A TRAVERS LE PASSÉ
Pour Chappey.
L'amour que nous professons pour toutes les reliques de l'art ancien n'est qu'un souvenir. Il faut en conclure que la parcelle de vie éternelle qui nous anime se rappelle encore ses étapes d'autrefois.
Au xvii« et au xviii^ siècle, les galants se plaisaient à faire graver des devises sur les bijoux qu'ils offraient à leurs belles.
Paroles enflammées, serments d'éternelle tendresse, plaintes arrachées d'une âme endolorie, doux reproches à l'ingrate, qu'on savait ne pas être ingrate, aphorismes impossibles servant à confirmer des amours ineffaçables! Que sais-je?tout le répertoire, vieux comme le monde, des mensonges éternellement jeunes, qui sont comme les rayons de soleil de notre détresse physiologique et de nos espoirs fléchis.
Il faut bien avouer que le dessin garde en soi une séduction toute spéciale : il se revêt, pour l'artiste contraint à peindre de vastes surfaces, d'une sorte d'intimité où l'œil qui voit et observe, et la main qui cherche et obéit, ont des babillages spontanés : il en
résulte de délicieuses sensations et d'heureuses surprises. L'engouement dont nous faisons preuve à l'endroit des dessins des maîtres du xviiie siècle a là sa justification, bien mieux que dans un caprice de la mode, — car on sait que la mode n'est qu'une exaspération déraisonnable d'un principe dont la genèse s'explique toujours par un acte de parfaite raison.
Quand on regarde tous les chefs-d'œuvre, petits et grands, émanés du pinceau ou du crayon de Watteau, de Fragonard, de Boucher, de Greuze, de Lancret, de Quentin de La Tour, de Pater, de Taunay, de Lépicié, de Boilly, de Nattier, de Prud'hon et de Lawreince, — il faudrait tous les citer — il semble qu'autour de soi l'on va voir passer de belles coquettes aux jupes de soie grinçantes sous l'ampleur des paniers, aux corsages bas décolletés, aux cheveux tressés en édifice, pour supporter des bonnets légers comme des papillons ou des chapeaux à l'envergure d'ailes ; il semble qu'on va surprendre des jeunes galants, — et même des galants sur le retour, — s'essayant au madrigal fleuri devant tant de grâces assemblées, et cambrant le mollet dans le bas de soie que découvre la culotte de satin, et l'habit aux tons atténués, qu'une garniture de boutons précieux agrémente orgueilleusement. Mais ce n'est là que le rêve d'un instant. Toute cette couleur qui nous attire ne déborde pas des cadres; toute cette joliesse que l'art du xviiie siècle a immortalisée se contente de nous griser par le regard sans quitter la cimaise. Elle sourit, aimable et spirituelle, simple et folle, senti-
mentale et raisonneuse, pleine de demi-abandons et de réticences savamment mesurées ; comédie incessamment variée, qui a tout l'accent sincère de la vie, et vie étonnamment subtile, qui se ravit aux artifices et aux imprévus. Calculs et comédie, minutes de rêves et de réalité, dont l'art le plus solide et en même temps le plus charmant, sous son apparence facile, a fixé la fugitive éclosion, cantique de jeunesse, de passion et de sève, dont la strophe s'envole tour à tour joyeuse et mélancolique, mais ardente, profonde et vraie, et monte comme une fumée d'encens aux senteurs capiteuses vers l'éternelle beauté et l'éternel
Le style Louis XIV : fanfare et panache. Le style de la Régence : abandon rieur et liberté. Le style Louis XV : chatouillement jusqu'au spasme.
Le style Louis XVI : élégance et caresse.
Le style de la Convention : la caresse poussée jusqu'au hoquet, et l'élégance à la saoulerie.
Le style Empire : antiquité de corps de garde.
Le style de la Restauration : séduction et larme à l'œil.
Le style Louis-Philippe : garde nationale.
Certains voudraient établir un sorte d'échelle où les degrés supérieurs seraient réservés aux dessins des peintres Watteau, Boucher, Lancret, Portail, etc., et les étages inférieurs aux dessinateurs Moreau,
Lemoine, Gochin, les Saint-Aubin, etc. Il y a là, ce me semble, une classification arbitraire et injuste. Un art qui serait inférieur ne serait plus un art. Ce qu'il faut admettre, c'est une classification des expressions d'art à l'aide de parallèles.
Il y a, dans l'expression des figures de femmes, une grande différence entre la Régence et l'époque de Louis XV.
Pendant la Régence, avec Cressent, la grimace est toujours un sourire ; pendant l'époque du rocaille, le sourire est toujours une grimace.
Dans un meuble à secret du xyii^ siècle, une cachette, jusqu'alors insoupçonnée, s'ouvrit un jour, et j'y trouvai un papier jauni sur lequel étaient écrits ces vers :
Longtemps après que nous ne serons plus, Ces pauvres vers, par toi si souvent lus,
Garderont le serment fidèle.
Que méritait bien ta beauté, De n'avoir jamais aimé qu'elle, Et de l'aimer encor pendant l'éternité.
Les vers ne mentaient pas. N'est-ce pas une voix qui sort de l'oubli pour renouveler une promesse d'amour ?
— Petite montre d'or, un siècle est-il si long pour toi, que ton ressort n'aille plus?
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— Celle qui me possédait, et dont le regard de feu me gourmandait parfois de ne pas hâter assez le tour de mes aiguilles, celle-là m'avait mis près de son cœur. Un jour, son cœur cessa de battre, et moi, j'ai cessé de marcher.
On regarde les colliers grecs et l'on s'extasie.
Que dirait-on si on voyait leur métal aux fines ciselures sur la chair et la gorge lascive de quelque Aspasie ?
L'esthète. — On prierait Aspasie de les enlever.
Sur un vase étrusque.
Daphnis. — Qu'est-ce que l'amour?
Le vieux berger, — Regarde au fond du vase où nous vivons depuis des siècles : c'est une trace de sang qui survit au néant.