GRAVURE ET INTERPRÉTATION
Pour Simon.
En ces dernières années, on a voulu établir une distinction entre les graveurs qui se livrent à la reproduction et les graveurs qui exécutent des planches originales.
Je ne contreviens pas à cet état de choses, parce que j'y ai pris ma part. Mais mon avis est qu'il n'y a qu'une seule distinction à faire : les graveurs qui ont du talent et les graveurs qui n'en ont pas.
Tous les peintres, j'entend les coloristes, devraient improviser sur cuivre ou sur pierre : que de précieux documents l'on posséderait ainsi ; cela n'aurait pas le sérieux et le prévu d'œuvres longuement mûries ; mais quel ragoût de spontané ! Quelle palpitation intime dans des croquis ainsi jetés au hasard de l'inspiration !
Il y a des pointe-séchistes qui enlèvent les barbes soulevées par la pointe de chaque côté du trait ; j'en ai entendu un qui appelait cette opération : « Nettoyer sa planche ! »
Maladroit artiste ! Une pointe-sèche privée de ses
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barbes, c'est une rose privée de rosée, c'est un verre d'eau glacée privé de sa buée.
Le graveur qui interprète une œuvre peinte ou sculptée fait lui-même œuvre originale, en ce qu'il transpose une harmonie qu'il a sous les yeux, et l'originalité du graveur est si réelle en cette matière, que si dix artistes s'attaquent à la traduction de la même œuvre, ces dix artistes en donneront dix transpositions différentes les unes des autres, et de ces dix transpositions, il n'y en aura peut-être qu'une qui aura pénétré le véritable sentiment de l'œuvre traduite.
La seule originalité qu'il faille donc rechercher,
c'est l'originalité du talent.
Je prétends que le cuivre, une fois les épreuves tirées, ne doit pas être abandonné comme une nonvaleur ; c'est sur son métal que l'artiste a agi et, à ce titre, il mériterait d'être entouré d'égards.
Mais il suffit de l'encrer, de le parer d'un travail égal à celui qu'on fait pour le tirage, et l'on a une œuvre positive d'un admirable effet.
Qu'on se représente la planche de Rembrandt, la Résurrection de Lazare, encrée et mise sous verre ; quel chef-d'œuvre on aurait sous les yeux!
quelques artistes ne s'attachent pas assez aux ressources infinies que peut leur fournir un bon tirage.
C'est le tirage qui fait dire au cuivre tout ce qu'il peut exprimer. Auguste Delâtre, à qui l'on doit d'admirables planches, a haussé le métier du taille-doucier au grand art. De cuivres qui ne portaient qu'un travail sommaire et hésitant, il a tiré des estampes dont s'enorgueillissent les collections.
Une belle eau-forte, à l'aide de ses deux tons, le blanc et le noir, est capable de nous apparaître avec une gamme enchantée de couleurs; il en est qui sont toutes rayonnantes de génie.
L'eau-forte en couleurs n'est pas à dédaigner ; mais elle s'éloigne un peu de l'art, pour se rapprocher de l'habileté ; elle demande moins d'inspiration et plus de tour de main, moins de synthèse expressive et plus de complexité industrielle. Elle offre de grandes difficultés de petits détails ; mais elle ignore la grande difficulté des œuvres simple où palpite le génie.
Seules les œuvres médiocres peuvent perdre à la reproduction, parce qu'elles n'éveillent qu'une curiosité passagère, et que cette curiosité se tient pour satisfaite de l'image ; mais qu'il s'agisse d'une œuvre marquée au bon coin, d'une œuvre où s'affirmç Iç
talent, et parfois le génie, car la source n'en est pas encore tarie, et la reproduction lui sera une aide sûre, je dis plus, indispensable.
Tout ce que connaît le peuple, tout ce qui s'établit en son esprit, en matière d'art, il le retient plus par l'image qui la reproduit que par l'œuvre elle-même. Et c'est la gloire des chefs-d'œuvre d'avoir appelé dans les musées devant eux et pour leur contemplation, les humbles, ceux qui en avaient eu la première révélation par la reproduction courante et rapide du journal. Voilà la vérité.
Tous nous avons vécu des années dans des études et des classes, dont les murs étaient nus ou presque : de place en place, une rare carte de géographie, puis la couleur administrative, froide, fatigante, triste, douloureuse même, parlant de réclusion, d'amères disciplines ; rien, pas un élément décoratif, si mince fût-il, où l'œil pût se distraire, où l'attention pût trouver un repos.
Ceux qui ont enseigné, ou enseignent encore, savent que l'enfant a besoin de ces repos, de cette distraction. Pendant une classe, qui estfaite pourtous, certains tempéraments se passionnent pour des matières d'enseignement que d'autres n'acceptent qu'avec une sorte de contrainte, rapidement muée en lassitude. Le seul moyen de combattre cette disposition défavorable n'est pas de punir, mais de laisser l'en-
Pour la décoration de l'École
fant qui y est sujet s'abandonner à une inattention momentanée, dont le maître un peu psychologue saura borner la mesure. Or, quel meilleur remède à l'inattention que de fournir sans cesse un aliment à la pensée? Et c'est l'image, l'image scolaire ainsi que la comprend M. Roger Marx, qui sera ce remède efficace.
