Paradhe lost, I
Hail , horreurs ! bail ,
Infernal W^orld! And thou, profoundest Hell, Receive thy new possesseur! one who brings A mind not to be cbang'd by place or time : The mind is its own place, and in itself
Can make a Heaven of Hell
. - Hère at least
We shall be free ....
Dans le texte allemand, que nous avons suivi, le sens du cinquième vers est un peu modifié, et dans l'avant-demier Schiller paraît avoir lu last au lieu de least.
Ou immédiatement et selon la loi de la nécessité de nature, lorsqu'il expie par une peine morale la violation d'un devoir : dans ce second cas, l'idée du devoir le détermine en tant que force , et sa souffrance n'est plus qu'un effet. Régulus nous ofTre un exemple du premier cas, lorsque, pour tenir sa parole, il se livre à la vengeance des Carthaginois ; et il nous servirait d'exemple pour le second cas, si, ayant trahi sa parole, la conscience de cette faute l'eût rendu misérable. Dans l'un et l'autre cas, la souffrance a une raison morale , mais avec cette différence, que d'un côté Régulus nous montre son caractère moral, et que de l'autre il nous montre seulement qu'il était fait pour avoir un tel caractère. Dans le premier cas, il est à nos yeux une personne moralement grande; dans le second, il n'est qu'un objet esthétiquement grand.
Cette dernière distinction est importante pour l'art tragique, et mérite par conséquent d'être examinée de plus près.
L'homme est déjà un objet sublime, mais seulement dans le sens esthétique, lorsque Vétat où il est nous donne une idée sensible de sa destinée humaine , supposé même que nous ne dussions pas trouver cette destinée réalisée en sa personne. Il ne devient sublime pour nous au point de vue moral, que si en même temps il se comporte, en tant que personne, d'unefaçon conforme à cette destinée; si notre respect porte nonseulement sur sa faculté morale, mais sur l'usage qu'il fait de cette faculté; si la dignité, chez lui, est due non-seulement à son aptitude morale, mais à la moralité réelle de sa conduite. C'est tout autre chose de porter notre jugement en dirigeant notre attention sur la faculté morale en général, et sur la possibilité d'une volonté absolument libre, ou en la dirigeant sur l'usage de cette faculté et sur la réalité de cette liberté absolue du vouloir.
C'est, dis-je, tout autre chose ; et cette différence ne tient pas seulement aux objets sur lesquels nous pouvons avoir à porter notre jugement, mais bien au critérium même de notre jugement. Le même objet peut nous déplaire si nous l'apprécions au point un vue moral , et être très-attrayant pour nous au point de vue esthétique. Mais lors même que le jugement moral et le jugement esthétique en seraient tous deux satisfaits, cet objet
produirait cet effet sur l'un et sur l'autre d'une façon tout à fait différente. Il n'est pas moralement satisfaisant parce qu'il a une valeur esthétique ; et il n'a pas de valeur esthétique parce qu'il est moralement satisfaisant. Prenons un exemple : Léonidas, je suppose, et son dévouement aux Thermopyles. Jugée du point de vue de la morale, cette action me représente la loi morale accomplie malgré toutes les répugnances de Tinstinct. Jugée du point de vue esthétique, elle me donne l'idée de la faculté morale indépendante de toute contrainte de l'instinct. L'acte de Léonidas satisfait en moi le sens moral (la raison) : le sens esthétique (l'imagination), il le ravit.
D'où vient cette différence dans mes sentiments à propos d'un même objet? Voici comment je m'en rends compte.
