‹ Esthetique d'un independantChapitre 9 sur 15 · L'ÉMANCIPATION ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉMANCIPATION ESTHÉTIQUE

Pou7' Montaignac.

Celui qui considère les arts et non l'Art, celui qui établit des classifications, celui qui met autour de ses sensations esthétiques des ficelles, selon les modes de leur expression réelle, celui-là se prive d'écouter en son âme le battement éperdu de l'idéal.

On a dit que l'art intimiste se reconnaissait à la vulgarité des sujets traités par l'artiste, au terre-àterre de la conception et des éléments nécessaires à l'expression de cette conception. C'est là une grosse erreur. L'art intimiste est celui qui vous émeut de la palpitation spéciale au souvenir du foyer.

Pour qu'il y ait art intimiste, il faut qu'il y ait émotion personnelle, je dirai presque émotion familiale.

On a dit souvent que, sous la rafale d'émancipation échevelée des traditions, l'art ne savait plus oi^i il allait ; on a prononcé à son sujet le mot, gros de menace, d'anarchie ; d'aucuns, habitués à des disciplines stériles et incapables de secouer ce joug par un élan hardi vers l'affranchissement et la liberté, se sont,

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ESTHETIQUE DUN INDEPENDANT

dans un geste solennel, couvert les cheveux de cendre, marquant ainsi d'un signe de deuil ce qui était l'essor enfin inauguré vers la vérité, vers la lumière, vers l'idéal, palpitant dans l'infini. Mais voici les documents assemblés, voici les œuvres émanées de toutes les inspirations; voici les inspirations engagées sur des tendances aux voies multiples ; et il semble que de chaque école, ou mieux de chaque manière, des caractères se dégagent dont on perçoit la logique et dont il devient presque aisé de renouer la trame originelle. Déjà, sans considérer isolément les individus, on a la compréhension très nette, très précise de toutes ces confessions diverses, qui ont leurs écritures propres pour exprimer leur amour du beau ; et l'on voudrait pouvoir demeurer dans cette sensation généralisée où les classifications apparaissent si claires, depuis les traditionnistes les plus invétérés jusqu'aux modernistes qui n'entendent que le verbe excessif du paradoxe.

En dehors des cent artistes vraiment doués qui suffisent à emplir notre époque, les autres sont des élèves, des élèves de ces ateliers, de ces académies, qui se sont ouverts sur tous les points de Paris et qui, avant d'être des écoles, sont devenus des centres électoraux. Là, on a la prétention d'enseigner le grand art, comme on enseigne la grammaire française, la couture et le billard ; on a la prétention de créer des artistes avec de braves gens qui auraient dû se vouer au commerce et à l'industrie; de ce qui était l'occupation d'une élite, on a fait un métier.

Il est énorme, le nombre d'excitations de mineures... à la peinture, qui se commet dans ces entreprises, et le résultat fâcheux ne s'est pas fait attendre, puisque les œuvres de cette provenance ne s'imposent à l'attention par aucune originalité. Tout ce qui sort de là est marqué au coin d'une monotone banalité et encombre les salles d'Exposition. On peut enseigner le procédé, la patte ; on n'enseigne pas l'inspiration. Et dans tous les sujets traités, il n'y a pas d'inspiration, encore qu'il y ait des sujets.

Art décoratif! Décoration artistique ! autant de mots qu'un esprit qui raisonne est surpris de voir accouplés ? Qu'est-ce qu'un art qui n'est pas décoratif ? Qu'est-ce qu'une décoration qui n'est pas artistique ?

Il y a quelque impudence à parler d'art nouveau ; il y a également quelque imprudence : l'art, digne du nom d'art, n'est ni ancien, ni moderne, ni nouveau, ni d'hier, ni d'aujourd'hui, ni de demain : il est tout cela à la fois : il est éternel.

Le modem style, d'importation britannique, celui qui prétend ne pas nous mettre dans la main un objet usuel qui ne soit un objet d'art — prétention qu'il ne faut pas confondre avec l'intelligence et le goût des matières qui peuvent nous faire apprécier à l'égal d'une œuvre d'art l'objet populaire créé par l'humble

artisan et destiné à l'usage du peuple — le tîtodern style, c'est Ruskin lui-même qui le combat : « Ne battez pas le blé avec des fléaux sculptés, lisons-nous dans la Lampe de la Beauté, et ne sculptez pas de bas-reliefs sur une pierre meulière. » Et, autre part, cet aphorisme : « Ne pas décorer ce qui concerne les fins de la vie active et occupée. »

Modem style : infusion des feuilles sèches du passé; très difficile à digérer.

Modem style : savante recherche de mauvais goût.

Modem style : prétention de l'éphémère à devenir durable.

Modem style : le rococo de demain.

Modem style : le trait de génie d'un sot. Modem style : le mariage de l'erreur avec la tradition.

A En art, tout diplôme est néfaste, toute étiquette A»' est nuisible. La coterie, d'où qu'elle parte, oii qu'elle se forme, paralyse inévitablement l'essor du talent, — je n'ose pas dire du génie, cette denrée n'ayant plus l'habitude de se produire sur notre marché. — Elle éveille des préoccupations parasites, elle devient encombrante, alors qu'elle promettait d'être protectrice, et, quand on suppute ce qu'elle a créé, elle, la coterie féconde, la vaillante, celle qui est bonne, brave à la guerre, comme le dit la somnolente mélopée des racines grecques, on ne trouve que des vieilloteries.

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