Quand les enfants qui auront vécu entourés de ces simples visions d'art auront grandi, ils se trouveront prêts pour comprendre les chefs-d'œuvre conservés dans les musées ; l'éducation de leur goût sera telle, qu'ils auront naturellement le sens des choses de l'art; leur œil sera ouvert aux manifestations les plus délicates, et l'œuvre qui se dressera devant eux, loin de les laisser indifférents, saura éveiller leur être aux sensations esthétiques. Ils ne pourront plus se désintéresser du mouvement de l'art, de plus en plus complexe, de plus en plus envahissant ; ils n'auront plus besoin, par la faute de leur éducation, d'accepter les opinions toutes faites, et forcément erronées, des poncifs et des outranciers; comme ils auront dans le sang la santé, ils auront dans le cerveau l'instinct du beau. Ils voudront, ainsi que le voulaient les peuples anciens aux heures de grande civilisation, que tout ce qui participe à des commodités ou nécessités de la vie soit revêtu d'art, et les formes deviendront belles et les décors leur viendront heureux, sans qu'un effort, voisin parfois de la torture, fasse jaillir de leur imagination la lave stérile de l'utopie.
Un diplôme, c'est une affiche d'intérieur, une affiche.... à tirage limité, et qui a même, de; par cette raison, une vertu spéciale pour recommander à ses concitoyens celui dont le nom y est inscrit. Donc, la première qualité que réclame un diplôme, c'est d'être lisible, facilement lisible ; la lettre a une importance capitale dans sa conception, et si le programme élaboré par le commissaire général de l'Exposition de 1900 est resté muet sur le libellé du diplôme, c'est sans doute parce qu'il lui parut inutile de préciser pour des concurrents ce libellé, qui est fondamental dans le diplôme. D'ailleurs, la lettre elle-même, si elle est comprise par un homme de goût, peut devenir un élément décoratif très appréciable. Tous ceux qui ont le culte du livre savent quel régal est pour eux un arrangement de belle typographie ; à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'une lettre gravée.
Quand on se rappelle la série de diplômes qui furent distribués depuis quarante ans aux expositions universelles, ainsi qu'aux expositions régionales, concours agricoles et autres, on ne peut s'empêcher de frémir à l'emploi immodéré qui y est constaté d'allégories prétentieuses, d'expressions lourdes, de conceptions navrantes en leur banalité. Tout ce que le vestiaire du poncif et du rococo conserve de la vieille défroque symbolique a été mis à contribution.
Les cornes d'abondance, les lions qui traînent des chars avec leur queue, les hérauts qui tendent le pavillon de leurs trompettes aux espiègleries joyeuses
d'amours en sucre, le cortège d'individus en bois qui ont la prétention de représenter des idées, au lieu de concourir seulement à une belle expression d'art, et les palmes, et les couronnes, et les glaives — car en de pareils décors, le mot « épée » ne serait point assez solennel, — on a fait abus de tout cela ; on en a mis partout, et, il faut en convenir, on n'a imaginé que des feuilles qui ne marquent aucunement dans la production de l'estampe décoratives de l'époque où elles durent naître, des feuilles qui font triste figure aux murs des foyers industriels où elles sont accrochées.
Il faut remarquer que la caricature n'est pas aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Je ne veux pas dire, avec le pessimisme de certaines gens, que c'est un art qui se perd ; mais je suis bien obligé de constater que c'est au moins un art qui se renouvelle.
Il faudrait chercher l'explication de ce fait dans l'essence même de l'art caricatural, dans le but qu'il se propose, dans les moyens dont il fait usage ; il faudrait tenir compte aussi des influences de toutes sortes qui ont pu peser sur ses manifestations, et l'on arriverait sans doute à une vérité plus que relative, à une sorte de formule mathématique capable de satisfaire la curiosité de certains analystes.
Aujourd'hui, la caricature manque de finesse, quand elle ne manque pas d'esprit. Il semble mêmequ'on se méprenne sur le sens réel de ce mot. La
caricature ne doit pas désigner seulement le genre grotesque, la grosse bouffonnerie, qui fait d'autant plus rire le vulgaire qu'elle est plus sotte.
La caricature doit surtout être un art d'observation vécue, comme Heidbrinck nous en donna de si remarquables exemples dans le Courrier Français, de Jules Roques ; ou une recherche d'excentricité violente, comme en témoignent certaines pages de Robida. Mais le grotesque, qu'on le retienne bien, n'a jamais été que le talent des médiocres, et s'il est quelquesuns de ces derniers qui arrivent, c'est qu'ils cachent les faiblesses de leur crayon sous une légende infiniment spirituelle.