‹ Esthetique d'un independantChapitre 8 sur 15 · LES HOCHETS · texte numérisé non relu

LES HOCHETS

Pour G. Duchesne.

C'est extraordinaire ce qu'il y a, à notre époque, de gens qui veulent être général en quelque chose. Il n'y a pas de fonctions, dans quelque ordre administratif que ce soit, où l'on ne trouve l'épithète de général, sans que le sens en soit nettement spécifié. L'inspection des Beaux-Arts ne devait donc pas échapper à la contagion.

Nous avons des inspecteurs généraux, des contrôleurs généraux, des directeurs généraux, des receveurs généraux, des secrétaires généraux et d'autres encore; et lorsque la série est complète, on en commence une autre aussi nombreuse, aussi féconde d'inventions, aussi fière de son titre et aussi pleine de morgue à l'égard des humbles qui ne sont rien : c'est la série des sous-inspecteurs généraux, sous-contrôleurs généraux, sous-directeurs généraux, sous-receveurs généraux, sous-secrétaires généraux; n'importe lequel des sous-quelque chose peut prétendre à l'épithète de général.

Médaillé? Qu'est-ce que cela prouve? Rien. Cela ne fera pas qu'un dessin soit une lithographie. Cela ne fera pas que M™e X... ou Y... soit peintre, puisque

ce sont d'autres peintres qui exécutent ses tableaux. Cela ne fera pas que M. Z..., qui expose depuis vingt ans avec succès, ne soit pas un maître, parce qu'on lui a toujours refusé la médaille. C'est là ce que les amateurs devraient bien se mettre dans l'esprit.

L'artiste qui court obstinément après la médaille et qui, par la force des choses, par lassitude et surtout découragement, est prêt à toutes les concessions, cet artiste n'est pas un artiste ; il sera toute sa^ vie un élève ; l'autre, au contraire, celui qui ne reçoit rien, parce qu'il ne demande rien et qu'il met sa dignité et le respect qu'il doit à son art au-dessus de toutes les servitudes, celui-là est un artiste : il n'aura jamais de médaille; mais il reste lui-même, il reste admirable dans son effort tout entier dépensé en faveur de son rêve et il a droit de marcher fier et de parler haut.

Quand on voit le nombre croissant des œuvres refusées annuellement au Salon, et le nombre non moins croissant des œuvres qui sont marquées de cette mention : Hors concours ou Exempt, on se demande ce que deviendra le Salon dans une dizaine d'années, et si le maintien de cette règle ne sera pas la ruine même du Salon.

Et d'abord, ce maintien a-t-il sa raison d'être aujourd'hui ? Nous pouvons hardiment répondre : non ! Autrefois, quand le jury était composé d'éléments mixtes, quand les jurés, nommés par l'administration des Beaux-Arts, étaient des artistes, des critiques — ces pauvres critiques dans le jardin desquels on ne saurait lancer trop de pierres — et d'amateurs, dont

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les gens habiles savaient, au prix de minces satisfactions d'amour-propre, vider poliment l'escarcelle, autrefois, et dans de pareilles conditions d'arbitraire, la mise hors concours ou l'exemption de l'examen d'admission du jury constituaient une sorte de droit acquis, qu'on respectait, contre la partialité, ou — parlons franchement — contre l'ignorance — l'accusation n'est pas de moi — des juges officiels.

Il se formait alors une sorte d'aristocratie inattaquable ; c'était toute une légion de nobles patriciens, de patres conscripti du talent, inamovibles dans leurs prétentions au génie et qui, à l'heure oi^i des préoccutions étrangères à l'art présidaient aux classifications, — pardon! — aux choix favorables ou défavorables, pouvaient défendre sans crainte leurs tendances et leurs aspirations.

Mais aujourd'hui les choses ne sont plus dans la même situation.

