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DES GRANDEURS OU QUANTITES

Un objet donné , je puis me faire de la quantité de cet objet xjuatre idées entièrement différentes les unes des autres.

La tour que voilà est une grandeur.

Elle est haute de deux cents coudées.

Elle est haute (absolument).

C'est un objet élevé (sublime ).

Il est évident que chacune de ces quatre propositions, qui pourtant se rapportent toutes à la grandeur de la tour, exprime une idée toute différente. Dans les deux premières, je ne considère la tour que comme un quantum (ou une grandeur) : dans les deux autres, comme un magnum (ou quelque chose de grand).

Tout ce qui se compose de parties est un quantum. Toute vision intuitive , toute conception de Tentendement a une grandeur, du moment que cette conception a une sphère qu'elle embrasse, et que cette vision a un objet. On ne peut donc penser à la quantité en général , lorsqu'on parle d'une différence de grandeur entre les objets. Il s'agit alors d'une certaine quantité qui appartient exclusivement à tel objet, c'est-à-dire qui n'est pas seulement un quantum , mais encore un magnum.

Toute grandeur nous donne l'idée d'une certaine unité composée de plusieurs parties homogènes. Si donc il peut y avoir quelque distinction à faire entre une grandeur et une gran-

SGHILLER. — ESTHÉr. 11

deur, cette distinction ne peut porter que sur le plus ou moins grand nombre des parties qui composent ces deux unités, ou sur cette circonstance que l'une des deux forme seulement une partie de l'autre. Ce quantum qui en renferme un autre, et dont celui-ci n'est qu'une partie, est à son égard un magnum.

Rechercher combien de fois un quantum déterminé est contenu dans un autre, c'est mesurer ce quantum (s'il est continu), ou le compter (si c'est une quantité discontinue). C'est donc toujours de l'unité prise pour mesure que dépend la question de savoir si nous devons considérer tel objet comme un magnum; en d'autres termes , toute grandeur est une idée relative.

Par rapport à sa mesure , toute grandeur est un magnum ; et à plus forte raison par rapport à la mesure de sa mesure , puisque sa mesure même , comparée à une autre mesure , devient à son tour un magnum. Mais il y a la même progression en montant qu'en descendant. Tout magnum redevient petit dès que nous nous le représentons comme contenu dans un autre; et où peut-il y avoir ici une limite, puisque toute série de nombres, si considérable qu'elle soit , peut encore se multiplier par elle-même ?

Ainsi, dans l'ordre des choses qui se mesurent, nous pouvons bien rencontrer la grandeur relative y mais jamais la grandeur absolue: je veux dire cette grandeur qui ne peut plus être contenue dans aucun autre quantum, mais qui renferme en soi toutes les autres grandeurs. Car enfin rien ne saurait nous empêcher, par la même opération d'esprit qui nous aurait donné telle ou telle grandeur, d'obtenir aussi le double de cette grandeur, puisque l'entendement procède par opérations successives, et que, guidé par les notions de nombres , il peut pousser sa synthèse jusqu'à l'infini. Tant que l'on peut encore déterminer ^tte//e est la grandeur d'un objet, cet objet n'est pas encore (absolument) grand, et l'on peut toujours, par ce même procédé de comparaison, le rabaisser jusqu'à en faire un objet très-petit. Cela étant, il ne pourrait y avoir dans la nature qu'une seule grandeur par excellence^ qui serait la nature elle-même dans son universalité, mais à laquelle ne peut répondre nulle intuition , et dont la synthèse ne peut en aucun temps être accomplie. Puisque le domaine du nombre est infini , il i'audrait que ce fût l'entende-

ment lui-même qui achevât sa synthèse. Il faudrait qu'il se posât lui-même une certaine unité, comme mesure dernière et extrême, et qu'il prît le parti de déclarer absolument grand ce qui dépasse cette mesure.

