‹ EstherChapitre 16 sur 146 · NOTICE. XXX · texte numérisé non relu

NOTICE. XXX

en l'ait de sentiment religieux se trouvant exprimé aux Additions, et nulle part ailleurs. Dans le texte hébreu, alors que le Roi est désigné près de deux cents fois par son nom ou par son titre, le nom du Seigneur est passé sous silence. On dira que c'est Dieu qui conduit tout, qu'il est invisible et présent. D'accord : il n'en est pas moins vrai que le rédacteur hébraïque nous a laissé le soin de le constater.

12. Les personnages de Racine. — Esther. — L'Esther de l'auteur chrétien (il n'en pouvait guère être autrement) est moins juive et plus sainte que l'Esther biblique. Le livre hébreu a beau, pour exalter la libératrice du peuple élu, orner son iront du bandeau royal, elle ne sera jamais qu'une sultane favorite, tirée du harem par le caprice d'un despote oriental. \L 'Esther de Racine est une reine, et une reine adorable.

Jamais tant de vertu fut-elle couronnée ?' t.

* r*% Plus que par sa beauté, c'est par s'a pudeur, par sa grâce, par le charme de ses discours qu'elle est souveraine maîtresse du cour d'Assuérus :

De l'aimable vertu doux et puissants attraits !

Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres*.

Si nous ne la voyons pas, altérée de vengeance, s'acharner sur des enfants innocents, est-ce à dire qu'elle ne soit plus qu'une « colombe gémissante3,/'? Elle a des serres, cette colombe, et, dès qu'elle tient Aman, elle ne lâche plus sa proie. 4&a prière est un gémissement, mais ce n'est pas seulement la justice du Roi qu'elle va implorer pour les siens, c'est sa « fureur1 » qu'elle veut voir s'abattre sur leurs ennemis J Et cette douce voix ne prend-elle pas

i. Esther, v. ia'i'J. 3. Jules Lemaître, Jean Racine, p. 281.

des accents de mâle éloquence, quand la fille d'Israël se fait l'interprète de l'action divine dans la conduite du monde, et qu'elle montre le maître des Empires donnant aux rois <i de grandes et de terribles leçons » ?

I L'importance du rôle d'Esther dans l'histoire du peuple juif a, il faut le dire, été exagérée par notre poète. D'après lui, les Juifs ne sont pas seulement sauvés par elle d'une extermination imminente ; ils sont en outre délivrés de leurs fers et autorisés à rebâtir le Temple. Dans Racine, en ellet, les tribus sont captives et le Temple encore en ruines, tandis que la captivité avait cessé, et que, six ans avant la date où se placent les événements de sa tragédie, la reconstruction du Temple était achevée}

13. Assuérus. — rCommë l'Assuérus de la Bible, celui de Racine est faible, crédule, Changeant, plein de bonnes intentions, toujours prêt à laisser égorger une partie de ses sujets pour faire plaisir à quelqu'un. Comme dans la Bible, il a ignoré jusqu'au jour du festin l'origine de sa femme. Mais Racine se garde bien de nous faire savoir qu'elle est sa femme depuis cinq ans ; et, plus curieux que l'Assuérus biblique, son personnage s'avise de demander à Esther, ce soir-là, le nom de sa mère1. Encore n'est-il guère impatient de le connaître, puisqu'il n'attend même pas la réponse et passe immédiatement à une autre question.

Somme toute, ce despote fantasque et débonnaire ne nous offusque pas. Nous lui savohs gré de sa tendresse respectueuse pour son aimable compagne ; sa terrible omnipotence donne tout son prix à la démarche d'Esther, en nous permettant de croire qu'elle affronte la mort; son insuffisance, nous allions dire son imbécillité, faiPressortir la fureur d'Aman et l'ardente énergie de Mardochée.

