‹ EsthétiqueChapitre 29 sur 74 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Mais n'y aurait-il pas là un cercle vicieux? La culture théorique doit amener la culture pratique, et néanmoins celle-ci doit être la condition de celle-là. Toute amélioration dans la sphère politique doit procéder de Fennoblissement du caracfôre; mais, soumis aux influences d'une constitution sociale encore barbare , comment le caractère peut-il s'ennoblir? Il faudrait donc chercher pnnr ppttp. fin nn instrument que l'Etat ne fournît pas , ouvrir des sources qui se fussent conservées pures au sein de la corruption politique. ( Me voua arrive au point vers lequel ont tendu toutes les considérations auxquelles je me suis livré jusqu'à présent. Het instrument, c'est l'art du beau; ces sources, elles sont ouvertes dans ses modèles immortels.

L'art est aiiranchi, comme la science, de tout ce qui est positif et de ce qui a été introduit par les conventions humaines : l'un et l'autre sont complètement indépendants de la volonté arbitraire de l'homme. Le législateur politique peut mettre leur empire en interdit, mais il n'y peut régner. Il peut proscrire l'ami de la vérité , mais la vérité subsiste ; il peut avilir l'artiste, mais il ne peut altérer l'art. Sans doute, rien n'est i)lus ordinaire que de voir la science et l'art s'incliner devant l'esprit du temps, et le goût créateur recevoir la loi du goût critique. Quand le caractère devient roide et prend de la dureté, nous voyons la science surveiller sévèrement ses frontières et l'art soumis à la dure contrainte des règles; quand le caractère se reldche et s'amollit , la science s'elïbrce de plaire

et l'art de réjouir. Pendant des siècles entiers, les philosophes comme les artistes se montrent occupés à plonger la vérité et la beauté dans les profondeurs de la vulgaire humanité : euxmêmes y sont engloutis; mais, grâce à leur force propre, à leur vie indestructible , le vrai et le beau luttent victorieusement et sortent triomphants de l'abîme.

Sans doute, l'artiste est le fils de son temps , mais malheur àTiii s'il en est aussi le disciple, ou même le fayori ! Qu'une 'bienfaisante divinité arrache à temps le nourrisson du sein de sa mère, l'abreuve du lait d'un âge meilleur, et qu'elle le laisse grandir et arriver à sa majorité sous le ciel lointain de la Grèce. Devenu homme fait, qu'il retourne, figure étrangère, dans son siècle : non pour le réjouir par son apparition, mais plutôt, terrible comme le fils d'Agamemnon , pour le purifier. A la vérité , il recevra sa matièr-e du temps présent; mais, la f(5rm&~Ti i-empruntera à un temps plus noble , et même , en dehors de tout temps, à l'unité absoJue, immuable, de sa prop r e essence^ Là, sortant du pur éther de sa nature céleste, coule la source de la beauté, que n'infesta jamais la corruption des générations et des âges , qui roulent bien loin au-dessous d'elle en noirs tourbillons. Sa matière, la fantaisie la peut déshonorer comme elle l'a ennoblie; mais la forme toujours chaste se dérobe à ses caprices. Depuis longtemps déjà le Romain du premier siècle pliait le genou devant ses empereurs , que toujours les statues restaient debout; les temples demeuraient sacrés pour les yeux, lorsque, depuis longtemps, les dieux servaient de risée , et le noble style des édifices qui abritaient les infamies d'un Néron ou d'un Commode, protestait contre elles. L'humanité a perdu sa dignité , mais l'art l'a sauvée et la conserve dans des marbres pleins de sens ; la vérité continue de vivre dans l'illusion, et la copie servira à rétablir le modèle. Si la noblesse de l'art a survécu à la noblesse de la nature, elle la précède aussi comme inspiratrice, formant, éveillant les esprits. Avant que la vérité fasse pénétrer au fond des cœurs sa lumière triomphante, la poésie intercepte ses rayons, et les sommets de l'humanité resplendissent lorsqu'une nuit sombre et humide pèse encore sur les vallées. Mais comment l'artiste se garantira-t-il de la corruption de

son temps, qui l'entoure de toutes parts? En méprisant le jugement de son temps. Qu'il élève ses regards vers sa propre dignité et vers la loi ; qu'il ne les abaisse pas vers le besoin et la fortune. Également exempt d'une activité vaine qui voudrait imprimer sa trace sur le moment qui fuit , et des rêveries de l'enthousiasme impatient qui applique aux chétives productions du temps la mesure de l'absolu, que l'artiste abandonne le réel à l'intelligence, qui est là dans son domaine ;^mais que lui s'efforce d'enfanter l'idéal par l'union du possible et du nécessalre. Qu'il marque au coin de cet Idéal riUuéion et la vérité, les jeux de son imagination et le sérieux de ses actes, enfin toutes les formes sensibles et spirituelles; puis, qu'il le lance tacitement dans le temps infini.