Assez de hors concours, assez d'exempts ! Que tous ceux qui se sentent de taille marchent aux mêmes combats et affrontent les mêmes obstacles. Dans cette émulation de tous les printemps, l'art et les artistes ne peuvent que gagner. Les jeunes seront moins longs à sortir des rangs; les arrivés auront plus de mérite à tenir tête et à grandir encore, et pour ceux qui déclineront, ce sera le sage avis de chercher la retraite. L'homme ne meurt qu'une fois : l'artiste meurt deux fois, et il faut éviter que ses deux morts ne sonnent pas au même instant. Personne plus que nous n'a le respect de la vieillesse ; mais il faut que la vieillesse

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reste à son rang et ne s'aventure pas vers les jeunes légions dont elle ne peut plus suivre le pas.

Vous n'êtes pas sans avoir remarqué la poussée de désirs mal contenus qui se produit autour des grands. L'ennui, c'est que les grands n'offrent pas toujours une surface suffisante pour que toutes les mains qui appètent vers eux trouvent la place de saisir les franges de leur robe : que faire, alors ? Sous le couvert d'un hommage calculé, qui ne s'adresse qu'avec un peu de servitude, on crée un grand^ un grand nouveau, un grand à soi, et l'on est sûr ainsi d'avoir la place tant souhaitée dans son orbe. On invente, en somme, un petit Bon Dieu, dont on prétend former la théorie de saints tout-puissants, et tandis que les mains manient l'encensoir avec des lenteurs hiératiques, les coudes et au besoin les pieds s'unissent et enserrent l'idole dans un rempart hermétique.

Pour ce qui concerne spécialement les choses de l'art, je prétends qu'un insuccès dans un concours ne signifie rien ; je ne serais même pas éloigné de déclarer qu'aux regards des gens intelligents et éclairés le succès lui-même ne signifie pas grand'chose. Nous connaissons tous des médaillés de Salon dont les œuvres ne valent pas le clou pour les accrocher ; nous avons sur le bout de la langue le nom de très glorieux concurrents qui se sont cristallisés subitement et dont la réputation, étayée par des diplômes et des parchemins en bonne et due forme, est un défi jeté à la jus-

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tice immanente des choses et une indication inquiétante pour la santé morale de ceux qui les ont ainsi aidés à se hausser imprudemment et impunément. Toute la vie est pleine d'exemples de ce genre et c'est abuser d'un lieu commun que d'y faire seulement allusion.

Franchement, la situation pour les titulaires des prix de Rome ne devient pas enviable ! S'ils se laissent absorber par le monde, le monde des oisifs dorés, aux commérages débilitants, aux hypocrisies démoralisatrices, aux exigences protocolaires devant lesquelles le bon ton est d'abdiquer toute volonté, ils voient, à mesure que montent leurs succès artificiels, s'affaisser leur personnalité et s'atrophier leur nature. Ils ne sont plus que le reflet d'une coterie, que l'instrument, obéissant et méprisé au fond, d'un organisme dont une ambiante jalousie fait sourdement grincer les rouages. Et un jour ils tombent vaincus, n'étant plus rien de ce qu'ils avaient été, et n'ayant jamais été ce qu'ils auraient pu, ce qu'ils auraient dû être.

Il faut se défier de l'immodestie de certains oseurs, qui n'ont pour talent que leur audace et qui s'imposent au commerce des camelots du succès et des thuriféraires. Pour cela, on peut laisser chanter les petits airs de bravoure, mais on n'en doit pas accepter aveuglément l'élan emporté et enthousiaste. Ayons, ainsi que l'enseigne Max Nordau, « la capacité de distiller un jugement de la matière première des faits, c'est-à-dire de recevoir des impressions, d'observer

