent de véritables délégués chargés d’une mission spéciale, et que La Boullaye Le Gouz, qui était déjà venu en Perse, en eût laissé ignorer les usages à la cour de France et à ses compagnons. La mésintelligence qui continuait à régner parmi les Français n’était pas faite pour effacer cette première impression défavorable. Malgré les efforts et les soins du Père Raphaël, elle éclatait en toute occasion. Le jour de l’audience accordée par le Chah, La Boullaye Le Gouz et Beber se tinrent pour offensés de ce que ce prince eut parlé à cinq reprises différentes au Père Raphaël et à MM. de Lalain et

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