PETITS DIALOGUES
Pour L. Lecomte.
Soleillard, peintre méridional, depuis qu'il est chevalier de la Légion d'honneur, a fait peindre un casque sur les portières de son coupé. Pour lui, la noblesse de l'art doit s'exprimer par des rébus, comme la noblesse du sang, qui souvent, à l'origine de ses branches, compte des bandits, voleurs de grands chemins.
Soleillard n'est pas un artiste ; il n'est pas même un amateur, il n'est qu'un épicier rentré dans les affaires.
John Lewis Brovi^n était fort spirituel et d'un naturel plaisant.
Un jour qu'il recevait, en son atelier, un Anglais, grand amateur de courses et d'un flegme indéridable.
— Voyez-vous, lui dit-il, à force de peindre des chevaux, on finit par leur ressembler.
— C'est vrai, fit l'Anglais, en le regardant.
— X est-il assez consciencieux ! Il a trois architectes pour faire la perspective de ses chefs-d'œuvre, deux prix de Rome pour dessiner ses figures, un
peintre pour les natures-mortes, un quatrième pour les ciels.
— Que ne fait -il tout cela lui-même ?
— Pourquoi ?
— Parce qu'il prouverait ainsi qu'il sait le faire.
— Mais il est de l'Institut.
— Lequel, l'Institut des entrepreneurs ?
— Vous qui aimez tant Sisley, me trouvez-vous du talent ?
— Énormément.
— Alors pourquoi ne l'avez- vous jamais écrit ?
— Parce que je ne mens jamais quand je cause avec mon écritoire.
Parenthèse, le peintre célèbre, dont les paysages sont si contestables, me disait un jour :
— C'est effrayant ce que les élections m'occupent ! Plus que ses tableaux, je l'aurais deviné.
* Mais la politique a du bon pour ces gens-là : elle leur achète des tableaux sans valeur et laisse crever de faim des hommes de génie.
Une femme sculpteur, sans aucun talent, visitait le musée Rodin. A chaque œuvre, elle dessinait de la lèvre une moue accentuée où se mêlait de l'ironie. A la fin, n'y tenant plus, elle s'écria, avec un souverain dédain, en embrassant du geste tous les chefs-
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d'œuvre du maître : « Alors, maintenant, c'est ça qu'il me faudra faire ! »
Faloir et pouvoir, cela fait deux, madame.
— Monsieur le Ministre, ma fille a du génie, mon frère aussi, mon gendre aussi, et moi de même !
— Cela doit bien vous... gêner.
— Oh ! l'horrible portrait !
— Vous n'y songez pas !
— Voyez donc ! Les mains ont des doigts en chipolata ; la poitrine est en cold-cream, sans consistance ; les yeux sont disparates, le nez ne tient pas debout, les cheveux...
— Arrêtez ! vous blasphémez.
— Gomment cela ?
— Lisez donc la signature !
— Eh bien, X...?
— Ignorez-vous qu'il est prix de Rome !
— Tout s'explique : il a étudié là-bas les Primitifs et lui en est resté à l'enfance.
— Rodin, un fou !
— Un prétentieux !
— Un jaloux !
— Un fumiste !
— Un ignorant !
— Il n'est même pas de l'Institut,
— On a raison de le « blaguer ».
— Oui, il faut le tuer sous la blague.
— Car, après tout, il ne nous fait pas peur, à nous, les maîtres.
Le CRITIQUE. — Pourtant, vous tremblez ! Les MAITRES. — Nous tremblons ? Qu'est-ce qu'il est donc ?
Le critique. — Il est votre génie à tous, et il est une éternité !
— Or çà, monsieur le Satyre, dis-je au masque de bronze qui me ricane aimablement devant le nez, en votre qualité de demi-dieu vous avez dû avoir une existence... facile.
— Tu causes !
— Les nymphes au fond du bois vous offraient souvent la plus galante hospitalité.
— J'en conviens.
— Pourtant, vous êtes laid ; votre bouche grimace, votre nez est menaçant, et vous avez des pieds de bouc
— Les boucs ne nous avaient pas donné que cela.
— Ah ! oui, votre victoire de Samothrace !
— Parfaitement.
— Le plus beau morceau de sculpture de l'antiquité !
— Vous l'avez dit.
— Non, je répète une de vos phrases, mais je n'y
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souscris aucunement. Ainsi vous pouvez admirer cette femme qui n'a pas de tête !
— Je ne m'en étais jamais aperçu.
— Je vous dis que le Panthéon est une nécropole.
— Et je vous dis, moi, qu'il est toujours un temple.
— La vie y a mis ses morts.
— L'art y a mis son éternité. '
— On s'incline devant la tombe de Sadi-Garnot.
— On s'agenouille devant les peintures de Puvis de Ghavannes !
— Ainsi, maître, vous consentez à faire mon portrait?
— Oui, madame !
— Combien je vous remercie ! Et je vous devrai ?
— 40.000 francs.
— Avec les mains ?
— Jusqu'aux genoux !
— Quelle joie ! Je n'en avais qu'un très mauvais.... il n'avait coûté que 5oo francs.
— Vous m'en direz tant.
Vingt jours après :
— Alors, maître, c'est fini ?
— Je n'y veux rien reprendre.
— Les yeux....
— Rien, vous dis-je.
— Mais mon amie, la marquise de X... ne me trouve pas ressemblante.
— Je le reconnais : mais c'est si bien peint !
— Vous avez raison.
— Voyez ce Corot !
— Admirable, superbe, divin !
— Quelle atmosphère ! quelle poésie !
— Les larmes m'en montent aux yeux.
— Que vois-je ! je me trompe, ou mieux, on nous trompe.
— Qu'est-ce?
— Ce Corot n'est pas de Corot.
— En êtes-vous certain ?
— Absolument ; il est de Tartampion.
— Il me semblait bien, aussi, que ce n'était qu'une horreur !
— Que vous avez de talent !
— Je vois que vous vous y connaissez.
— Pourtant, le bras de votre femme s'attache mal à l'épaule.
— (A part.) Quel imbécile ! (Haut.) Vous m'étonnez : Bouguereau l'a trouvé parfait!
— Pour vous prouver que je suis bien un artiste, je vous avouerai que lorsque X... a été élu à l'Institut,