C'est ce qui a lieu, en effet, lorsque à propos de cette tour qui est là devant moi, je dis : Cette tour est haute, sans en déterminer la hauteur. Je n'indique ici aucune mesure de comparaison, et cependant je ne puis pas attribuer à cette tour la grandeur absolue, puisque rien ne m'empêche de la concevoir encore plus grande. Il faut donc que l'aspect seul de cette tour me donne instantanément l'idée d'une mesure extrême, et, quand je dis : Cette tour est haute, que je m'imagine avoir assigné cette mesure comme nec plus ultra à toutes les tours possibles. L'idée de cette mesure est donc implicitement contenue dans l'idée d'une tour en général, et ce n'est pas autre chose que l'idée de sa grandeur spécifique^,

A chaque objet est assigné un certain maximum de grandeur, soit d'après son espèce (si c'est une œuvre de la nature), soit (si c'est l'œuvre de la liberté, de la volonté humaine ) d'après les bornes que lui prescrit la nature de sa cause et de son but. Toutes les fois que nous percevons un objet, nous le rapportons, avec plus ou moins de conscience de notre acte , à cette mesure de grandeur, à ce maximum; mais l'impression faite sur notre sensibilité est tout autre, suivant que l'unité que nous prenons pour mesure est plus contingente ou plus nécessaire. Si l'objet dépasse l'idée que nous nous faisons de sa grandeur spécifique, nous éprouverons jusqu'à un certain point de Vétonnement; nous serons surpris de cette expérience qui nous force à élever notre maximum; mais, en tant que nous ne prenons aucun intérêt à l'objet en lui-même, tout se borne à cette impression d'une attente surpassée. Nous n'avons fait que déduire cette mesure d'une série d'expériences, et il n'y a aucune nécessité à ce que cette mesure doive toujours se trouver juste. Mais qu'un objet produit par la libre voionté dépasse l'idée que nous nous faisions des bornes où il doit

1. C'est-à-dire de la grandeur propre ou ordinaire à tous les objets de la même espèce.

être renfermé par la nature de sa cause, nous éprouverons déjà une certaine admiration. Ici, ce n'est plus seulement notre attente qui est dépassée; nous nous sentons en outre libres de toute barrière, sentiment qui nous saisit et nous transporte dans ces sortes d'expériences. Tout à l'heure notre attention s'arrêtait à un résultat qui nous était indifïérent par lui-même ; ici, au contraire, elle se porte sur la force créatrice qui a produit ce résultat, force toute morale , ou du moins qui appartient à un être moral, et qui, par conséquent, doit nécessairement nous intéresser. Cet intérêt sera d'autant plus vif que la force créatrice, le principe efficient, sera plus noble et plus considérable, et que la limite dépassée était plus difficile à franchir. Nous pouvons être agréablement surpris de voir un cheval d'une grandeur extraordinaire, mais nous le serons bien davantage en voyant le vigoureux et habile cavalier qui le dompte. Que si, monté sur ce cheval, il franchit un fossé large et profond, nous éprouverons de l'étonnement; et si c'est contre un front d'armée ennemie que nous le voyons s'élancer, à l'étonnement se joindra l'estime, et nous passerons à l'admiration. Dans ce dernier cas, nous traitons son action comme une grandeur dynamique^ et nous y appliquons comme mesure l'idée que nous avons de la bravoure humaine^ idée qui dépend du degré de bravoure que nous nous sentons à nous-mêmes, et de ce que nous regardons comme le nec plus ultra de la bravoure. Les choses se comportent tout autrement lorsque l'idée outrepassée par l'objet est celle que nous nous faisions de la grandeur de son but. Ici nous ne posons pas comme unité telle ou telle mesure empirique ou contingente , mais bien une mesure rationnelle, et partant nécessaire, qui ne peut être dépassée sans aller contre le but de l'objet. Ainsi, la grandeur d'une maison d'habitation est uniquement déterminée par son but, tandis que la grandeur d'une tour ne peut être déterminée que par les bornes de l'architecture. Si donc j(; trouve la maison trop grande pour sa destination, elle doit nécessairement me déplaire. Si, au contraire, je trouve que la tour dépasse l'idée que

1. C'est-à-dire (lue nous la consitlérons comme une force. Voyez plus haut, p. Iu9, sur le lublimc de fotce, par oijposilion au sublime mathémaiiuue.

je m'étais faite de la hauteur d'une tour en général, la vue ne m'en sera que plus agréable. Pourquoi cela? Parce que dans le premier cas il y a une contradiction , et que dans le second il n'y a qu'une harmonie différente de celle à laquelle je m'attendais entre l'objet et ce que je cherche. Je puis très-bien m'accommoder de ce qu'une borne est reculée, mais non de voir manquer un but essentiel.