De même que notre être se compose de deux principes ou natures, de même, et par suite, nos sentiments se divisent aussi en deux genres tout à fait différents. En tant qu'êtres raisonnables, nous éprouvons un sentiment d'approbation ou d'improbation : en tant que créatures sensibles , nous éprouvons du plaisir ou du déplaisir. Les deux sentiments, approbation et plaisir , reposent sur une satisfaction : l'un sur une satisfaction donnée à une exigence de la raison (la raison n'a que des exigences et point de besoins) ; l'autre sur une satisfaction donnée à un besoin de la sensibilité (laquelle ne connaît que des besoins et ne peut rien prescrire). Ces deux termes, exigences de la raison, besoins de la sensibilité, se comportent entre eux comme la nécessité absolue et la nécessité de nature ; tous deux, par conséquent, sont compris sous l'idée de nécessité, avec cette différence toutefois que la nécessité de la raison est inconditionnelle , et que la nécessité sensible n'a lieu que sous condition. Mais, pour l'une comme pour l'autre, la satisfaction est chose purement contingente. Ainsi tout sentiment, aussi bien le sentiment du plaisir que celui de l'approbation , repose en définitive sur un accord qui s'est établi entre le contingent et le nécessaire. Le nécessaire a-t-il le caractère de l'impératif, le sentiment éprouvé sera celui de l'approbation. Le nécessaire n'a-t-il que le caractère d'un besoin , le sentiment éprouvé sera celui du plaisir : l'un et l'autre à un degré d'autant plus fort que la satisfaction sera plus contingente.
Or, au fond de tout jugement moral il y a une exigence de la raison qui veut que l'on agisse conformément à la loi morale, et c'est une nécessité absolue que nous voulions ce qui est bien. Mais, comme la volonté est libre, c'est (physiquement) une chose accidentelle que nous fassions en effet ce qui est bien. Si nous le faisons en effet, cet accord entre le contingent dans l'usage de la liberté et l'impératif de la raison donne lieu à un assentiment ou approbation, qui sera d'autant plus énergique que la résistance des inclinations rendait cet usage que nous aurons fait de notre liberté plus accidentel et plus douteux.
Tout jugement esthétique, au contraire, rapporte l'objet au besoin de l'imagination , laquelle ne peut pas vouloir impérativement, mais bien seulement désirer qu'il y ait accord entre l'accidentel et son propre intérêt. Or, quel est l'intérêt de l'imagination? c'est de s'a/franchir de toutes lois et de jouer librement son jeu. L'obligation imposée à la volonté par la loi morale, qui lui prescrit son objet avec la dernière rigueur, n'est rien moins que favorable à ce besoin d'indépendance; et, comme l'obligation morale de la volonté est l'objet du jugement moral, il est clair que dans cette façon de juger l'imagination ne saurait trouver son compte. Mais une obligation morale imposée à la volonté ne se peut concevoir que si l'on suppose cette même volonté absolument indépendante des instincts naturels et de leur contrainte : la possibilité de l'acte moral exige donc la liberté, et par conséquent s'accorde ici de la manière la plus parfaite avec l'intérêt de l'imagination. Mais, comme l'imagination, par le moyen de ses besoins, ne peut pas donner d'ordres à la volonté de l'individu, comme le fait la raison par son caractère impératif, il s'ensuit que la faculté de liberté, par rapport à l'imagination, est quelque chose d'accidentel, et par conséquent, en tant qu'accord entre l'accidentel et le nécessaire (nécessaire conditionnel) , doit exciter un plaisir. Si donc nous portons sur cette action de Léonidas un jugement moral , nous la considérerons d'un point de vue où son caractère accidentel frappe moins nos yeux que son côté nécessaire. Y appliquonsnous au contraire le jugement c.ç^/it'/tV/uc, c'est un autre point de vue, d'où son caractère de nécessité se présente moins vivement à notre esprit que son caractère accidentel. C'est un devoir
pour toute volonté d'agir ainsi , du moment qu'elle est une volonté libre ; mais qu'il y ait en général une liberté de volonté qui rende cet acte possible, c'est une faveur de la nature à l'égard de cette faculté, pour laquelle la liberté est un besoin. Ainsi, un acte de vertu apprécié par le sens moral (par la raison) nous donnera pour toute satisfaction le sentiment de l'approbation, parce que la raison ne peut jamais trouver plus et ne trouve que rarement autant qu'elle exige. Ce même acte , jugé au contraire par le sens esthétique (par l'imagination) nous donnera un plaisir positif, parce que l'imagination n'étant jamais en droit d'exiger que l'événement s'accorde avec son besoin, doit se trouver surprise (ravie) de la satisfaction réelle de ce besoin, comme d'un hasard heureux. Que Léonidas ait pris en réalité cette résolution héroïque , notre raison approuvera, et rien de plus; mais qu'il ait pu la prendre, cette résolution, voilà qui nous réjouit et nous transporte.
