XXX JUGEMENS ET ANECDOTES
« M. de Voltaire a dit , dans une Épîtte adressée à Horace , et digne de lui :
<c Fst-ce assez , en effet, d’une heureuse clarté,
» Et ne pêchons-nous pas par l’unifbnnité ? »
« Malheureusement ce reproche n’est que trop souvent fondé. Je n’y connois pas de meilleure réponse que les Choeurs de Racine. »
Le sujet à’Esther avoit déjà été traité en Tragédie et mis sur la scene plusieurs fois avant que Racine s’en occupât. Nous avons cité , dans le second volume de nos Essais historiques sur Vorigine et les progrès de l'Art Dramatique en France , une Tragédie , intitulée ^man , que fit imprimer, ‘ à Poitiers , chez Jean Logerois , en 1^67 y André de Rivaudeau, Gentilhomme Poitevin. On ne sait si cette Pièce fut représentée j mais on sait que le sujet en est pris de l’Ecriturc-Sainte , au septième chapitre d'Esther , où Racine a également puisé.
Beauchamps , dans scs Recherches sur les Thèa^ ires , cite , d’après la Bihliotheque Françoise de La Croix du Maine , une Tragédie à’E^her • manuscrite , par Antoine Le Devin , mort en
s U R • E s T H E R.- xxxj
t$ioi mais ne la fait pas connoître davantage.
Pierre Mathieu étant Principal du Collège de Verceil , en Piémont , y composa et y fit représenter, en 1578 , une Piece intitulée Tragédie de Vhistoire tragique d' Hâter. Il la fit imprimer à Lyon , chez Jean Stratins , en 1 5 8 5 , sous le titre A' Est her y Tragédie , en cinq actes y sans dis» tinction de scènes et avec des Choeurs. Histoire tra~ gique , en laquelle on représente la condition des Roy s et des Princes sur le Théâtre de fortune , la prudence de leur conseil , les désastres qui surviennent par forgueil , V ambition , l'envie et la trahison ; combien est odieuse la désobéissance des femmes ; finalement combien les Reynes doivent amollir Je courroux des Roys endurcis sur l'oppression de leurs sujets. 11 joignit à cette Piece une Pastorale , quelques Pièces fugitives et une Préface, et il dédiale tout à Madame de La Villeneuve, de la maison de Gronvelle , et à Madame d’Achey , de la maison de Peloux.
Quelque tems apres , « l’envie de rimer le pos* sédant toujours , faute de nouveaux sujets, il prit la résolution de refondre son Poëmc d'Esther , et d’en composer deux Tragédies , l’une sous le
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nom de Fasthi , et l’autre qu’il intitula ^man , » disent les freres Parfaict, dans leur Histoire du Théâtre François.
Ces deux Pièces parurent imprimées ensemble , en , à Lyon , chez Benoît Rigaud.
La première , avec ce titre : Vasthi , Tragédie en cinq actes , en vers , sans distinction de scenes et avec des Choeurs , en laquelle outre les tristes effets de l'or^. gueil et désobéissance , est démontrée la louange d'une Monarchie bien ordonnée i Voffîce d'un bon Prince pour heureusement la commander , sa puis^ sance , son ornement , son exercice , éloigné du luxe et dissolution , et la belle harmonie d'un mariage bien accordé , avec un petit abrégé ce l'histoire des Roy s de perse y dédiée au Sérénissime Prince Monseigneur le Duc de Nemours et Genevois ^Gouverneur de Lyon.
La seconde , sous le titre d'Oman » Tragédie en cinq actes , sans distinction de scenes et avec des Choeurs ; de la perfidie et trahison , des pernicieux effets de l'ambition et envie ,* de la grâce et bienveillance des Roys , dangereuse à ceux qui en abusent ; de leur libéralité et récompense , mesurée au mérite , non à l'affection ; de la protection de Dieu sur son peuple , qu'il garantit dc^ conjwatiora
SUR ESTHER. xxsli,*
e/ oppressions des méchans : dédiée au prudent » noble et grave Consulat de la ville de Lyon.