Si donc je dis absolument d'un objet qu'il est grand, sans ajouter combien il est grand, je n'énonce point par là que ce soit quelque chose d'absolument grand, ni une grandeur à laquelle ne convienne aucune mesure; je sous -entends seulement la mesure à laquelle je le rapporte, parce que je la suppose implicitement contenue par avance rien que dans l'idée de cet objet. Sans doute je n'en détermine pas entièrement la grandeur, je ne la détermine point par rapport à tous les objets imaginables; mais enfin je la détermine en partie et par rapport à une certaine classe d'objets : je la détermine donc au moins d'une manière objective et logique, puisque j'exprime un rapport, et que je procède d'après une idée.

Mais cette idée peut être empirique, et par conséquent contingente ; et, dans ce cas , mon jugement n'aura qu'une valeur subjective. 11 se peut que j'attribue à toute l'espèce un type de grandeur qui n'est que la grandeur de certaines variétés ; il se peut que je prenne pour une limite objective ce qui n'est que ma limite subjective; il est possible que je fonde mon jugement sur l'idée particulière que je me suis faite de l'objet, de son but et de son usage. Ainsi, quant à la r}iatière, mon évaluation peut être pleinement subjective, bien qu'objective quant à la forme ; c'est-à-dire, bien que ce soit réellement la détermination d'un rapport. Pour l'Européen, le Patagon est un géant, et son jugement est parfaitement juste chez les peuples où il a pris son type de la grandeur humaine; mais ce jugement sera contredit en Patagonie. Nulle part on ne voit mieux l'influence des raisons subjectives sur les jugements des hommes, que dans l'appréciation qu'ils font des grandeurs, soit qu'il s'agisse de choses matérielles ou de choses immatérielles. On conviendra, par exemple, que tout homme a en lui-même une certaine mesure de force et de vertu sur laquelle il se règle

166 REFLEXIO^'S DETACHEES

pour évaluer la grandeur des actions morales. L'avare croira faire un grand effort de libéralité en donnant un florin ; l'homme généreux donnera le triple et croira encore trop peu faire. Une probité vulgaire s'applaudit comme d'un trait d'héroïsme de ne point avoir trompé le prochain ; une âme délicate hésitera en mainte circonstance à se permettre même un gain légitime.

Bien que, dans tous ces exemples, la mesure soit subjective, l'action de mesurer, en soi, est toujours objective; car il suffit qu'on généralise la mesure , l'évaluation de grandeur se trouvera généralement juste. C'est ce qui a lieu en effet pour les mesures objectives qui sont communément en usage , bien qu'elles aient toutes une origine subjective et qu'elles soient prises du corps humaine

Toute évaluation par laquelle on compare des grandeurs, qu'elle soit idéale ou matérielle, qu'elle détermine complètement le rapport ou qu'elle ne le détermine qu'en partie, ne mène qu'à une grandeur relative, jamais à la grandeur absolue ; car lors même qu'un objet dépasse en réalité la mesure adoptée comme mesure extrême ou maximum, on peut toujours demander combien de fois il la dépasse. Sans doute cet objet est grand par rapport à ceux de son espèce , mais ce n'est pas encore , le nec plus ultra de la grandeur ; et la limite une fois dépassée, on peut continuer de la dépasser jusqu'à l'infini. Or, nous cherchons la grandeur absolue, puisqu'elle seule peut contenir le principe d'une supériorité, toutes les grandeurs relatives, en tant que relatives, étant semblables entre elles. Puisque rien ne peut obliger l'entendement à s'arrêter dans ses opérations, il faut bien que ce soit l'imagination qui se charge de lui marquer une limite. En d'autres termes, il faut que l'évaluation des grandeurs cesse d'être une opération logique, il faut qu'elle soit conduite esthétiquement ^

Quand j'évalue logiquement une grandeur, je la rapporte toujours à ma faculté cognitive; quand je l'évalue esthétique-

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