‹ Esthetique d'un independantChapitre 13 sur 15 · AMATEURS · texte numérisé non relu

AMATEURS

Pour René Compère.

Un soir, j'ai rencontré Puvis de Ghavannes sur le pont de la Tournelle ; il était accoudé contre le parapet, et, silencieux, admirait la masse géante et harmonieuse de Notre-Dame ; les lignes se silhouettaient sur le ciel clair, où la lune étincelait.

Ce soir-là, les journaux nous l'apprirent le lendemain, M. Bonnat était chez le comte de X...; mais nulle feuille ne crut intéressant de nous dire que Puvis, peut-être, était en train de concevoir un chefd'œuvre.

On prétend que le gros public forme son goût d'après la distribution des médailles. C'est là une erreur. Certes, le public, en voyant l'acharnement avec lequel les artistes se disputent les médailles, le public se laisse aller à y attacher une importance exagérée. Mais supprimez les médailles, et vous verrez comme le public ira tout seul aux bonnes choses ; je suis même convaincu que, s'il n'était pas influencé par ce choix des médailles, souvent obtenues à l'aide de secrètes intrigues, le public serait beaucoup moins sceptique et beaucoup plus disposé à réserver l'accueil qu'ils méritent à des artistes pour qui le succès est

lent à venir^ ces artistes ne voulant pas courber leur dignité devant des arbitres qu'ils tiennent pour indignes ou incapables de les juger.

Par ces temps de Salons, par ces temps d'ardente fièvre, où chaque jour voit se manifester une tendance nouvelle et où le public, lassé par la multitude des sollicitations, s'en va, désorienté et distrait, et indifférent à la longue ; par ces temps où l'art, quoi qu'on en dise, avec tout ce qu'il peut créer de bon et de mauvais, nous donne le spectacle d'une magnifique expansion, il faudrait qu'un maître, un vrai, tournât les yeux du côté de ceux dont l'effort, si méritoire fût-il, ne s'est pas encore imposé à l'attention. Devant eux, devant leur œuvre, ce bon maître conduirait le public, qui ne demande qu'à être guidé ; comme il aurait pour lui tout son passé de talent, de génie peut-être, et de gloire, il serait certain d'être écouté, et il aurait la joie d'avoir accompli facilement, par un acte de fraternité tendre, ce que nous autres, critiques, nous mettons dix ans à réaliser.

Celui qui consacrerait sa connaissance en l'art d'expliquer et de dire à cette tâche généreuse, en serait récompensé au centuple. Au lieu de s'enfermer dans l'admiration complaisante et intéressée de contemporains qui ont déjà un pied dans le passé, peut-être dans l'oubli, il verrait son nom emporté vers l'avenir, avec tous ces jeunes espoirs qu'il aurait relevés, toutes ces âmes à la veille de s'épanouir ; au lieu d'enguirlander de fleurs artificielles — fleurs d'envie, hommages Utilitaires et prudentes perfidies — des répertoires

collationnés au Larousse, il viendrait dorer, comme d'un rayon de soleil couchant, les rêves caressés, dans les heures lentes de l'étude, par ceux qui n'en sont encore qu'au matin. Plus de vain encens brûlé sans conviction en faveur d'idoles qui le respirent sans plaisir et sans gratitude ! Aux devoirs mondains, qui ne recèlent que des servitudes, il substituerait la liberté ineffable de régler sa volonté sur sa conscience, sans entraves d'aucune sorte, sans arrière-pensée, sans calculs mesquins ; et il aurait la joie de se sentir toujours artiste, lorsque tout seul, dans le silence de son atelier, devant les reliques de ses débuts, il se regarderait au fond du cœur.

Aujourd'hui, des intérêts qui ne sont pas toujours les intérêts de l'art ont poussé beaucoup de gens à se prétendre amateurs et à accomplir certains actes qui peuvent faire croire qu'ils l'étaient effectivement. Tout le monde amateur ! Cela pourrait être le rêve d'une société civilisée, instruite des conquêtes de la beauté et avide de progrès ; ce n'est, hélas ! qu'un paradoxe : l'amateur sera encore longtemps un être d'exception, un compréhensif rare, une sorte d'apôtre, agissant, convaincu, enthousiaste, qui se hausse hors de l'élite.