Voici , à-peu-près , réunis en un , les trois extraits que les fteres Parfaict donnent de ces trois Tragédies, dans leur Histoire du Théâtre François, « La première est une mauvaise Piece, qui comprend toute rhistoire d'Esther , depuis la répudiation de Vasthi jusqu'à la mort d’Aman. «
ce Le premier acte de la seconde ( qui n’est que le premier démembrement de la première ) contient les louanges que se donne le Roi Assuére ( Assuérus ) , et les complimcns qu’il reçoit des Seigneurs de sa Cour , dans lesquels ils lui représentent les qualités qui doivent orner la vie d’un grand Prince. Au second acte, le Roi ordonne les préparatifs d’un festin magnifique, et dit , à cette occasion :
Que nul aye en buvant l’appétit dissolu ,
Vin sur vin entassant , et verre dessus verre.
Pour en son chef mouvoir un tout tournant tonnerre, &c. »
cc Pendant le repas, la conversation tombe sut le* femmes. Les Piinccs en disent beaucoup de mal ;
sxxiv JÜGEMENS ET ANECDOTES
et le Roi , voulant les convaincre par l’exemple de la sienne , dont il exalte sur-tout robcissancc , ordonne qu’on fasse venir la Reine V asthi. Elle refuse de se rendre à ses ordres , malgré les remontrances des Dames de sa suite, qui lui disent :
Il faut que la douceur une Princesse flanque»
Caste ! je n’iray pas > et si je vais , le fouldre De l’haut tonnant m’esdatte et m’cmmenuisc en pouldre !.... &c. »
« Au troisième acte, le Roi répudie la rebelle Vastht. Il épouse Esther au quatrième j et , au dernier , il charge un Messager d’annoncer ces nouvelles à Vasthi. Le Messager., après s’être acquitté de la commission , dit à ralticxe Reine disgraciée :
Madame appaiset-vous. Un Piincc ne demande Haison de son vouloir} seulement il commande*
Un Roy a pour sa loy : je le veux; il me plaist. Quand ces mots sont eu jeu , il faut que tout soit fait.... &c. »
« Vasthi
SUR ESTHER. xxirX
w V asthi SC désole , et , dans son désespoir , exprime ainsi cette grande vérité ;
Il n’y a rien qui soit au malheur plus fâcheux Que l’asprc souvenir d’avoir esté heureux &c. »
« Dans la troisième Pièce , Aman élevé au faîte des grandeurs , témoigne sa satisfaction par ces vers :
Commence donc , Aman > d’un vol roidc et haut ,
De surpasser des Cieux l’estoillé cschaffauc !....
Je sera y le fuzil de l’infernale trope.
Je tiens, à mon vouloir, la cime de Khodope :
J’iray ravir là-bas la femme de Pluton j Je prendray le tridentde Neptun pourbaston !....&c.'»>
«Ce Ministre , outré de fureur contre Mardochée, qui refuse de lui rendre des respects honteux , invoque les furies. Zarès, sa femme , l’interrompt par ce discours :
Tu t’abuse appcllant les ombres infernales ,
Les filles de Pluton , ou les Vierges fatales.
Tu pourras mieux de moy attirer la façon Pour l’audace punir de ce vieux hérisson.
Les tours mieux décevans , les plus subtiles ruses Aux esprits inventifs des femnres sont infuses..,. &c. i>
xxxv; JUGEMENS ET ANECDOTES
« Esther vient se jctter aux pieds du Roi , pour lui demander justice des indignes complots de son favori , et s’écrie , les yeux baignés de pleurs :
. Conjurer contre un Roi « contre moy , contre Isac , ( les Juifs )
Le chasser , le bannir avecque le bissac....
Ah ! Dieu ! si tu permets régner telle in.ustice.
On verra triompher de la vertu le vice.... ôcc, >»
te Aman , qui voit sa perte certaine , veut prier Esther de parler en sa faveur , et la serre dans ses bras. Elle le repousse , en lui disant :
O homme abominable ! osc-tu me toucher ?
Redre-toy d’icy , de peur de me tacher !. &c.
«Près de monter sur l’échafaut préparé pourson supplice , Aman s’adresse aux pcctateurs , et prie les Courtisans , qui sont de ce nombre , de venir assister à son supplice et de prendre exern* pie sur lui.