14. Aman et Mardochée. — Ces deux derniers personnages sont conformes à ceux de la Bible. Toutefois, Racine s'est attaché à relever la situation de .Mardochée. Le Livre d'Esther ne lui attribue aucune espèce de dignité ni de fonction ;ytacine fait de lui le chef

i. Esther, v. 1021.

notice xxxiii

des Juils1 ; la haine insensée d'Aman pour toute la race parait ainsi moins inexplicable. En outre, comme il l'a fait pour Esther, il amplifie l importance du rôle de Mardochée. L'oncle prévoit et prépare l'élévation delà nièce, fondant sur elle l'espoir de la délivrance de son peuple; La Bible l'ait voir simplement qu'il a su tirer parti de celte élévation. D'autre part, Racine lui enlève quelque peu de son intransigeance hautaine. Le Mardochée du texte hébreu refuse, sans qu'on sache pourquoi, et malgré l'ordre d'Assuérus, de se prosterner devant Aman : celui des Additions explique son refus : il ne veut se prosterner que devant Dieu; celui de Racine, en sujet correct, consentirait à fléchir les genoux devant son roi.

15. Les autres personnages. — La femme d'Aman, Zarès, excite son époux, dans la Bible, à faire périr Mardochée avant de se rendre au festin. Dans Racine, l'odieux de ce rôle a disparu. Zarès ne donne que des conseils de prudence et de circonspection.

Trois autres personnages, inévitables confidents, sont de l'invention de Racine. Hydaspe, Asaph et Elise. Hydaspe est un plat valet, Asaph est insignifiant, Elise seule est intéressante. C'est une de ces personnes qui savent tout de suite être de la maison, y trouver et y occuper leur place. A peine est-elle entrée chez Esther, et s'est-elle mêlée aux jeunes filles, qu'elle conseille et dirige toute la troupe. Saint-Cyr a dû former beaucoup d'Elises!

16. Le Chœur. — Aperçu sur la tragédie grecque. — L'introduction du chœur dans la tragédie pouvait paraître une nouveauté aux contemporains de Racine: ce n'en était pas une dans notre littérature. Le xvr siècle nous olfre de nombreux exemples de tragédies avec chœurs, comme celles que nous avons citées sur le sujet d'Esther. C'est que, disciples fidèles des anciens, les poètes érudits de 1 époque considéraient le chœur comme partie intégrante du genre. Mais ces exemples nationaux, Racine se souciait

i. Esther, v. 421 et 92;.

fort peu de les connaître, et c'est par-dessus tout le xvic siècle qu'il est allé droit à l'imitation du théâtre grec. 11 nous dit lui-même, dans sa Préface, tout l'intérêt qu'il attachait à cette restitution : « J'exécutais... un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur que les Païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités. » Il est donc à propos de montrer brièvement ce qu'a été le chœur dans la tragédie grecque, pour mieux faire saisir les ressemblances et les différences qui existent entre Racine et ses modèles anciens1.

Chez les Grecs, tantôt le ('.lueur parle; ou plutôt son chef, le « coryphée», devient acteur lui-même, prend part au dialogue, et joue un rôle à peu près analogue à celui des « confidents ■ dans notre tragédie classique. Son intervention permet en elfct aux principaux personnages d'exprimer leurs réflexions autrement qu'en monologues : le chœur les écoute ou les interroge, et leur donne, à l'occasion, des conseils de modération et de prudence.

Tantôt il chante, et il est alors l'interprète des pensées morales et des sentiments religieux que l'action doit inspirer aux spectateurs. Il honore la vertu, plaint l'innocence, déplore l'erreur, flétrit le crime, montre la vengeance divine ou la fatalité qui s'appesantit sur les hommes, et célèbre la puissance des Immortels.

Le chœur se compose de personnages qui, de par leur origine ou leur condition, et à cause des péripéties qu'ils ont à espérer ou à craindre, forment comme un public de premier plan, qui prend à

i. La tragédie grecque avait une ori- fut créée le jour où le dialogue se

gine religieuse H lyrique. Celait, au fit entre deux personnages, deux

début, un simple chœur, qui célébrait, « acteurs », tandis que le chœurs se

par un chant, appelé « dithyrambe ». taisait.

les louanges de Bacchus; et Baccbus, L'importance du chœur fut peu à

pour eetle raison, demeura le dieu du peu réduite par le développement

théâtre. Plus tard, un personnage se donné à l'action dramatique, mais il

détacha du chœur et s'entretint avec ne cessa pas d'être associé intimement

lui ; enfin la tragédie proprement dite a la tragédie.

Page 1