Ce qui est le plus fréquent, ce qu'on rencontre couramment, c'est l'amateur-lampion, l'amateur ignare et fat, pour qui toutes les vessies doivent être des lanternes. Qu'on m'entende bien; ici, je ne parle pas des grands Mécènes, à qui une immense fortune met

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en main le moyen de réunir des chefs-d'œuvre, de s'entourer de merveilles consacrées, et qui remédient largement à la pénurie des ressources budgétaires, en dotant quelquefois l'État de cette richesse de l'art, de cette splendeur du génie, dont ils ont réuni les monuments enviés, en prodigues, sans compter, pour la seule joie d'en faire part à leur prochain avec une petite pointe d'orgueil dont il faut les absoudre.

Il est des amateurs contre lesquels la raison devrait pouvoir s'armer d'un insecticide. Ceux-là ont la morgue hautaine, l'insolence égale à leur acatalepsie spéciale, un bagout qui passe pour de l'esprit auprès du vulgaire, mais n'emprunte son vocabulaire qu'à une phraséologie vénimeuse, une outrecuidance telle que les gens sensés parfois s'en laissent imposer; une vanité et une admiration de soi-même par où les gens rusés apprennent à les désarmer.

Vous font-ils visiter leur «musée», ils affectent une bonhomie, fausse comme certaines de leurs « perles », devant lesquelles ils ne peuvent se défendre d'essuyer une larme; mais ne prêtez pas foi à cette émotion; tout occupés qu'ils soient de la comédie qu'ils jouent à votre intention, ils ne vous perdent pas de l'œil ; si vous avez l'air d'y mordre, ils pensent que vous êtes un sot; si vous ne craignez pas de demeurer impassible et manifestez quelque scepticisme, quelque résistance; si vous faites mine de ne pas prendre un rat-de-cave pour du macaroni, c'en est fait de vous, quant à la distribution — recherchée, et pourquoi, grand Dieu ! — de leur considération :

vous n'êtes qu'un âne ou un sauteur. Mais c'est surtout quand ils se trouvent dans une salle d'exposition ou une salle de vente qu'ils sont reconnaissables; ils entrent avec une superbe quêteuse de regards et sollicitent bien vite les complaisants qui forment le cercle autour d'eux, et ils bavardent et ils pérorent, jugeant, piquant, déchirant ce qui leur passe par la cervelle, tranchant de tout et de tous, pontifiant avec une ironie au coin de la lèvre, ironie qui n'est qu'une grimace et dissimule mal l'inquiétude qui les poigne de ne pas absorber, au bénéfice de leur vanité, l'attention de tous ces gens qui demeurent indiff'érents à leur encombrante personnalité.

Ils savent tout, ils connaissent le dessus et le dessous des choses, ils ont l'air d'avoir pénétré le masque de tous les individus et ce ne sont que coups de fouet distribués à tort et à travers, à la plus grande joie de la galerie. Les hommes d'étude surtout sont visés par leurs sarcasmes faciles; ces colosses qui n'ont rien lu, ils vous démolissent les écrits les plus sérieux, en un tour de main, sans percevoir de quel ridicule ils accroissent leur collection, et ils ne savent pas entendre les éclats de rire qui saluent ici et là, et même de l'autre côté du détroit, les «lapins» qui leur furent posés. Daumier eût aimé à les inscrire sur ses tablettes : ils ont l'incorrigible naïveté de leur immense rosserie, et tandis qu'ils s'offrent le plaisant régal de prendre pour tête de Turc des humbles à qui; ils s'efforcent de nuire par méchanceté pure, et pour se dire qu'ils sont craints, — car il y a des niais pour les craindre, — ils ne s'aperçoivent pas que Içur vilain jeu est percé à jour, et qu'on fait des gorges chaudes de l'inénarrable amas d'erreurs lucratives dont ils sont les glorieux acheteurs.

Eh bien, que ces «amateurs-là» ne s'y trompent pas : il y a de par le monde assez de gens, doués de raison, pour secouer le joug de leur énervante tyrannie et de l'hypnotisme qu'ils subissent à la longue devant des noms illustres, frauduleusement inscrits au bas d'œuvres inconnues : d'un côté, il y a le beau, dans son expression la plus libre, la plus sincère; de l'autre, il y a le mensonge du beau, que la fourberie entoure de vaines fanfares; d'un côté, il y a une esthétique qui s'élève de l'humanité vers un idéal divin; de l'autre, il n'y a qu'imitation en doublé et singerie; il n'y a qu'une esthétique d'orang-outang.