Cette distinction entre les deux sortes de jugements devient plus évidente encore si nous prenons un exemple où le sens moral et le sens esthétique prononcent différemment. Soit l'acte de Pérégrinus Proteus se brûlant lui-même à Olympie. A juger moralement cet acte, je ne puis lui donner mon approbation, en tant que je le vois déterminé par des motifs impurs , auxquels Proteus sacrifie le devoir de respecter sa propre existence. Mais au jugement esthétique, cette même action me charme : elle me charme précisément parce qu'elle témoigne d'une puissance de volonté capable de résister même au plus puissant de tous les instincts, à Vinstinct de conservation. Est-ce un pur sentiment moral, ou n'est-ce qu'un attrait sensible plus puissant qui, chez cet enthousiaste, a fait taire l'instinct de conservation? Peu m'importe, quand j'apprécie la chose au point de vue esthétique : je laisse alors de côté l'individu, je fais abstraction du rapport de sa volonté avec la loi qui devait la régir ; je songe à la volonté humaine en général, considérée comme faculté commune à toute l'espèce, et je l'envisage par rapport à l'ensemble des forces de la nature. Au point de vue moral, nous l'avons vu , la conservation de notre être nous a paru un devoir, et par suite nous étions blessés de voir Proteus y porter atteinte. Au point de vue esthétique, la conservation de
soi ne se présente plus à nous que comme un intérêt , et dès lors le sacrifice de cet intérêt nous a plu. Ainsi, l'opération que nous faisons dans les jugements de la seconde espèce est précisém.ent l'inverse de celle que nous faisons dans ceux de la première. Là, nous opposons l'individu, être sensible et borné, et sa volonté personnelle qui peut être affectée pathologiquement, à la loi absolue de la volonté en général , et du devoir incon-
ditionnel qui oblige tout être spirituel : ici, au contraire, nous M
opposons la faculté de vouloir, la volonté absolue, et la force |
spirituelle en tant qu'infinie, aux sollicitations de la nature et aux entraves de la sensibilité. Et voilà pourquoi le jugement esthétique nous laisse libres et nous exalte et nous transporte : c'est que l'idée seule de cette faculté de vouloir d'une façon absolue, l'idée seule de cette aptitude morale nous donne déjà conscience d'un avantage manifeste sur la sensibilité; c'est que la simple possibilité de nous affranchir des entraves de la nature est déjà une satisfaction qui nous flatte dans notre besoin de liberté. Voilà pourquoi le jugement moral, au contraire, nous fait éprouver comme un senfiment de gêne et nous humilie : c'est qu'à propos de chacun des actes volontaires que nous apprécions de la sorte , nous nous sentons, par rapport à la loi absolue qui doit régir la volonté en général, dans une situation d'infériorité plus ou moins marquée, et que la gêne où est la volonté bornée ainsi à une détermination unique, que le devoir exige d'elle bon gré mal gré, est en contradiction avec l'instinct de liberté qui est le propre de l'imagination. Là, nous nous élevions du réel au possible, et de l'individu à l'espèce ; ici, au contraire, nous descendons du possible au réel, et nous renfermons l'espèce dans les bornes de l'individu : il ne faut donc pas s'étonner si le jugement esthétique dilate le cœur, tandis que le jugement moral le gêne et le resserre*.
1. Cette explication, soit dit en passant, peut nous éclaircir aussi la diversité des impressions esthétiques que fait ordinairement l'idée du devoir, dans la doctrine de Kant, sur les différonles personnes (jui jugent ce philosophe. Les uns, et cette partie du puhlic ne laisse pas d'être considérahle, trouvent que la façon dont Kant nous représente le devoir est fort humiliante ; les autres la trouvent infiniment propre à élever le c(Bur. On a raison des deux parts, et cette contradiction ne vient que de la différence des points de vue d'où les uns
Il ressort donc de tout ce qui précède que le jugement moral et le jugement esthétique, bien loin de se corroborer l'un l'autre, se contrarient et se font obstacle, puisqu'ils impriment à l'âme deux directions tout à fait opposées. En effet, cette conformité à la règle qu'exige de nous la raison comme juge moral, €st incompatible avec l'indépendance que réclame l'imagination comme juge esthétique. Il s'ensuit qu'un objet aura d'autant moins de valeur esthétique qu'il aura plus le caractère d'un objet moral, et si le poète était forcé malgré cela de le choisir, il fera bien, en le traitant, de moins attirer l'attention de notre raison sur la règle de la volonté, que celle de notre imagination sur le pouvoir de la volonté. Dans son intérêt même, il faut que le poëte entre dans cette voie ; car, avec notre liberté fmit son empire. Nous ne lui appartenons qu'autant que nous portons nos regards hors de nous-mêmes : nous lui échappons dès que nous rentrons dans notre for intérieur; et c'est ce qui arrive infailliblement dès qu'un objet cesse d'être un phènomène considéré par nous, pour prendre le caractère d'une loi qui nous juge.