Mais les âmes qu'embrase cet idéal n'ont pas toutes reçu en partage ce calme du génie créateur, ce sens grand et patient qu'il faut pour imprimer l'idéal sur la pierre muette , ou le répandre dans la lettre sobre et froide, puis le confier aux mains fidèles du temps. Beaucoup trop ardent pour suivre cette voie paisible, souvent ce divin instinct, cette force créatrice, se jette immédiatement sur le présent, sur la vie active, et entreprend de transformer la matière informe du monde morah Le malheur de ses frères , de toute son espèce , parle haut au cœur de l'homme sensible ; plus haut encore, leur abaissement; l'enthousiasme s'enflamme, et, dans les âmes énergiques, le désir brûlant aspire impatiemment à l'action et au fait. Mais ce novateur s'est-il aussi demandé si ces désordres du monde moral blessent sa raison , ou s'ils ne froissent pas plutôt son amour-propre? S'il ne le sait pas encore, il le reconnaîtra à l'emportement avec lequel il poursuit un résultat prompt et déterminé. Le mobile moral pur a pour but l'absolu : le trmps. ^.jl'existe pa^pour lui, et l'avenir, du moment qu'il doit, ])ar un ^^y-y(f développement nécessaire, sortir du présent, devient le présent. J»"'*^ ^ à ses yeux. Pour une raison sans limites, la direction vers^lûîê làrTse confond avec l'accomplissement de cette fin, et entrer dans une voie, c'est l'avoir parcourue;.

SI donc un jeune ami du vrai et du beau vouhiit savoir de moi commiînt il peut satisfaire, malgré la résistance du siècle, le noble penchant de son cœur, je lui répondrais : « Dirige

vers le bien le monde sur lequel tu agis , et le cours mesuré e1 paisible du temps amènera le résultat. Cette direction , tu la lui as donnée, si, par ton enseignement, tu élèves ses pensées vers le nécessaire et l'éternel, si, par tes actes ou tes créations, tu fais du nécessaire et de l'éternel l'objet de ses penchants. Il tombera, l'édifice de l'erreur et de l'arbitraire, il faut qu'il tomDe, 11 est aeja tombé dès que tu es certain qu'il chancelle; mais il importe que ce ne soit pas seulement dans l'homme extérieur qu'il chancelle, que ce soit aussi dans l'homme inté- ^v^ rieur. Dans le pudique sanctuaire de ton cœur, nourris la ^ ' . vérité triomphante, incarne-la hors de toi dans la beauté , afin que l'intelligence ne soit pas seule à lui rendre hommage,

'"^ ^mais que le sentiment en saisisse l'apparition avec amour. Et,

^^'^ pour qu'il ne t'arrive pas de recevoir de la réalité le modèle

Àûé toi-même tu dois lui fournir, ne te hasarde pas dans

,t^ sa société périlleuse, avant de t'être assuré dans ton propre

^ c^ ^œur d'un cortège de nature idéale. Vis avec ton siècle, mais ne sois pas sa création; travaille pour tes contemporains, mais fais pour eux ce dont ils ont besoin, non ce qu'ils louent. Sans avoir partagé leurs fautes , partage leurs châtiments avec une noble résignation, et courbe- toi librement sous le joug dont ils ont autant de peine à se passer qu'ils en ont à le porter. Par la constance avec laquelle tu dédaigneras leur bonheur, tu leur prouveras que ce n'est point par lâcheté que tu te soumets à leurs souffrances. Vois-les par la pensée tels qu'ils devraient être, quand il te faut agir sur eux; mais vois-les tels qu'ils sont, quand tu es tenté d'agir peureux. Cherche à devoir leur suffrage à leur dignité; mais, pour les rendre heureux, tiens compte de leur indignité : ainsi, d'une part, la noblesse de ton propre cœur éveillera la leur, et de l'autre ton but ne sera pas réduit à néant par leur indignité. La gravité de tes principes les éloignera de toi , mais dans le jeu ils les endureront encore. Leur goût est plus pur que leur cœur, et c'est par là qu'il te faut saisir l'ombrageux fugitif. En vain tu combattras leurs maximes , en vain tu condamneras leurs actions , mais__sur leur loisir tu pourras essayer ta main formatrice. Chasse de leurs plaisirs le caprice, la frivolité, la rudesse, et tu les banniras insensiblement de leurs actes et enfin de leurs

sentiments. Partout où tu les rencontreras, environne-les de formes grandes, nobles, ingénieuses; multiplie autour d'yeux jés symboles du parfait, jusqu'à ce que Tapparence triomphe de la réalité, et Tart, de la nature. »

CQ^^LP

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