N'est-ce pas, monsieur Croûte?

Un salon, la définition en est vieille : « c'est le temps perdu ; c'est le mensonge imposé par le code des civilités aussi puériles que malhonnêtes; c'est l'hypocrisie assise au coin du feu en habit de gala; c'est la langue, ne servant plus, suivant le proverbe, qu'à déguiser la pensée ; c'est l'amabilité à jet continu, pour mieux dérober les méchancetés amères, les mots vénimeux, les jalousies égoïstes, les concessions faites aQx calculs intéressés et exigées de l'affaissement des consciences ; c'est le flot envahisseur et triomphant du rastaquouérisme international, forçant les portes et roulant sur les tapis, aux assourdissements complaisants, les appétits monstrueux de sa misère dorée.

Et comme tout cet appareil déplorable ne parvient pas à dissimuler absolument ses rouages malfaisants, comme parfois les acteurs qui y manœuvrent y apportent de la gaucherie jusqu'à s'y montrer de parfaits

gaffeurs; comme, dans les rangs de ces professionnels qui exercent la mendicité du sourire et de l'éloge, il se glisse des naïfs qui ont le front de tout dire et de passer, par leur loyauté, pour des empêcheurs de danser en rond, le salon, pour celui qui s'y trouve séquestré, devient l'enclos d'une vie inquiète, agitée, trépidante.

Il ne nous reste qu'à souhaiter, souhait platonique s'il en fat, qu'un Mécène paraisse un jour, disposé à soutenir les artistes doués et pauvres, que leur talent porte à créer de grandes œuvres, et qui, faute d'argent, de crédit, de tout, se trouvent dans l'impossibilité de les produire, parce qu'il leur faudrait après l'effort accompli subir des retours ruineux. Ce Mécène-là serait digne de tous les honneurs. Alors qu'on entoure de louanges ceux qui mettent des fortunes sur des étiquettes consacrées, on ne pourrait lui refuser la sympathie et le respect, à lui qui devinerait rhomme de génie dans ses prémices, à lui dont le choix éclairé finirait par devenir une consécration.

L'amateur n'est pas discret dans sa passion : s'il appelle des étrangers à visiter sa collection, ce n'est pas par un besoin de faire partager à son prochain les joies dont sa fortune lui permet de connaître les jouissances d'élection, c'est surtout pour que son prochain sache qu'il est amateur, qu'il possède une collection.

Les visiteurs deviennent sans le savoir des courtiers de publicité, et lorsque, avec leurs bavardages,

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l'amateur a conquis la réputation ou la notoriété, il congédie toute sa clientèle et ferme les portes au nez des gens : à dater de ce jour-là, les chefs-d'œuvre rassemblés par l'amateur ne verront plus la lumière que le jour de la vente publique, après décès ; car l'amateur satisfait et vraiment parvenu ne se donne même plus la peine d'accorder un regard à tous ses beaux éternels, à qui il doit de paraître quelqu'un.

Combien y a-t-il d'amateurs qui ne recherchent l'œuvre d'art que pour le plaisir élevé que leur donne sa contemplation? Gombién plus nombreux ceux qui ne la regardent qu'avec le silencieux espoir de s'en défaire un jour, en réalisant un bénéfice invraisemblable ?

L'amateur qui spécule est l'animal le plus malheureux de la création; il tremble toujours de ne pas trouver l'acheteur à qui il repassera ses merveilles avec une forte majoration ; et quand il a rencontré cet acheteur, l'eût-il étrillé de la plus scandaleuse façon, il se plaint toujours d'avoir cédé trop vite et clame qu'il a été volé.

L'amateur qui spécule est un triste, ou, tout au moins, un inquiet.

Duc-Transi est le collectionneur le plus vaste du monde : et il en agit avec son encombrante person-

nalité comme avec un magasin de nouveautés. Tous les actes, les moins mémorables de sa vie lui sont un prétexte à organiser son exposition de saison, avec le concours, payé grassement, de la fanfare de la Renommée.