Même dans les manifestations de la vertu la plus sublime , le poëte ne peut employer pour ses vues propres que ce qui dans
€t les autres examinent la question. Faire simplement ce qu'on est tenu de faire , assurément il n'y a là aucune grandeur ; et, si l'on songe que le plus grand effort de vertu dont nous soyons capables ne va qu'à accomplir, et encore à accomplir imparfaitement, notre devoir, il faut convenir que la plus haute vertu n'a rien qui puisse enthousiasmer. Mais, d'un autre côté, faire fidèlement et constamment tout ce qu'on doit, malgré tous les obstacles de la nature sensible, et suivre immuablement, dans les liens de la matière, la sainte loi des purs esprits, c'est toujours quelque chose qui élève l'âme et qui mérite l'admiration. Eu égard au monde spirituel , toute notre vertu, il est vrai, n'a rien de méritoire; et si fort que nous nous y mettions en dépense, nous ne serons jamais en fait de vertu que des serviteurs inutiles. Par rapport à la sensibilité, au contraire, la vertu est un objet d'autant plus sublime. Ainsi, en tant que nous jugeons les actes humains du point de vue moral, et que nous Jes rapportons à la loi du devoir, nous n'aurons pas grand sujet d'être fiers de notre moralité; mais en tant que nous considérons la possibilité de ces actes, et que nous rapportons la puissance de notre âme, puissance qui est au fond la raison de ces actes, au monde des sens et des phénomènes, c'est-à-dire en tant que nous jugeons ces actes du point de vue esthétique, un certain sentiment de satisfaction nous est permis; ou, pour mieux dire, il faut nécessairement que nous éprouvions ce sentiment , puisque nous découvrons alors en notre être un principe qui est grand au delà de toute comparaison et infini.
{Note de Schiller.)
ces actes appartient à la force. Quant à la direction de la force, il n'a point à s'en inquiéter. Le poëte , lors même qu'il met sous nos yeux les plus parfaits modèles de moralité , n'a pas et ne doit pas avoir d'autre but que de réjouir notre âme par la contemplation de ce spectacle. Or, rien ne peut réjouir notre âme que ce qui améliore notre personne , et rien ne peut nous donner une jouissance spirituelle que ce qui élève en nous la faculté spirituelle. Mais comment la moralité d'un autre peut-elle améliorer notre propre personne , et rehausser notre force spirituelle? Si cet autre accomplit en réalité son devoir, cela tient à un usage accidentel qu'il fait de sa liberté , et qui par cela même ne peut rien prouver pour nous. Nous n'avons de commun avec lui , que la faculté de nous conformer également au devoir; la puissance morale dont il fait preuve nous avertit aussi de la nôtre, et voilà pourquoi nous sentons là quelque chose qui rehausse notre force spirituelle. Ainsi , c'est uniquement l'idée de la possibilité d'une volonté absolument libre qui fait que l'exercice réel de cette volonté charme en nous le sentiment esthétique.
On s'en convaincra encore davantage, si l'on songe combien peu la force poétique de l'impression que fait sur nous un acte ou un caractère moral, est dépendante de leur réalité historique. Le plaisir que nous trouvons à considérer un caractère idéal ne perdra rien parce que nous viendrons à songer que ce caractère n'est qu'une fiction poétique; car c'est sur la vérité poétique^ et non sur la vérité /mtori^ue, que repose toute impression du sens esthétique. Or , la vérité poétique ne consiste pas à ce que telle ou telle chose soit effectivement arrivée , mais à ce qu'elle ait pu arriver , c'est-à-dire à ce que la chose en elle-même soit possible. Ainsi la force esthétique doit nécessairement résider d'abord dans l'idée de la possibilité.
