‹ Esthetique d'un independantChapitre 4 sur 15 · L'AME D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

L'AME D'AUTREFOIS

Pour Henri Haro.

Oh! l'admirable patience des hiérogrammates : sur le flanc des sarcophages, ils ont peint l'histoire et les symboles en caractères indélébiles ; ils ont conservé aux morts comme un écho de la vie ! Ils ont été les grands peintres de toutes les chimères, et la gloire de leurs mensonges consiste à avoir créé, pour leurs clients opulents, des mensonges de gloire.

Ce qui m'a profondément étonné dans les portraits égyptiens créés à l'époque de la domination grecque, portraits dont quelques-uns sont de véritables chefsd'œuvre, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, le modernisme de leur composition et de leur expression. Les artistes qui les ont exécutés et dont, malheureusement, on ignore le nom, furent évidemment de très grands artistes. Le dessin y est sûr et simple, l'harmonie des lignes parfaite, le coloris puissant et étrangement habile. Si la ciselure des bijoux s'enlève en notes vives sur les draperies pleines de délicatesses atténuées, les figures ont d'admirables modelés : sous le tissu de la peau, on devine le sang qui coule, on découvre la vie ; sur les lèvres, d'une admirable pureté, on lit le sourire, la mélancolie ou le scepticisme, sui-

vant qu'elles appartiennent à une jeune femme dans toute la richesse de ses vingt ans et de sa beauté, à une jeune fille inquiétée du mal d'amour, ou à un philosophe désabusé des choses de la terre. Dans les yeux, contrairement aux traditions de la statuaire grecque, le pinceau a mis des lumières, des lumières d'une spirituelle intensité, où l'âme se traduit tout entière.

Chez les Primitifs, la figure de la Vierge est bien la figure d'une mère, jeune, au cœur débordant de tendresse. Ils ont eu le sens de l'humanité, et c'est pour cela que les symboles sont par eux magnifiquement exprimés.

Vive l'école de Bourgogne ! Pendant des siècles, on a méconnu son art puissant, robuste, vivant ! Les vignes des coteaux dorés ont versé sur sa palette des gouttes de sang ?

Les Primitifs ont employé d'infinis raffinements à être simples ; ils sont ingénus ; ils ne sont pas naïfs. Ils ont l'esprit extrêmement délié et le tact qu'ils montrent les garde à jamais de voisiner avec la sottise.

L'art gothique, ou mieux l'art ogival, en dehors des magnifiques constructions qu'il a laissées, en dehors de ces cathédrales qui ne sont pas seulement

les temples d\m culte, mais le culte lui-même, parce que tout y parle d'une ardente foi, de symboles naïvement acceptés et traduits naïvement ; l'art gothique, par ses morceaux isolés, a été l'art par excellence de l'expression et de la vie. Comment se fait-il donc que, nous autres Français, nous ayons ainsi et si longtemps dédaigné ou méconnu tant de chefs-d'œuvre dus à notre génie national ?

Dans les commencements, duxiii^ au xiv' siècle, le vitrail fut le complément nécessaire de l'architecture gothique et l'expression du luxe demandé par la pompe du christianisme. Les grandes verrières qui sont parvenues jusqu'à nous de ces lointaines époques en sont la preuve indéniable. Tous ces morceaux de verre aux rouges si puissants, aux bleus si intenses, aux tons d'or d'un bel éclat, réunis par les soudures de plomb, tamisaient un jour discret sous les arcades ogivales et mettaient d'harmonieuses clartés sur la pierre des piliers. Dans cette lumière atténuée, les fidèles se sentaient davantage portés au recueillement, et pour peu que le soleil donnât franchement sur les larges baies, les figures des verrières, plus animées, comme vivantes, devaient paraître mêler leurs voix à celles qui s'élevaient sous les hautes nefs, emportant les cantiques d'une inspiration si naïve et si large de la liturgie romaine d'autrefois.

