NOTICE. XLIX
Mais, quand la pièce fut imprimée1, ceux qui n'eurent que le régal de là lecture, ceux-là surtout qui avaient pu en espérer un autre, se montrèrent moins enthousiastes, et l'autorité des plus augustes suffrages n'empêcha pas la critique de s'exercer sur Esther2.
26. Les allusions. — On s'attacha surtout à j découvrir des allégories et des allusions. Esther, c'était évidemment Mme de Maintenon, avec un peu plus de grâce pudique et beaucoup plus de fraîcheur. La flagornerie avait souligné cette comparaison, et celle qui s'imposait également entre les compagnes d'Ésther et les petites tilles de Saint-Cyr, entre les soins d'Esther et la sollicitude vigilante de Mme de Maintenon.
La malignité chercha des rapprochements moins flatteurs. Par exemple, entre l'altière Yaslhi et Mme de Montespan.
Peut-être on t'a conte la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi, dont j'occupe la place3.
C'était dur, nous ne dirons pas pour Mme de Montespan, qui ne mérite aucune pitié, mais pour Mme de Maintenon elle-même, qui tenait une tout autre place auprès du Roi.
Entre Assuérus et Louis XIV. A coup sûr, le courtisan averti qu'était Racine n'aurait jamais songé à comparer son maître au roi « trop crédule » dont la main, « pendant qu'il sommeille », va se plonger « dans le sang innocent4. » Il n'en est pas moins vrai qu'on rapprocha de la condamnation des Juifs la révocation de l'Edit de Nantes, et l'on ne manqua pas de rappeler les origines protestantes de Mme de Maintenon5.
D'autre part, on a prétendu qu'en déplorant la persécution d'Is-
i Très peu de temps après la pre- 2. Voir F. Deltour, Les Ennemis de
miere représentation, puisque le Pri- Racine, p. 333 sq.
vilège du Roi est du '3 lévrier. Elle l'ut 31 Esther v. 3i-32. mise en vente chez les libraires Denys
Thierry et Claude Barbin (in-i ). 11 y t hsl,lrr- v- l-'' et «*»*"*■
eut. en 1689, une autre édition (in-12). .">. Notice de l'édition Mesnard. p. 421.
L KSTHER.
raël, Racine avait pensé à celle de Port-Royal; qu'eu parlant de la Grâce, au second vers du Prologue, il avait trahi l'intérêt qu'il prenait aux disputes religieuses des Jansénistes1; on a même cru reconnaître le grand Arnauld dans l'inflexible Mardochée2. On peut aller loin dans cette voie. Nous ne connaîtrons jamais le fond de la pensée de Racine, niais le poète qui, plus tard, se défendait si éneigiquement d'être janséniste, dans une lettre à Mme de Maintenon3, n'a pas dû s'ingénier, *en composant Esther, à laisser percer le bout de l'oreille janséniste devant le Roi.
« Aman, dit Mme de Gaylus, avait de grands traits de ressemblance »; ajoutons : avec Louvois. « 11 sait qu'il me doit tout... » s'écrie Aman en parlant d'Assuérus'* ; et Louis Racine nous apprend <[uc Louvois, dans un mouvement de colère, avait dit quelque chose de semblable. Mais ce quelque chose, Louvois étant toujours ministre, et ministre très puissant, eût-il été bien prudent de le rappeler?
En un mot, de toutes ces allusions, une seule pouvait n'être pas désavouée par Racine, celle qui flattait Mme de Maintenon"'; et le souvenir de la fondatrice <!e Saint-Cyr demeure inséparable du personnage d' Esther.
27. Nouvelle série de représentations. — Réforme à Saint- Cyr. — On comprend qu'elle ait goûte la pièce. Aussi bien, l'année suivante, en janvier-février 1O90, en faisait-elle donner une nouvelle série de représentations, à la plupart desquelles assista fidèlement le Roi. Nous y voyons aussi le P. Bourdaloue et d'autres jésuites notables.
Les Jésuites, qui faisaient jouer si fréquemment la comédie dans
1 Notice de l'édilion Mesnard, p. 4'j'3. 4. Esther, v.866 et note; Mme de Cay-