Vous , qui engéûlez des Princes le ccr^'cau ,
Pour d’un honneur fuitif avoir le renouveau ( leur diCil )....
Et vous , qui cxcircx l’afFcction inique D’ua Roy pour acquérir un estât magnifique,
SUR ESTHER. xsivij
Venci tous, je vous prie; accourci tous, afin De voir du pauvie Aman la douloureuse fin ! »
En 1^0 2 , Antoine de Montchrétien fit représenter , à Paris , une Tragédie intitulée ^man ,• ou La F unité , en cinq actes , avec des Chœurs , et qui avoit déjà été imprimée , deux ans auparavant , avec cinq autres Pièces de lui , à Rouen , chez Jean Petit.
« Dans cette Tragédie , Montchrétien a donné une histoire complette de ce favori d'Âssuérus et a suivi , assez exactement , la narration de l’Ecriture- Sainte, disent encore les fireres Par-^ faict. On se doute bien que les réglés de la Tragédie n’y sont pas fort exactement observées i mais qu’importe î Montchrétien n’a jamais songé à réformer les abus de son siecle. Cette Pièce n’est pas meilleure que les précédentes. Voici quelques vers qui serviront à prouver que la versification en est aussi foible. »
ce Au premier acte , Aman vante ainsi son pouvoir sans bornes :
En effet , • je suis Koy. Le titre je n’en porte i
xxxviii JUGEMENS ET ANECDOTES
Wais , basre ! c’est tout un , si Roy nommer se peut Qui faittoutee qu’il dit, etdit toutcc qu’il veut... &€.>■>
Le Duc de La ValUcre place , dans sa Biblio^ theque du Théâtre François y vers l’an 1614, une Pièce intitulée , La belle Hester , Tragédie Fraïf foise , tirée de la Sainte Bible , de l'invention de Japien Marjîere , imprimée à Rouen , chez Abraham Cousturier , sans date. Il ne nous dit pas si cette Piece a été représentée j mais il nous en donne ce^^court extrait.
« Assuérus , au milieu d’un festin , envoie chercher sa femme , pour la faire voir aux convives qu’il a rassemblés. Elle refuse de venir , et il la répudie. On lui amène Rester , qu’il trouve à son gré et qu’il épouse. Aman veut faire périr tous les Juifs et faire pendre Mardochée. Il construit un Edit en conséquence î et le Roi lui dit de le faire imprimer, pour le répandre davantage, (imprimer, du tems d'Assuérus , ou Darius., fils d’Hystaspe 1 ) Rester pare ce coup fatal à sa nation. Elle demande grâce au R.oi et l’obtient. Elle découvre ensuite la perfidie d’Aman , et l’innocence de Mardochée. Le premier est pendu et le second devient premier Ministre. >j
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SUR ESTHER. xxxix
Un anonyme fit imprimer, à Paris, én 1617 > une Piece sous le titre de Traoédle nouvelle de la perfidie d’ Aman ^ mignon et favori du Roy Assué-^ rus y sa conjuration contre les Juifs , où Con voit ndivement représenté l état misérable de ceux qui se fient aux grandeurs. Le tout tiré et extrait de Van'" cien Testament , du livre d'Esther , en trois actes et en vers alexandrins.
<e Cette Tragédie est allégorique à la fortune et à la fin funeste du Maréchal d’ Ancre , » disent le Duc de La Valliere et les freres Parfaict. cc Plusieurs libelles , travestis grossièrement en Poëmes Dramatiques , ont été composés sur cc sujet , ajoutent ces derniers j mais cette Piece étant plus modérée , et ne nommant personne , il est très-croyable qu’elle a été représentée. La mémoire de ce malheureux étranger étoit tellement en horreur parmi le Peuple , et la Cour s’étoit déclarée si hautement contr’clle , que , dans ce tems de licence , on crut plaire généralement et faire un chef^’œuvre de trouver de l’analogie entre le Maréchal d’ Ancre et le favori d’Assuérus. »
Au reste , çette Piece , dont les freres Parfaict
xl JUGEMENS ET ANECDOTES
donnent 1 extrait , acte par acte , n’a pas une autre marche que toutes les précédentes sut le même sujet, et ne présente aucun trait qui paroisse être particulier au Maréchal d’Ancre hile est, d’ailleurs, aus'i mal versifiée que toutes celles dont ' nous avons déjà patlé^ Cet échantillon pourra en convaincre.