Les gens qui vivent dans son orbe sont des pantins à signification spéciale. Donne-t-il un déjeuner, il lui faut un général, un évêque, un académicien, un magistrat, plusieurs ministres et, les jours de gala, quelques repris de justice d'une magnifique insolence. Il y a parmi les figurants des espèces qui coûtent cher : mais Duc-Transi n'aime que ce qui coûte cher, surtout quand le lendemain, des feuilles à mensualités vanteront, avec des épithètes sans mesure, la splendeur de ses réceptions.

Duc-Transi est quelqu'un à Paris : pour les philosophes, il est même quelqu'un de très ridicule.

Duc-Transi, tandis qu'il n'était qu'une grosse bête riche, a rencontré un homme de génie qui sut lui faire acheter, à des prix inhabituels, ce qu'il avait refusé à des enchères modestes.

Et, du jour au lendemain, Duc-Transi fut considéré comme un amateur délicat.

Ne croyez pas, cependant, qu'il prenne enfin plaisir à tous les chefs-d'œuvre que compte sa collection : les cadres, il est vrai, l'intéressent; mais ce sont les visiteurs surtout qui le préoccupent. L'homme qui lui amène un prince — moyennant finance, bien entendu — lui semble une sorte de demi-dieu et a tout son respect. Et lorsque le prince est dans la galerie, Duc-

Transi, au risque de déparer l'ordre de sa coiffure savante, se livre à d'ignobles platitudes. On lui a décerné des croix, des commanderies ; il est chamarré comme un comptoir de rubans, et cela ne le rappelle nullement à une attitude plus digne.

Duc-Transi, chez lui et devant les grands, roturier de naissance et d'esprit, a des instincts de pipelet : il ne va pas cependant jusqu'à accepter un pourboire.

Et puisque je parle de Duc-Transi, qu'il me soit ^ permis de donner un conseil aux comités et aux patronesses qui vont solliciter son « inépuisable » charité : (inépuisable, ici, signifie que sa charité ne se laisse jamais épuiser).

Il est inutile, lorsqu'on est parvenu à lui placer pour cinquante francs de billets, d'aller en offrir à ses amis : car les billets qu'il a souscrits dans un beau geste, il les repasse immédiatement à ses caudataires, n'en gardant pas par devers lui pour la modeste somme d'un écu. Aussi, tandis que le public, mis au courant de ses charités, le proclame généreux et magnanime, ses amis, in petto, pestent contre sa pingrerie.

Un amateur, insolent et prétentieux, prétendit un jour donner une leçon... spirituelle à quelques paysagistes : il fit faire un cadre de tableau au bord d'une fenêtre à tabatière, et, regardant les nuages qui défilaient devant les vitres, il s'écriait : « Quel peintre fera jamais cela, comme cela ! »

Imbécile! ta grosse panse d'antropomorphe a donc

débordé en ta cervelle vingt digestions de macaroni! Ignores-tu donc que la mission de l'art n'est ni d'être la réalité, ni de la copier, mais de l'interpréter !

Un député, rapporteur du budget des Beaux-Arts, gros homme important et grandiloquent, s'écriait dans une harangue, à la veille de l'Exposition de 1900 : « Il faut qu'à cette date augjiiste l'art et l'industrie ne fassent plus qu'un même corps; et nous, il nous faut marcher d'une main rapide !! »

Mme Abraham Sonnberg-Kohn, la femme du gros banquier, dont on ne compte plus les effarantes et gigantesques canailleries, cause avec la duchesse de Rigouillardo y Petardèz, dont le fils voudrait bien épouser la dot et la fille du banquier.

Ces dames font assaut d'esprit et de confidences. On parle d'art : chacune veut épater l'autre par l'élévation de sa pensée esthétique. Au tournant d'une période, on surprend ce dialogue :

— Avez-vous vu le tableau de Delpy ? Il est exquis ; c'est bien ainsi que le soleil se couchait au-dessus du château de mes ancêtres.

— Je ne l'ai pas remarqué : cela rentre dans la peinture qui ne m'attire pas.

— Je croyais que vous receviez l'artiste.

— Oh! non, duchesse : M. Abraham Sonnberg- Kohn et moi, nous ne recevons que des prix de Rome.

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