NOTICE. XXIX
Nous n'avons pas à entrer dans cet examen. Tout ce qu'il nous importe de savoir, c'est que Racine a suivi l'opinion de Le Maistre de Saci, et que, pour lui, Assuérus n'est autre que Darius II l'indique à plusieurs reprises, et très nettement :
Mais de ce roi si sage [Cyrus] héritier insensé, Son fils [Cambyse] interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.
Vous] c'est Darius, que le « choix du sort « a placé au trône de Cyrus. Darius ayant régné de 021 à 4^5, Racine mettait donc l'action d'Esther en 509 avant notre ère.
10. Les dernières pages du « Livre d'Esther ». — Le livre hébreu est un monument tout judaïque d'orgueil et de vengeance ; les dernières pages en sont atroces. Non pas qu'il l'aille accuser les Juifs d'avoir été plus cruels que les autres peuples de l'antiquité, mais leur triomphe est vraiment indiscret. Après l'exécution d'Aman, ils massacrent leurs ennemis ; les dix iils d'Aman expient le crime d'avoir eu un tel père1. Esther elle-même demande que les dix cadavres soient pendus au gibet, et que la fête recommence le lendemain. Les Juifs s'en donnent à cœur joie : nouveau carnage dans Suse, carnage dans toutes les provinces, où soixante-quinze mille sujets d' Assuérus tombent sous les coups de ses nouveaux favoris. Il est vrai que ces égorgeurs n'égorgent que pour le bon motif: la Bible le dit et le répète avec insistance : nia Suse, ni dans les provinces, ils ne mettent la main au pillage. < Et il n'y avait pour les Juifs que bonheur et joie, jubilation et gloire... Et beaucoup de gens d'entre les peuples du pays se tirent Juifs, car la crainte des Juifs les. avait saisis.
Racine, a-t-011 dit souvent, a voilé tout ce côté farouche du Livre
1. Aujourd'hui encore, dans les bibles et. à la synagogue, l'officiant doit tes
hébraïques, les noms de ces malheu- lire loui d'un seul trait (34 syllabes!),
reux sont imprimés en gros caractères, sans reprendre haleine.
ou avec un alinéa pour cliaque nom.
cPEsther. 11 est plus vrai de dire qu'il n'avait pas à le laisser voir. Le péril et la délivrance d'Israël, toute l'action est là; elle est close après le festin d'Esther, quand les yeux du Roi sont dessillés et la perfidie d'Aman confondue. La vengeance des Juifs, si considérable qu'en lui Le souvenir, eût excédé le cadre de la tragédie, puisqu'Aman est le seul de leurs ennemis que nous connaissions et dont la punition nous touche. Aman est massacré par le peuple : cela nous suffit; et le sanglant épilogue du drame judaïque n'est déjà que trop indiqué par Assuérus :
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
Bref, Racine n'a pas été autrement gène par l'àpreté du récit primitif; il lui a suffi de s'arrêter à point.
11. Les Additions au Livre d'Esther. — Quant au texte grec des Additions, dont nous avons parlé plus haut, il contient un songe de Mardochée, deux édits du roi Assuérus, l'un pour l'extermination des Juifs, l'autre en leur faveur, une prière de Mardochée, une prière d'Esther, et la relation de l'entrée de la Reine chez Assuérus.
Le songe de Mardochée a été laissé décote par notre poète; mais la tragédie classique n'en compte pas un songe de moins ; il a imaginé, en échange, celui d'Assuérus, qui n'a pour objet que de préparer le Roi à la révélation de la perfidie d'Aman. Les denx édits lui ont fourni quelques détails, surtout pour le personnage d'Aman ; une petite partie de la prière de Mardochée est passée dans l'exhortation qu'il adresse à Esther : le récit de l'entrée chez le Roi a été suivi d'assez près ; enfin la prière d'Esther, au premier acte, est un véritable hommage rendu par Racine, au texte des Septante, car c'en est une fidèle reproduction.
C'est qu'ici particulièrement le poète devait se sentir inspiré et soutenu par son modèle : tout ce que le Livre d'Esther nous offre