l':néide, II, v
2. Dans le morceau sur le Sublime ({in , dans la Souvellr Thalie, précédait cette disseitalion sur le rathétique. La plupart des éditions récentes ont ici une
une force naturelle très-puissante , armée pour la destruction , et qui se rit de toute résistance. Mais pour que cet élément fort soit en même temps terrible, et pour que le terrible devienne sublime, il faut deux opérations distinctes de l'esprit, je veux dire deux représentations que nous produisons en nous par notre activité propre. Premièrement , c'est en comparant cette force naturelle irrésistible avec la faiblesse de la faculté de résistance que peut lui opposer l'homme physique , que nous la reconnaissons pour terrible ; et deuxièmement , c'est en la rapportant à notre volonté, et en rappelant à notre conscience que la volonté est absolument indépendante de toute influence de la nature physique, que cette force devient pour nous un objet sublime. Mais ces deux rapports, c'est nous-mêmes qui nous les représentons ; le poète ne nous a donné rien de plus qu'un objet armé d'une grande force et qui cherche à la manifester. Si cet objet nous fait trembler, c'est seulement parce que nous nous supposons par la pensée , nous ou quelqu'un de nos semblables, aux prises avec lui. Que si, en tremblant de la sorte, nous éprouvons le sentiment du sublime, c'est que notre conscience nous dit que, fussions-nous victimes de cette force, nous n'aurions rien à craindre pour la liberté de notre moi, pour Vautonomie des déterminations de notre volonté. Bref, la description jusqu'ici est sublime, mais d'un sublime tout contemplatif.
Diffugimus visu exsangues , illi agmine certo Laocoonta petunt.... *.
Cette fois , la force nous est donnée en même temps comme terrible; et le sublime contemplatif passe au pathétique. Nous voyons cette force entrer réellement en lutte avec l'impuissance de l'homme. Qu*il s'agisse de Laocoon ou de nous, ce n'est qu'une différence de degré. L'instinct sympathique excite, effraye en nous l'instinct de conservation : voilà les monstres , ils s'élancent sur.... nous; plus de salut, la fuite est vaine.
ponctuation qui fausse le sens. Il ne faut point de virgule entre des Erhahenen, « du sublime, » et der Macht, « de la puissance , » et il n'y en a point dans la première édition ni dans les Opuscules en prose. 1. Enéide, II, 212, 213.
Cette fois, il ne dépend plus de nous de mesurer cette force avec la nôtre et de vouloir ou non la rapporter à notre propre existence. Cela arrive sans notre coopération, cela nous est donné dans l'objet même. Notre frayeur n'a donc pas , comme dans le moment précédent, une raison purement subjective, qui réside dans notre âme; mais bien une raison objective, qui réside dans l'objet. Car, lors même que nous reconnaissons dans toute cette scène une simple fiction de l'imagination, nous distinguons toujours dans cette fiction une idée qui nous est communiquée du dehors, d'une autre idée que nous produisons spontanément en nous-mêmes.
Ainsi l'âme perd une partie de sa liberté, en ce qu'elle reçoit maintenant du dehors ce qu'elle produisait tout à l'heure par son activité propre. L'idée du danger revêt une apparence de réalité objective, et l'affection, cette fois, devient chose sérieuse.
Si nous n'étions que des créatures sensibles, n'obéissant à aucun autre instinct qu'à l'instinct de conservation, nous nous arrêterions ici, et nous resterions dans l'état d'affection pure et simple. Mais il y a quelque chose en nous qui ne prend aucune part aux affections de la nature sensible , et dont l'activité ne se dirige pas selon des conditions physiques. Eh bien, suivant que ce principe d'activité propre (la disposition, la faculté morale) a pris plus ou moins de développement dans une âme, il y est laissé plus ou moins de place à la nature passive, et il reste plus ou moins d'activité propre dans l'affection.
Dans les âmes vraiment morales, le terrible (celui de l'imagination) passe vite et facilement au sublime. Autant l'imagination perd sa liberté, autant la raison fait prévaloir la sienne ; et Vâme ne fait que s'élargir d'autant plus par le dedans lorsqu'elle trouve ainsi des bornes au dehors. Chassés de tous les retranchements qui peuvent donner une protection physique à la créature sensible, nous nous jetons dans le fort inexpugnable de notre liberté morale; et nous arrivons par cela môme à une sûreté absolue et sans bornes , au moment où nous nous voyons privés, dans le monde des phénomènes, d'un rempart tout relatif et précaire. Mais précisément parce qu'il faut en être venu à cette; oppression physi(|uc avant de recourir h l'assistance de notre nature morale, nous ne pouvons acheter
que par la souflrance ce haut sentiment de notre liberté. Une âme vulgaire s'en tient purement à cette souffrance, et ne sent jamais dans le sublime du pathétique rien de plus que le terrible. Une âme indépendante , au contraire , prend précisément occasion de cette souffrance pour s'élever jusqu'au sentiment de sa force morale , dans ce que cette force a de plus magnifique; et de tout objet terrible elle sait faire un objet sublime.
Laocoonta petunt, ac primum parva duorum Corpora natorum serpens amplexus uterque Implicat, ac miseros morsu depascitur artus *.
L'homme moral (le père) est attaqué ici avant Thomme physique, et cela est d'un grand effet. Toutes les affections deviennent plus esthétiques lorsque nous les tenons de seconde main , il n'est point de sympathie plus vive que celle que nous éprouvons pour la sympathie.
Post Ipsum auxilio subeuntem ac tela ferentem Corripiunt'^....
Le moment était venu de recommander à notre respect le héros même , en tant que personne morale , et le poète a saisi ce moment. Nous connaissons déjà par sa description toute la force, toute la rage des deux monstres qui menacent Laocoon , et nous savons combien toute résistance serait vaine. Si Laocoon n'était qu'un homme vulgaire, il entendrait mieux son intérêt, et, comme le reste des Troyens, il chercherait son salut dans une prompte fuite. Mais il y a un cœur dans cette poitrine, et le danger de ses enfants le retient, le décide à sa propre perte. Ce trait seul le rend déjà digne de toute notre pitié. En quelque moment qu'il eût été assailli par les serpents , nous eussions toujours été émus et troublés. Mais que cela arrive au moment même où, comme père il se rend à nos yeux si digne de respect, que sa perte nous soit représentée en quelque sorte comme une conséquence immédiate de son devoir de père qu'il a rempli, de sa tendre inquiétude pour ses enfants, c'est ce qui exalte au dernier point notre sympathie. Il semble,