NOTICE. XXXV
L'action un intérêt tout personnel. Dans plusieurs 'tragédies grecques, il est constitué par des captives étrangères, qui, entre autres sentiments, expriment l'amour de la patrie absente et le deuil de leur race.
17. Les chœurs d'< Esther . — Telle est la situation des jeunes Israélites que nous voyons figurer, avec Elise, dans les chœurs d 'Esther. Ce sont des « filles de Sion », c'est-à-dire de Jérusalem, ou, dans un sens plus général, du royaume de Juda, dont Jérusalem fut la capitale. Esther, elle, et sa fidèle Élise, sont de la tribu de Benjamin, mais on sait que cette tribu avait lié ses destinées à celles de Juda, lors du schisme qui divisa le peuple juif en deux royaumes.
Un siècle avant les événements du Livre d'Esther, le royaume de Juda a été conquis par les Babyloniens, et les familles d' Esther et de ses compagnes ont été emmenées en captivité à Babylone ou dispersées dans le pays des vainqueurs, pour vivre ensuite, sous le joug plus supportable des Perses, après la destruction de L'empire de Babylone par Cyrus. Comme, dans les chœurs d'Euripide, les Troyennes captives, ces jeunes filles chantent donc la patrie qu'elles ont perdue, mais une patrie qu'elles n'ont jamais pu voir.
Elles sont, aussi directement que possible, intéressées à l'action, puisqu'elles se sentent menacées du massacre. Peut-être, avec un peu de subtilité, objecterait-on que l'extermination des Juifs ne saurait les atteindre, Esther les tenant sous sa garde et cachant à tous les Perses leur origine, Mais leur reine est résolue à périr, on peut donc admettre qu'elles seront condamnées, ou se dévoueront d'elles-mêmes à périr avec elle ; et il est plus vrai encore de dire que leur petit groupe représente toute la nation juive et en exprime les trop justes alarmes.
Comme le ferait le chœur antique, elles célèbrent les vertus qui conviennent aux rois et leur adressent de sages conseils ; par de hautes leçons de morale, elles règlent même la conduite de tous les hommes. Comme le chœur antique, elles jugent les actions des personnages. Avant de célébrer, en im chant de triomphe, les
louanges d'Esther, elles flétrissent, comme il convient, l'abominable Aman, et, à plusieurs reprises, demandent à Dieu d'éclairer L'âme du faible Assuérus.
Et, parmi leurs craintes, elles sont soutenues par leur foi et leur eonliance en Dieu. Ici, Racine n'a que faire de suivre les tragiques grecs. C'est dans la Bible, c'est, dans les Psaumes et dans les Prophètes qu'il s'inspire; c'est, avec son génie poétique, sa propre foi de chrétien qui rendra son imitation digne de si grands modèles, et en fera parfois, pour notre poésie lyrique, des modèles à jamais inimitables :
O Dieu, (pie la gloire couronne !
Dieu, que la lumière environne!
Qui voles sur l'aile des vents Et dont le trône est porté ]>ar les anges ! Dien ! qui' veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges !.. '
On ne saurait trop répéter que jamais la poésie biblique n'a été traduite en strophes plus belles-'.
Mais à peine était-il besoin de signaler aux lecteurs d'Esther cette source d'inspiration que l'antiquité classique n'a pas fait jaillir. D'autres différences entre les chœurs de Racine et ceux des tragiques grecs méritent d'être observées avec quelque précision.
18. Différences de forme entre les chœurs antiques et ceux de Racine. — Dans la tragédie grecque, alors que le dialogue était écrit en vers << iambiques » , dont la forme se rapprochait du lan-
i. Esther, v. 'i53-358. ne citer que les plus célèbres. Racine
devait connaître au moins quelques-
2. On a remarqué que plus d'un unes de ces traductions ; la seule qu'il
tiers des vers d'Esther étaient traduits paraisse avoir eue sous les yeux en
littéralement ou presque littéralement écrivant Estlier, est celle de Godeau,
de la Bible (Dellbur, La Bible dans mais il en a tiré grand parti : beau-
Racine, p. 107). Maints poètes français coup d'expressions de ce poète sont
s'étaient déjà essayés à traduire des entrés dans les vers de ses chœurs
Psaumes : Marot, Des Masures, Des- Voir J. Yianey. Reçue (Vllist. litt. de
portes, Racan. Godeau, Corneille, pour la France. 1909, p. 110 sq.