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exactement les expériences, de les comparer, interpréter, élaborer intellectuellement et de parvenir à leur sujet, à des vues personnelles et solidement fondées ». Ayons le souci de penser par nousmêmes, et ne craignons pas de nous tromper, en étant sincères — et pour rester sincères — avec cette consolation que les autres, ceux qui parlent haut et prétendent à diriger notre goût et notre sens critique, sont comme nous sujets à erreur. Et puis, sous l'appareil de la société mondaine, qui adhère à tout ce que Max Nordau catalogue sous le titre ingénieux de Mensonges conventionnels, n'hésitons pas à avouer les qualités bonnes et mauvaises, parées de tout le panache des hautes vertus héroïques, devinons l'envie sous les dehors généreux ; l'égoïsme sous le masque du désintéressement, la haine ou tout au moins le mépris, dans l'accolade qui se dit fraternelle ; l'attachement à la routine derrière l'appel permanent au progrès. Abandonnons à leur soif toujours inextinguible de succès hâtif ceux qui abaissent l'art au caprice d'une mode, et n'ayons d'attention que pour les vrais modestes qui, dans le recueillement et sans autre préoccupation que leur idéal, donnent toute leur âme, tout leur cerveau, toute leur vie, à leur œuvre.

Malheureusement, un artiste à qui le succès fait des risettes ne peut guère s'isoler dans sa pensée et dans sa production. Il lui faudrait pour cela une philosophie qui ne tarderait pas à le faire passer pour misanthrope aux yeux de certains. Le gai rayonnement qui se fait autour de lui a des attirances dont le moindre inconvénient est de nuire à ce rayonnement.

POUR L'AMOUR DU DESSIN Pour Étienne Boussod.

Prix de Rome ! Il est nombre de gens sur l'esprit de qui ces mots exercent encore une sorte de fascination ; ils ne les prononcent qu'avec un mystérieux respect. Ce sont des mots magiques, devant lesquels tombent les obstacles ; pour ceux qui en sont titulaires, c'est la vie débarrassée de toutes ses embûches; c'est l'avenir radieux apparaissant, dès le premier pas, de l'autre côté d'une porte triomphale grande ouverte ; c'est la garantie du succès, quand cela ne tient pas lieu d'un brevet de génie, le génie breveté avec garantie du gouvernement.

Prix de Rome ! Il est d'autres personnes chez qui ces mots éveillent des sentiments tout différents. Audessus du jeune homme, du jeune élève fier de cette couronne de papier doré, ces esprits mal avisés aperçoivent la Pallas casquée qui sert de marque de papier — j'allais dire de fabrique — à l'Académie des Beaux-Arts; ils reconnaissent, à travers une évocation des siècles, une longue théorie de jeunes vieillards et de vieillards encore jeunes, dont le front est ceint de la même couronne glorieuse, mais dont le nom s'est éffacé du livre des promesses, aux feuillets enduits de cire ; ils voient les traditions fossiles, comme des insectes malfaisants, s'acharner sur l'œuvre de ceux qui, pour obéir à l'élan généreux d'une con-

science d'artiste, s'efforcent de secouer leur défroque classique, revêtue au début obligatoirement, défroque faite d'antiquité mal comprise, d'antiquité dont on méconnaît la vie, dont on n'a adopté qu'une extériorité d'authenticité douteuse.

Quels furent les goûts, quelle fut la mesure d'esthétique de M. le vicomte Delaborde qui, pendant un quart de siècle, remplit la charge de secrétaire perpétuel? Au lendemain de son élection, en 1869, il écrivait dans la Revue des Deux-Mondes, au sujet de Puvis de Chavannes, qui exposait un Saint Jean- Baptiste et qui, depuis dix ans, avait déjà donné des œuvres capitales, comme les deux chefs-d'œuvre du palais de Lonchamps, à Marseille : « Je ne parlerai que pour mémoire des tableaux de M. Puvis de Chavannes ; car ce talent, plein de promesses à ses débuts, ne représente plus, depuis quelques années, que la négation systématique de toutes les qualités essentielles de l'art. » — Vous avez bien lu : « la négation systématique de toutes les qualités essentielles de l'art. » Est-ce assez heureux, et le jugement sottement perfide de l'éminent critique de la Revue des Deux-Mondes a-t-il été assez complètement ratifié par les générations qui ont suivi !

