QUELQUES APHORISMES
Pour Frit!( Thaulow.
Parmi les peintres, il y a des dieux et des demidieux ; il y a même pas mal de satyres, et plus encore de dieux termes.
On a dit qu'il y avait pour nous une question de patriotisme à posséder VAngclus de Millet. J'avoue que je ne comprends pas ce que vient faire le patriotisme dans cette affaire. Le patriotisme est un sentiment qui s'éveille dans certaines circonstances où l'honneur national est en jeu et qui pousse les hommes à de généreuses ou héroïques actions. Mais un objet, même un chef-d'œuvre, peut-il mettre notre patriotisme à l'épreuve ? J'entends un objet qui ne symbolise pas une idée, un principe ou un droit. Quand il s'agit de patriotisme, il n'y a que deux alternatives : ou bien le patriotisme est satisfait et alors cette satisfaction s'étend à toute la nation ; ou bien il est humilié, et alors toute la nation peut en ressentir une blessure, parfois même une flétrissure.
Le vrai grand monde, ô jeunes artistes qui débutez, celui où vous vous développerez, où votre talent
pourra puiser àpleins poumons ses forces d'expansion, ce vrai grand monde ne s'abrite pas dans le décor des hôtels ; c'est celui auquel Corot, Millet et Daubigny demandaient des palpitations d'infini, celui qui fait fleurir les herbes vertes sous vos pieds et met un ciel d'azur au-dessus de votre front ; celui où, sans entraves, vous pourrez vous entretenir avec vous-même et avec cet inconnu, invisible, insaisissable, dont un sourire bienveillant donnera peut-être l'essor à votre génie.
L'artiste qui prétend embellir la nature est un aveugle.
Dans un paysage, le nuage doit toujours être construit, sans avoir jamais l'aspect d'une construction.
On peint avec des couleurs et non avec des idées.
Le paysagiste nous fait aimer la nature, sous cette condition qu'il la comprenne.
S'il la copie seulement, il la diminue.
Sisley sont d'admirables idéalistes de la lumière et de la nature; que Renoir a été un poète éloquent de la chair palpitant sous le soleil filtré à travers les branches en larmes d'or? Il y en a encore pour ne pas aimer Camille Pissarro, ce magnifique cœur simple, qui a regardé les étendues avec un œil d'une extraordinaire sincérité, et qui a noté ce qu'il a vu avec un art, depuis cinquante ans plein de jeunesse et de sève? Il y en a encore pour ne pas comprendre ce que l'effort de Raffaëlli a eu de fécond, lui qui a élevé jusqu'à l'art, comme le cantique de la pitié humaine, toutes les tristesses, toute la mélancolie des misères suburbaines et des silences hospitaliers?
Si l'interprétation de l'eau doit nous donner une sensation de profondeur, que doit-on exiger de l'interprétation du ciel ?
— Une sensation d'infini.
Quand on donne une médaille à un orphéon ou à un fabricant de sardines à l'huile, on récompense un progrès certain, car l'orphéon, collectivité d'individus, est susceptible de faire des progrès, comme l'industriel susnommé. On indique en même temps une sorte de limite qu'il faudra franchir pour obtenir une nouvelle récompense au prochain concours; on fixe enfin, par ce moyen, une sorte de point de repère pour mesurer plus tard si l'ensemble de l'orphéon ou l'industrie des sardines à l'huile a fait un pas en ^vant
OU en arrière. Dans tout cela, les constations sont précises. Le médaillé a servi de modèle à tous les concurrents, et c'est lui qui a été le point de départ pour de nouvelles améliorations.
La peinture est bien également à l'huile, mais j'aime à croire que, dans l'esprit de la majorité, elle n'est pas encore une industrie.