‹ Esthetique d'un independantChapitre 7 sur 15 · LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE

Pour C, Delpy.

Juger une œuvre d'art, c'est exprimer le retentissement de cette œuvre sur notre émotivité, et l'expliquer avec notre intelligence propre.

Celui qui juge par autrui ne juge pas : il n'est qu'un perroquet ou un phonographe ; il répète machinalement, et il a la sottise de croire qu'on le suppose capable d'une pensée : c'est un voleur de grand chemin qui détrousse le cerveau de son prochain au détour d'une conversation.

Pour maudire la critique, il n'y a que les artistes sans talent.

Ceux-là méritent-ils de se parer de ce beau nom : artiste?

Quel est le critérium d'appréciation pour juger là où est le vrai mérite ? Il faut, pour le trouver, s'éloigner de l'idée émise par Lombroso, que « la créature géniale émane d'une forme dégénérative de psychose qui appartient à la famille des épilepsies » et que « la preuve de l'identité du génie et de Tépilepsie est la ressemblance entre l'accès d'épilepsie et l'entrée en

jeu de l'inspiration, c'est-à-dire la similitude de l'action inconsciente qui apparaît ici sous forme de travail créateur, là, sous forme de convulsions ». Or, vous pouvez être certain que là où l'art entre en convulsions, il n'y a pas création géniale, quoi qu'en dise Lombroso ; et vous devrez garder pour une meilleure occasion le précieux concours de votre admiration. Georges Hirth, qui a fait de la physiologie de l'art une étude spéciale, déclare justement qu'il y a dans l'assertion du psychologue italien plutôt une raillerie et un sarcasme qu'un témoignage d'intérêt.

Critique?

— Artiste incomplet !

Quelle sottise !

Le critique est, comme le sacerdote, courbé sur les Écritures pour y découvrir la parole de Dieu.

Il est vrai que le critique a si rarement la joie de la découvrir!

Le critique doit juger avec passion, de même que l'artiste doit créer avec passion.

Si l'artiste ou le critique manque de cette ardeur, qui est faite à la fois de courage, de dévouement et d'émotion, il n'est plus qu'un manœuvre.

Je déclare qu'en art je considère l'impartialité comme une chose impossible et qui, si elle existait, ne servirait qu'à nuire. Ce sont les jugements pas-

sionnés, ce sont les critiques violentes, qui ont stimulé les grands talents, qui ont parfois fait surgir un génie. Etre foncièrement impartial, c'est juger sans intérêt, c'est analyser sèchement, c'est abdiquer sa volonté en ne se reconnaissant pas le droit d'affirmer sa liberté, dans un sens ou dans l'autre; c'est rabaisser l'originalité de sa propre cervelle au rôle de classificateur automatique. Mais ce que je revendique hautement pour le critique, c'est l'indépendance absolue, l'indépendance qui n'est l'alliée d'aucune école, d'aucun cénacle ; l'indépendance qui toujours vous permet d'accorder la raison de vos actes avec le jugement libre de votre conscience.

Il faut, pour apprécier la beauté d'une œuvre d'art, s'émanciper de la tradition.

Si l'on s'y attache, on risque de juger à contresens, ou même de ne pas juger le moins du monde, puisqu'on contrôle son jugement à la conscience du passé.

A quoi reconnaît-on un bibliophile ?

— Il ne lit jamais : le livre est pour lui un objet d'art qu'on palpe, mais qu'on n'ouvre pas.

L'horreur du laid pourrait être l'indice d'un goût sûr pour la beauté, s'il y avait un critérium certain, mathématique, défini, pour la laideur et la beauté. Mais on sait que le beau et le laid sont relatifs; et dire que

l'émotivité en perçoit les qualités caractéristiques n'est pas une manière de les prouver tous deux.

Il y a des laideurs qui sont belles, et la beauté parfois a de la laideur.

Il y avait, dans une vente, deux exemplaires de VEtourdi. L'un a été adjugé trois francs, l'autre sept cent soixante-douze francs. Le premier n'était que l'œuvre de Molière ; l'autre portait sur sa reliure les armes d'un noble imbécile.

Et les bibliophiles prétendent appartenir à une élite intellectuelle.

La reliure est indispensable au livre, comme le cadre au tableau. Mais, de même que le décor du cadre n'est pas indifférent au tableau, de même il convient d'accorder avec l'esprit du livre la matière et la couleur de la reliure.

On ne relie pas les Poésies de Ghaulieu comme le Petit Carême de Massillon, et Daphnis et Chloé comme les Pensées de Pascal. Agir autrement serait un contre-sens et l'indice d'un manque de tact.

La reliure est-elle un vêtement ou une chaus-

sure

— Un vêtement.

— Alors, pourquoi les amateurs sont-ils réfractaires aux étoffes et n'admettent-ils que la peau ?

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