L'homme qui a écrit cette imbécilité était peintre, cependant. Si l'Académie des Beaux-Arts a appelé M. Delaborde au fauteuil de membre libre, laissé vacant par la mort du regretté comte Duchatel, le musée de Dijon possède de ce critique olympien certaine Agar dans le désert... à faire fuir le désert lui-

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même. Allez voir cela, vous m'en direz des nouvelles; les dessins de Signol, un de ses plus obscurs confrères, ont, à côté de cette panne, la hardiesse d'un Forain.

Cet étonnant secrétaire perpétuel fut d'ailleurs coutumier d'aphorismes qui feraient la fortune des ana. Ne disait-il pas, en 1895, « qu'il n'admettait pas qu'on qualifiât de chef-d'œuvre une peinture de M. Corot»! Quelle imprudence de parler ainsi! Car si Corot, le grand et bon Corot, n'a pas fait de chefd'œuvre, de quelle épithète faudra-t-il qualifier la nullité d'un Virgile en Campanie et d'une Mort de sainte Monique, dont ce zoïle décrépit est l'auteur? Lorsqu'en i855, on osait exposer de pareilles horreurs entre le Printemps de Corot et la Prise de Constantinople par les Croisés d'Eug. Delacroix, on est, avouez-le, quelque peu ridicule de s'exprimer en 1895 avec cette désinvolture inconsciente.

Chercher dans le corps dévêtu sur la table à modèle les mystérieuses harmonies de la forme, obtenir que la beauté se révèle en sa splendeur simple par la synthèse difficile de la ligne ; arracher au mouvement, quel qu'il soit, quelle que puisse être son audace, ce je ne sais quoi qui distingue le mensonge de l'attitude apprêtée de la vérité par où s'exprime la vie ; lire jusqu'au fond de la pensée, comme en un livre, parce qu'on a pénétré jusqu'en ses frissons les plus insaisissables, le langage du geste ; raconter toute la passion, tout ce qui palpite, dans l'être humain, de sensibilité et d'émotion, l'instinct et l'âme à

la fois, par un rapport sommaire de lumière ou d'ombre ; élever la matérialité jusqu'au rêve, et préciser le rêve à l'aide d'une apparence de matérialité, c'est là l'effort complexe où RoU a triomphé souvent, où il triomphe encore chaque fois qu'enfermé dans son atelier, isolé devant son chevalet, en communion étroite avec ce qui est la plus haute joie de sa carrière, il fait pour lui une de ces sanguines dont il ne se tient pas toujours pour satisfait, mais qui méritent d'être admirées, tant il y dépense de zèle, de force, de sève, de conscience et de sincérité.

Je comprends parfaitement qu'on exige des professeurs de dessin qu'ils aient l'expérience de la perspective et qu'ils sachent se tirer d'un relevé géométral : mais ce n'est pas parce qu'ils seront rompus à toutes les complications du calcul des perspectives et à la minutie du relevé géométral, qu'ils seront mieux préparés à l'art du dessin, c'est-à-dire à l'interprétation des formes et des lumières, tendant — et ce doit être là un des buts de l'enseignement du dessin — à l'expression de la beauté.

Alors que, dans les écoles de Paris, écoles primaires et écoles supérieures, l'enseignement du dessin est professé par des artistes de talent et s'affirme par des résultats souvent remarquables, comment se fait-il que les établissements d'enseignement secondaire soient dépourvus de zèle à son endroit, au point de le laisser végéter dans l'indifférence et la négation ?

Gela vient de ce que ces professeurs, la plupart du temps, savent à peine dessiner ; la faute ne leur est pas imputable : la faute est tout entière à la charge du programme d'examen, qui est mal fait et inutilement encombré, au premier plan, de matières qui devraient ne venir qu'en un plan secondaire.

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