Même dans les sujets réels dont les acteurs sont empruntés à l'histoire, ce n'est pas la réalité, mais la simple possibilité du fait, laquelle nous est garantie par sa réalité même, qui constitue rélémoiit poétique. Qu(3 ces personnages aient effectivement vécu , et que ces événements aient véritablement eu lieu , c'est une circonstance qui peut , il est vrai , dans beaucoup de cas, ajouter à notre plaisir, mais ce qu'elle y ajoute est comme
une accession étrangère, bien plutôt défavorable qu'avantageuse à l'impression poétique. On a cru longtemps rendre service à la poésie allemande en recommandant à nos poètes de traiter des sujets nationaux. Pourquoi la poésie grecque, disait-on, a-t-elle eu tant d'action sur les âmes? C'est parce qu'elle reproduisait des scènes domestiques , parce qu'elle immortalisait des exploits domestiques. Oui sans doute, la poésie des anciens a pu devoir à cette circonstance certains effets dont ne peut se glorifier la poésie des modernes; mais ces effets-là appartenaient-ils bien à l'art et au poëte? Tant pis pour le génie grec, s'il n'avait eu sur le génie des modernes que cet avantage tout accidentel! et tant pis pour le goût grec, s'il eût été nécessaire aux poètes, pour se le concilier, de le prendre d'abord par cette conformité de leur fiction avec l'histoire réelle 1 II n'y a qu'un goût barbare qui ait besoin de ce stimulant d'un intérêt national pour être séduit par les belles choses ; et il n'y a qu'un barbouilleur qui emprunte à la matière une force qu'il désespère de mettre dans la forme. Non, la poésie ne doit pas prendre sa voie par la froide région de la mémoire ; elle ne doit jamais faire de l'érudition son interprète , ni de l'intérêt privé son avocat auprès du public. Elle doit aller tout droit au cœur, parce qu'elle est venue du cœur ; et, loin de s'adresser dans l'homme au citoyen d'une certaine nation, elle doit, dans le citoyen, viser à l'homme même.
Heureusement, le véritable génie ne tient pas grand compte de tous ces conseils qu'on s'évertue à lui donner, avec plus de bonnes intentions que de compétence : sans quoi , il n'eût pas tenu à Sulzer' et à ceux qui l'ont suivi que la poésie allemande ne prît un caractère fort équivoque. Moraliser l'homme , et enflammer le patriotisme du citoyen, c'est assurément un objet fort honorable à proposer au poète , et les Muses savent mieux que personne combien les arts du sublime et du beau sont propres à exercer une telle influence. Mais ce que la poésie obtient le plus heureusement par voie indirecte , ne lui réussirait que fort mal si elle se le proposait comme but immédiat. La poésie n'est pas faite pour servir dans l'homme à l'accomplis -
1. J. G. Sulzer, auteur de la Théorie générale des Beaux-Arts, Leipzig, 1771.
SCHILLER. — ESTHÉT. 10
sèment d'une certaine affaire , et Ton ne pourrait choisir aucun instrument plus malhabile pour faire réussir un objet en particuHer, tel ou tel projet, tel ou tel détail. Elle agit sur la nature humaine tout entière, et ce n'est que par son influence générale sur le caractère d'un homme qu'elle peut influer sur ses actions particulières. La poésie peut être pour l'homme ce que l'amour est pour le héros. Elle ne peut ni le conseiller, ni l'assister et frapper avec lui, ni en un mot agir pour lui; mais elle peut former en lui un héros, l'appeler aux grandes actions, et l'armer de force pour être tout ce qu'il doit être.
