‹ Esther (volume 2)Chapitre 5 sur 68 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

DES SOUVENIRS DE Mme DE CAYLUS.

t Mne de Maintenon pria Racine de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poëme, moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa .réputation fût intéressée, parce que la pièce resterait ensevelie à Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation. 11 voulait plaire à Mmo de Maintenon; le refus était impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui, comme lui, avait une grande réputation à soutenir, et qui, s'il avait renoncé à travailler pour les comédiens, ne voulait pas du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avaient donnée de lui. Despréaux, qu'il alla consulter, décida brusquement pour la négative. Ce n'était pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexion, il trouva dans le sujet d'Esther tout ce qu'il fallait pour plaire à la cour. Despréaux lui-même en

fut enchanté, et l'exhorta à travailler avec tant de zèle qu'il en avait eu pour l'en détourner.

i Racine ne fut pas longtemps sans porter à Mme de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce fcar il avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers) ; il porta le premier acte tout fait. Mme «le Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance ; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient placés naturellement dans Estlier; et il était ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin je crois que, si l'on fait attention au iieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

t Ésthcr fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès que le souvenir n'en est pas encore effacé...

» On représenta Esther tout l'hiver; et cette pièce, qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement. •

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