NOTICE. LI
leurs collèges, ne pouvaient guère désapprouver les spectacles de Saiut-Cyr. D'autres ecclésiastiques se montrèrent moins indulgents, particulièrement le curé de Versailles, Hébert, qui ne voulut jamais y assister, et le nouvel évêque de Chartres, Godet des Marais1, qui avait Saint-Cyr dans son diocèse. Celui-ci, homme très austère, non seulement condamna les représentations, mais poussa la sévérité jusqu'à vouloir réformer toute la discipline de l'établissement. Mme de Maintenon seconda ses vues; elle reconnut et se plaignit elle-même qu'à la suite d'Esther, le bel esprit et l'orgueil avaient pénétré à Saint-Cyr. Ce n'était pas, en eH'et, sans danger pour leur modestie, ni pour leur innocence, qu'on avait laissé des jeunes tilles jouer si souvent devant la Cour la plus brillante et non la moins corrompue de l'Europe, qu'on avait exposé leurs grâces ingénues aux yeux de tant de profanes témoins.
On leur enleva leurs rubans, on les forma au silence, les Daines furent soumises à des vœux solennels, la maison prit un air de cloître, et les représentations publiques furent supprimées. Deux ans après Esther, YAthalie de Racine devait être jouée sans éclat.
Faut-il attribuer à cette réforme la vocation religieuse qui s'empara de presque toutes les actrices d' Esther*! Auraient-elles voulu expier par une vie de pénitence les succès de leur jeunesse? Nous ne savons, mais, en tout cas, la liste que voici est bien longue : Mlle de Glapion fait profession à la Maison de Saint-Louis, dont elle sera élue supérieure. Daines de Saint-Louis également, Mlles de Champigny, de Beaulieu, de la llaye-le-Comte, qui jouaient dans les chœurs. Yisitandines, Mlles d'Abancourt et de Mornay. Carmélite, Mlle de Veilhan; carmélite, Mlle de Las tic, qui va cacher dans l'ombre du cloître ce visage, « beau comme le jour », qui avait rayonné d'une si douce gloire.
28. Derniers échos d' « Esther » à Saint-Cyr. — Les portes de Saint-Cyr s'ouvrirent encore parfois pour des spectateurs de marque. En i(3gj, il y eut une représentation d'Esther en l'honneur
1. Il était le directeur spirituel de Saint-Cyr et le confesseur de Mme de Maintenon.
de la petite princesse de Savoie, âgée de douze ans, qui allait devenir la duchesse de Bourgogne. Elle y récita elle-même le rôle d'une des plus jeunes Israélites. Au siècle suivant, en i;;3i, Esther fut jouée devant Marie Leczinska, et eut Le don d'ennuyer cette reine, une des plus sottes que la France ait eues.
11 faut arriver à i^SG pour relever une représentation dont l'éclat rappelle tant bien que mal celui des premières. Louis Racine avait fait répéter aux pensionnaires la pièce de son père; Clérambanlt, organiste de Saint Cyr, s'était occupé de la musique, la modifiant, d'ailleurs, et y ajoutant une sarabande. La Piété, l'Innocence et la Paix récitèrent un nouveau prologue, composé pour la circonstance par le fils du grand poète, et saluèrent une « assemblée auguste », où l'on voyait le Dauphin, la Dauphine, et les filles de Louis XV.
La Maison royale de Saint-Louis devait disparaître en 1793, supprimée par la Convention. Dans l'inventaire du théâtre qu'on fit trois ans auparavant1, nous trouvons, avec les pierreries fausses que Saint-Cyr devait à la munificence de Louis XIV, le trône d'Assuérus, et les 35 biscuits de fer blanc qui servaient au festin d'Esther2.
Tout ce matériel a disparu, mais on peut encore lire, dans les cahiers de musique provenant des Dames ou des Demoiselles de Saint-Cyr, les chœurs de Moreau, que, durant un siècle, copièrent et recopièrent leurs pieuses mains. Jusqu'au dernier jour, elles redirent les cantiques des filles de Sion. Le i(J novembre 1792, mourait, âgée de 71 ans, la dernière dame de Saint-Louis qui ait été enterrée à Saint-Cyr; elle chantait les « rives du Jourdain >< dans le délire de son agonie3.
29. Représentations publiques d' « Esther ». — En vertu d'un Privilège du Roi, les Dames de Saint-Louis eurent d'abord seules le
1. Archives de Seine-et-Oise, D. i'3S. î. Th. La vallée, p. 3;i; Notice de l'é-
2. Cf., p. XLIII, note 1 ; voir Taphanel, dition Mesnard, p. 4'3a. p. 55 et 220.