« Aman , enorgueilli des grandeurs inouies auxquelles' il est élevé, ne trouve pas son bonheur parfait , et s’en exprime de cette maniéré.
It toutefois encor n’ai je pas de reoos. .
Un CCI tain Mard >ch(îc en tous lieux me courrousse , Qui SC moque de tnoy et bien loin me repousse. Comme homme de néant , le Kiy ferai sentir.
Et dedans peu de jours, un riisi^c repentir.
Le eibet est 'our prêt ; il faur qu’il y demeure.
Et qu’il y soit penau as’ant qu’il soit une heure.
Ce grand Roy Assucr commande expressément Qu’on m’adoie en son u’ou. Celuy-cy seulement Se moque de ses 'oix II est temps de reprendre Le ciimc de ce luif. Je vais le faire pendre!...,
( Le voyan venir )
Ah! te vo cy , coquin Qui te fait si hardy D’entrer en cette place ? Es-tu pas étourdy ?
Mardochée.
Que veut dire aujourd’huy cet homme épouvantable »
SUR E S T H E R. rij
Qui croit m’dpouvantcr de sa voix cfFioyable?
As -tu bu trop d’un coup ?... Tu es bien furieux!
Nul homme n’oiC-t-il se montrer à tes yeux?
Aman.
Oui mais ne sçay-tu pas ce que le Roy commande. Que le peuple m’adore, autrement qu’on le pende ! Et encore oses tu te montrer devant moy i Je t’apprendray bientôt à mépriser le Roy .'
MARDOCHâE.
O le grand personnage! Adorer un tel homme?
J’adorerois plutôt la plus petite pomme; .
Et ne fait-il pas beau qu’un petit raboteur ,
Qu*un homme roturier reçoive un tel honneur!
Tu te devrois cacher ! &c. »
« Esthet a porté des plaintes à Assuérus contre Aman, l.e Roi , sans vouloir l'écourcr, ordonne qu’on le pende , lui même, au lieu de Mardochée. Le bourreau paroît aussi-tôt , et fait dresser une potence. 11 saisit Aman par le collet. Aman lui dit , en se lamentant :
Il me faut donc mourir ?
Le Bourreau.
C’est chose résolue.
( Lui won/rant la poti'nce. ) Oui, il te faut mourir.... Tiens, le Roy re salue»
■ C’est ton dernier carcan.... Allons, il se fait tard.
Aman
Je te prie, ô bourreau ' ave un peu plus d’égard.
A moy q[u’à un autre homme ! &c. » . . . .
xli; JUGEMENS ET ANECDOTES, Scd,
te II continue à déplorer son sort. Le bourreau s’impatiente 3 et, voulant exécuter les ordres qu’on lui a donnés , il dit à Aman :
C’est par trop caquetté !
Allons , voilà bien dit : pour moy , je suis hâtd ;
et il le pend , pour mettre fin à tous débats , et terminer la Tragédie.
Les Muses Françaises , V^bré^e de V Histoire du Théâtre François , du Chevalier de Mouhy , et Beauchamps , dans ses Recherches sur les Théâtres^ citent une Piece intitulée La belle Hester , Tragédie Françoise , en cinq actes ^ tirée de la 'Sainte Bible , et qui fut représentée, à Rouen , en 1^12, et imprimée , avec un argument , dans la même ville , chez Abraham Cousturier , sans date.
C’est tout ce qu’on nous apprend sur cette Piece,
Nous avons cité , dans le Catalogue des Pièces de Pierre du Ryer , tome premier des Tragédies de notre Collection , celle que cet Auteur composa sur le sujet et sous le titre à’Esther y et qui fut représentée au Théâtre de l’Hôtel de Bourg'^gne , en 1645 , et imprimée l’année suivante.
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Pa R RACINE;
Représentée y d'abord à Saint-Cyr, par les Pensionnaires J devant le Roi ^ en et a Paris , au Théâtre François', en I7ii.