Plus qu'à aucune autre époque, la sculpture du Moyen-Age est expressive. Ceux qui taillaient des

« images » dans la pierre, le marbre ou le bois, avaient un souci constant de faire vivre leurs personnages avec leurs sentiments, leurs sensations et leurs passions. Dans la physionomie de ces saints et de ces saintes, de ces chevaliers bardés de fer, de ces belles dames aux corps moulés dans leurs vêtements précis, dans la physionomie de toutes ces représentations, qui nous semblent naïves et simples à force d'art, nous sommes surpris de lire une étrange intensité de vie, de trouver un modernisme de conception, que seuls les hardis d'aujourd'hui, comme Rodin, pour n'en citer qu'un, ont osé aborder. Et ces artisans, qui étaient des hommes de génie, avaient tellement le désir de faire vrai, de se rapprocher autant que possible de la réalité, qu'ils n'hésitaient pas à couvrir leurs sculptures de polychromie. Ne pensez-vous pas qu'il y a un curieux rapprochement à faire entre les sculptures peintes de cette époque et le vitrail de cette même période, où la lumière du jour avait pour mission de donner la vie au contour accusé avec du plomb ? C'est la même obsession d'éviter la froideur en matière d'art et de voir dans les créations de l'art la fiction durable de la réelle mais fugitive humanité?

Aujourd'hui, quiconque possède chez soi un Rembrandt authentique, vrai, muni de son état civil, possède du même coup un patrimoine de gloire : celui-là sent autour de lui le respect; on le considère comme le gardien, comme le dépositaire de quelque chose de très auguste ; et, lorsqu'ils sont admis à contempler ce dépôt sacré, certains croient affirmer plus

complètement leur dévotion au génie, en se refusant à toute critique et en multipliant les marques d'une admiration aveugle. Il est juste d'ajouter que pour beaucoup de ces admirateurs le prix atteint par le tableau, bien plus que la valeur d'art de l'œuvre, est de nature à les impressionner.

Nul plus que Van Dyck ne fut artiste, au sens le plus strict de ce mot : être d'exception, il eut l'esprit d'une beauté qui demeure sur la limite de la réalité et n'est pas encore du pur domaine de la rêverie. Son âme, entraînée à toutes les passions, fut peut-être complexe ; il y eut peut-être chez lui un amour-propre excessif que lui donnait la fierté d'être en contact avec un monde de naissance royale, et une volonté peu résistante aux appétits pressants de la matière qui, en dehors de sa vie de représentation, le poussaient à des excès dont son organisme eut à souffrir. Mais qu'importe l'homme ! il ne doit rester de lui que son œuvre, son œuvre énorme, admirable, si l'on se rappelle surtout qu'il est mort à quarante-deux ans...

Van Dyck est bien un homme du xvii^ siècle; choyé, fêté, ayant eu le succès facile, il aime, dans ses portraits, à entourer ses modèles d'une somptuosité toujours de bon ton ; il y a, en outre, dans sa manière de traduire sa vision, une bonne part d'idéalisme ; ayant gardé de son enfance, auprès d'un père très religieux, la préoccupation de l'âme chargée de dominer la matière, il ne dissimule pas, dans ses têtes,

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ses recherches de psychologue, et si, par hasard, une noble dame, dont il eut à tracer l'image, lui reproche de ne pas la flatter suffisamment, il peut répondre avec franchise, plus encore qu'avec ironie, que le visage est une lanterne qui a besoin d'être éclairée, mais que ce n'est pas à lui d'y pourvoir.

Quand Rubens exécutait l'admirable portrait nu d'Hélène Fourment, il le peignait avec amour; quand il se retrouvait avec sa femme dans l'intimité conjugale, il devait l'aimer avec art.

— Nous vendons un portrait de femme! Il y a acheteur à lo francs

Et le portrait est promené par le commissionnaire devant le public qui s'esclaffe ; jamais on n'a vu pareille horreur : cela, cependant, devait être accroché depuis bien des années dans le foyer dont on disperse les maigres épaves.

Le rire grandit; les enchères stagnent; et pourtant, devant cette image grotesque, qui sait s'il n'y a pas eu, jadis, des rêves qui venaient de Dieu et des serments qui s'envolaient vers lui !

Ton marteau d'ivoire à manche d'ébène, n'est pas, ô commissaire-priseur ! un instrument de démolition ; c'est lui, au contraire, qui ressuscite les oubliés.

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