Ainsi le plus ou moins d'énergie esthétique avec laquelle le sublime de sentiment et le sublime d'action s'emparent de notre âme , ne repose nullement sur l'intérêt de la raison , qui veut que toute action soit réellement conforme à l'idée du bien ; mais sur l'intérêt de l'imagination, qui veut que cette action conforme à l'idée du bien soit possible ^ ou, en d'autres termes, que nul sentiment, si fort qu'il soit, ne puisse opprimer la liberté de l'ame. Or , cette possibilité se trouve dans tout acte qui témoigne avec énergie de la liberté, de la force de volonté; et pourvu que le poète rencontre un acte de cette nature , peu importe où , voilà un sujet convenable pour son art. Pour lui , pour l'intérêt qu'il se propose, ce lui est tout un de prendre ses héros dans une classe de caractères ou dans une autre , parmi les bons ou parmi les méchants, puisqu'il faut souvent autant de force pour faire le mal avec suite et persistance, que pour faire le bien. Et voulez-vous la preuve que, dans nos jugements esthétiques, nous prenons bien plutôt garde à la force qu'à la direction de cette force, à la liberté qu'à la légitimité des actes? Voici qui suffirait déjà à le montrer jusqu'à l'évidence : c'est que nous aimons înieux voir la force et la liberté se manifester aux dépens de la régularité morale, que la régularité aux dépens de la liberté et de la force. En effet, dès qu'il se présente un de ces cas où la loi morale se trouve d'accord avec des instincts qui par leur force menacent d'entraîner la volonté, la valeur esthétique du caractère est rehaussée , s'il se montre capable de résister à ces instincts. Un personnage vicieux commence à nous intéresser, dès qu'il lui faut risquer son bonlKnir et sa vie pour mener à fin ses desseins pervers ; un personnage vertueux , au contraire ,
perd de notre intérêt, en raison de ce qu'il trouve d'utile pour son bonheur à être vertueux. La vengeance , par exemple , est incontestablement une affection sans noblesse et même une affection vile : cela ne l'empêche pas de devenir esthétique , dès qu'il faut, pour la satisfaire , s'imposer un douloureux sacrifice. Médée en immolant ses enfants vise au cœur de Jason ; mais du même coup elle porte à son propre cœur une cruelle blessure, et sa vengeance, esthétiquement, devient sublime, du moment que nous voyons en elle une tendre mère.
Le jugement esthétique , en ce sens, a plus de vérité qu'on ne le croit d'ordinaire. Des vices qui témoignent d'une grande force de volonté annoncent évidemment une plus grande aptitude à la véritable liberté morale que des vertus qui empruntent un appui à l'inclination : attendu qu'il ne faut à l'homme qui fait le mal avec suite , qu'une seule victoire sur lui-même , qu'un simple renversement de ses maximes , pour mettre désormais au service de la vertu tout l'esprit de suite et toute la force de volonté qu'il prodiguait pour le mal. Et d'où vient que nous accueillons avec défaveur les caractères à moitié bons , tandis que nous suivons parfois un caractère tout à fait méchant avec une sorte d'admiration frémissante? C'est évidemment que, chez les premiers, nous renonçons à trouver, nous ne concevons même pas comme possible, la liberté absolue de la volonté ; et que chez l'autre, au contraire, toutes les fois que ses facultés se déploient, nous sentons qu'il lui suffirait d'un seul acte de volonté pour s'élever à toute la dignité de la nature humaine.
Ainsi , dans les jugements esthétiques , ce qui excite notre intérêt , ce n'est pas la moralité en elle-même , mais seulement la liberté ; et la pureté morale ne peut plaire à notre imagination qu'autant qu'elle met en relief la force de la volonté. C'est donc confondre manifestement deux ordres d'idées très-distincts , que de demander dans les choses esthétiques une moralité si exacte, et, pour étendre le domaine delà raison, d'exclure l'imagination de son domaine légitime. Ou bien il faudra l'asservir tout à fait, et alors c'en est fait de tout l'effet esthétique ; ou elle partagera l'empire avec la raison, et alors la moralité ne gagnera pas grand'chose. Que si l'on prétend poursuivre à la
fois deux buts différents , on courra grand risque de manquer l'un et l'autre. On enchaînera la liberté de l'imagination par trop de respect pour la loi morale ; et on portera atteinte à ce caractère de nécessité qui est dans la raison, en y mêlant la liberté qui est le propre de l'imagination*.
1. La dissertation n'est point aclievée. Au-dessous de la dernière ligne, dans la Nouvelle Thalie , l'auteur promettait de donner tôt ou tard une suite. Cette suite n'a point paru.
QlQ^O