BOIS ET FEU
Pour Sortais.
Nous sommes envahis par l'architecture de casino, et cette architecture a trouvé son principe le plus brillant dans la forme des salamandres : cheminées roulantes, maisons démontables!
Où donc la noble ordonnance des vieux palais qui glorifient un siècle et sont éternels?
Il semble que notre époque se plaise à ne vouloir construire que de l'éphémère : nous mettons la vie en automobile et nous offrons au Temps une locomotive ! Van i tas vanitatum !
La céramique de grand feu ne doit jamais être une céramique de hasard. Par ses flammés admirables, Chaplet a prouvé que le potier pouvait effectuer de belles conquêtes sur l'élément qui rugit autour des moufles. Il y a là une science dont l'art doit régler le mystère.
Un souvenir, en passant, à la Cour des Comptes, incendiée en 1871 :
On s'était accoutumé de voir les ruines depuis vingt-sept ans : elles avaient de la grandeur, de la
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majesté, et elles ont inspiré à plusieurs artistes, qui aimaient à s'y recueillir, des études et des tableaux où palpite quelque chose de très élevé. Le soir, surtout, par un clair de lune, la masse de pierre ajourée prenait un aspect qui n'avait plus rien de sinistre. De place en place, de l'autre côté des baies défoncées, un bout de peinture — cette peinture où chantait le génie juvénile de Ghassériau ! — apparaissait, semblant ressusciter d'un long sommeil sous la caresse de la lumière blonde : des figures de rêve devaient errer, vêtues de longs voiles d'ombre, à travers cette solitude, et le gardien à qui l'on avait confié la conservation platonique de cette colossale improvisation du feu, qu'on n'avait pas l'intention de conserver, le gardien, afin de se délasser de ne rien faire, pouvait, à certaines heures, pour peu qu'il eût un peu feuilleté les estampes sur les quais d'en face, se croire changé en une sorte de personnage sacré, oublié parle paganisme, et vivant d'une éternelle vie au milieu d'une terre silencieuse encore hérissée de témoignages de l'antiquité.
L'art japonais est comme une mélodie qui chante dans l'air, dont on retient facilement l'idée générale et dont quelques notes changées ne détruiront pas absolument le caractère.
L'art indien, au contraire, c'est la grande symphonie, c'est la musique savante qui appelle à son aide toutes les ressources de l'orchestre pour sa parfaite interprétation. Supprimez quelques instruments, ce n'est plus cela : chacun a sa partie et chaque partie
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est nécessaire. Or, pour faire du japonisme, on habille son inspiration d'une certaine façon, et l'on peut rester soi dans le pastiche qu'on exécute. Pour faire de l'indianisme, il faudrait copier, et copier seulement.
L'art Japonais est rapide; il est spontané; il éclate subitement; l'art indien, au contraire, est lent; le fini de l'œuvre exige une longue patience. Il est telle pièce de métal, couverte de merveilleux émaux, qui, à elle seule, a dû occuper la vie entière de l'artiste qui l'a créée; mais aussi quelle perfection, quelle régularité de lignes, quelle délicieuse harmonie de couleurs.
Si nous nous plaçons à un autre point de vue, l'art japonais nous étonne par l'imprévu de ses perspectives, la profondeur de ses horizons, la spirituelle hardiesse de son plein air. L'art indien, lui, n'a pas de perspective. Les peintures nous montrent des personnages fort bien dessinés, avec les difformités exigées par les dogmes religieux, par exemple les dieux à dix bras, les déesses à quatre mamelles, les femmes aux hanches d'un débordement exagéré, difformités qui toutes s'expliquent par un symbole ; mais ces figures se détachent sur un fond uniforme, la gradation des plans n'existe pas. On y peint l'individu pour l'individu ; on ne le peint pas dans une atmosphère.
Enfin, l'art japonais s'occupe de mignonnes créatures, de coquettes constructions qui semblent des bonbonnières, où les écrans fantaisistes, avec leurs
grands vols d'hirondelles et leurs lis aux calices épanouis, sont bien à leur place. L'art fondamenta indien, au contraire, est l'architecture, et dans nul pays on n'a su faire rendre aux pierres une musique si grandiose et si puissante.
Epicure demandait aux jardins une reposante volupté, et Hérodote leur consacre ses pages les plus enthousiastes. Les Chinois des siècles les plus lointains s'ingéniaient à en varier l'aspect et ils semblent avoir connu des régals tels que nous n'en connaîtrons jamais. Cette sorte de fascination que la fleur exerce parfois sur nous explique le rôle important qu'elle joue dans la poésie et dans l'art, le rôle plus significatif encore qu'on lui assigne à toutes les époques des civilisations humaines, dans les mythes et dans les manifestations du culte. Parfois, le symbole est tout entier exprimé par la fleur, et c'est à elle, c'est à son calice oii sommeillent des vertus cachées, des puissances soupçonnées mais non définies, que l'homme ira off^rir des sacrifices ; parfois c'est au symbole d'une foi plus élevée que l'homme ira porter les fleurs consacrées, considérant que ces fleurs, nées du travail de ses mains, sont le trait d'union le plus pur entre le labeur de la terre et la moisson du ciel ! Ah ! ces fleurs qui ont des regards ! ces fleurs qui se balancent, parées comme des coquettes, et attirantes comme des femmes, ces fleurs, dont le caprice vous obsède, et dont la sève pleure dans une béatitude qui est peut-être une torture ! Oh ! ces heureuses et ces belles, ces fières et ces humbles^ ces ingénues et ces