MUSÉES ET MANUFACTURES
Pour E. Le Roy.
Il faudrait remanier de fond en comble l'organisation des musées de province, exiger du personnel un zèle plus actif, un travail plus assidu, une méthode de travail surtout moins rudimentaire que celle qu'accusent les catalogues inénarrables envoyés de certaines villes du Midi. MM. les inspecteurs des Beaux- Arts auraient là une belle tâche à remplir dans la formation d'un répertoire méthodique et complet de toutes les œuvres d'art qui constituent le patrimoine national. On éviterait ainsi qu'un tableau, envoyé par l'État à un musée, il y a dix ou douze ans, fût encore dans sa caisse d'expédition, parce que la seule place où on eût pu l'accrocher — sur la cimaise, s'il vous plaît — est occupée par un paon empaillé dont, à ce qu'il paraît, raffole la population.
Il m'est avis que l'on pourrait, sans aucune fausse honte et sans nuire à l'éducation artistique des masses, faire les entrées des musées payantes tous les jours, excepté le jeudi et le dimanche. Le dimanche pour le peuple, qui ne peut guère y aller les autres jours ; le jeudi, pour les écoles et lycées, qui pourraient
organiser d'utiles promenades scolaires devant nos riches collections.
Les autres jours, le public français et étranger passerait devant le tourniquet, et je suis convaincu que le caractère d'exposition particulière donné à nos musées par cette excellente mesure aurait l'avantage d'attirer du monde dans nos galeries et de procurer au budget des Beaux-Arts, pour l'achat de curiosités et de chefs-d'œuvre, une somme rondelette de pièces d'or. Nos conservateurs ne se verraient plus dans la triste nécessité de laisser enlever par les collectionneurs des morceaux d'une belle rareté que la pénurie des fonds disponibles les met dans l'impossibilité d'acquérir.
Ce qu'il faut à Sèvres, ce n'est pas un chimiste, qui ne s'inquiéterait ni de la nature spécialement céramique des pâtes qu'il donne à travailler, ni des conditions essentielles qui doivent se rencontrer dans la cuisson simultanée de la pâte, des couleurs et des émaux, puisqu'il croit avoir accompli un progrès en évitant les travaux aux températures élevées et en préparant des matières auxquelles un feu de moufle suffit; ce n'est pas non plus un architecte qui communiquerait à tous les modèles une même inspiration de forme, au détriment souvent de la décoration ; ni un artiste peintre ou sculpteur qui, lui, donnerait toute son attention à une formule d'art qui serait la sienne et ne verrait que des accessoires dans la recherche des couleurs et la variété des formes.
Ce qu'il faut comme directeur à Sèvres, c'est un
céramiste rompu à toutes les exigences de son métier; assez chimiste, par la pratique, pour trouver luimême des couleurs ; assez indépendant de caractère pour appeler à lui un chimiste professionnel quand la technique de son métier l'exigera ; assez artiste pour discerner quel genre de décoration doit convenir à telle ou telle forme et pour s'entourer d'architectes, de peintres et de sculpteurs d'un talent sûr, à qui d'excellentes conditions de travail permettraient de créer de belles œuvres. Voilà quel serait le directeur rêvé.
La manufacture de Sèvres est, en définitive, une maison de commerce appartenant à l'État. Ace titre, elle doit diviser son personnel en deux catégories : il y a le personnel permanent, élément nécessaire à la fabrication, et il y a le personnel flottant, élément indispensable de l'invention, de la création, composé de collaborateurs choisis par le directeur et sous sa responsabilité, et dont le travail doit défendre la renommée de cette maison de commerce national ; mais ce personnel flottant doit se renouveler sans cesse : tous les artistes de renom doivent s'y succéder et, s'ils n'ont pas, en céramique, une habitude comme les apprentis de l'école, habitude à laquelle le directeur céramiste aura la mission de suppléer, ils apporteront en retour des qualités d'art et une variation d'inspiration bien faites pour paralyser la monotonie d'une production toujours la même et pour entrer dans une voie dont on peut par avance garantir le succès. Certes, dans l'état actuel des choses, la manu-
facture de Sèvres n'est pas sans compter dans son personnel des artistes de valeur ; je sais des talents exquis dont il me serait facile de citer les noms. Mais, à côté de ceux-là, combien de médiocres ou, si vous aimez mieux, d'incomplets, chez qui le fonctionarisme régulier mais sans émulation, avec la bonne petite retraite au bout des années de service, a transformé en tâche industrielle ce qui n'aurait jamais dû cesser d'être une mission d'art.
Que faut-il aux Expositions universelles ? Des attractions.
C'est donc que ces immenses bazars manquent d'attrait par eux-mêmes.
Et que faut-il aux attractions ? Une apparence d'art ou de science et une réalité grossière, voire pornographique. C'est l'hypocrisie de la société, dont la collectivité se targue de morale, tandis qu'à part soi chaque individu ne sait pas résister aux démangeaisons du prurit passionnel.
Les Expositions universelles mêlent aujourd'hui l'art à l'industrie : on veut y régler les étapes du progrès, dans le domaine de l'action et dans le domaine de la pensée.
Il y a peut-être là une erreur : pour la masse du public, tout ce qu'on lui montre éveille chez lui la
même curiosité, voisine de l'indifférence, ou même d'une habituelle inappétence à regarder et à comprendre.
Et pourtant ne faudrait-il pas distinguer la curiosité esthétique de la curiosité industrielle.
Est-il nécessaire que, pour les grandes assises de l'activité universelle, on confie à des hommes de génie, des hommes éminents seulement, les fonctions d'organisateurs ? Nullement : le personnel se recrute, au nom de l'intérêt général, parmi les ambitieux les plus avérés et les plus soumis à leurs appétits propres — et quelquefois malpropres. Ces gens-là, d'une race très spéciale, ces syndicataires nomades, vendeurs de gloire à tant le mètre carré, se cramponnent à leur puissance éphémère. Ils ont l'intelligence des parvenus, mais ils ne parviennent pas à l'intelligence, celle qui est comme la lampe dont s'éclaire l'idéal.