‹ EsthétiqueChapitre 30 sur 74 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Convaincu par mes précédentes lettres, vous êtes donc d'accord avec moi sur ce point, que l'homme peut s'éloigner de sa destination par deux chemins opposés, que notre époque se trouve réellement sur ces deux fausses routes et qu'elle est devenue la proie, ici de la grossièreté, là de l'épuisement et de la dépravation. C'est le beau qui doit le ramener de ce double égarement ^ ; mais comment la culture des beaux-arts peut-elle remédier à la lois à ces deux vices opposés ^ et reunir en e1 le (jeux qualités contradictoires ? Peut-elle enchaîner la nature chez le sauvage, et la mettre en liberté chez le barbare ? Peutelle, à la fois, tendre le ressort et le relâcher, et, si elle ne peut produire ce double effet, comment pourrait-on raisonnablement attendre d'elle un résultat aussi considérable que l'éducation de rhomm£-2

On affirme, il est vrai (qui de nous ne l'a entendu répéter à satiété?), que le sentiment développé du beau polit les mœurs: il semble que sur ce point toute preuve nouvelle soit inutile. On s'appuie sur l'expérience journalière, qui nous montre presque toujours la clarté de l'intelligence, la délicatesse du sentiment, la libéralité et même la dignité de la conduite, associées à un goût cultivé, tandis qu'un goût inculte entraîne ordinairement les qualités contraires. On en appelle, avec assez d'assurance , à l'exemple de la nation la plus civilisée de l'anti-

1. Dans les Heures, il y a Verwirrung, « confusion, » au lieu de Verirrungf a égarement. »

quité , chez laquelle le sentiment du beau atteignit en même temps son développement le plus élevé, et, comme contraste, on nous montre ces peuples en partie sauvages, en partie barbares^ qui expient par un caractère grossier, ou tout au moins austère, ■jïeur insensibilité pour le beau. Néanmoins des penseurs sont .-^ tentés parfois, soit de nier le fait lui-même, soit de contester la légitimité des conséquences qu'on en déduit. Ils n'ont point une opinion si mauvaise de cette rudesse sauvage que l'on reproche aux peuples incultes , ni une opinion si avantageuse de ce raf^ finement que l'on vante chez les nations cultivées. Déjà dans l'antiquité il y avait des hommes qui ne voyaient rien moins qu'un bienfait dans la culture des arts libéraux , et qui , dès lors, étaient très-portés à défendre aux arts de l'imagination l'entrée de leur république.

Je ne parle pas de ceux qui ne médisent des arts que parce qu'ils n'ont jamais obtenu leur faveur. Ne mesurant le prix des >" ' . objets qu'à la peine qu'il se faut donner pour les acquérir et aux avantages palpables qu'ils procurent, comment seraient-ils capables d'apprécier le travail silencieux du goût dans l'homme extérieur et dans l'homme intérieur? comment les inconvénients accidentels de la culture libérale ne leur feraient-ils pas perdre de vue ses avantages essentiels ? L'homme qui manque de forme méprise la grâce dans la diction comme un moyen de corrompre, lacourtoisie dans le* lelaliuussucialey comme de la dissimula-

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tion~la délicatesse et la générosité dans la conduite comme une exagération atlectée. il ne peut pardonner au lavori des (iraces

d'égayer toutes les réunions comme homme du monde, de diriger comme homme d'affaires tous les esprits selon ses vues, et, comme écrivain, d'imprimer peut-être son cachet à tout son siècle; tandis que lui, victime du travail, ne pont, avec tout son savoir, obtenir, quoi qu'il fasse, la moindre attention. ni vaincre la plus petite difficulté. Comme il ne peut apprendre de son rival l'heureux secret de plaire, le seul parti qu'il lui reste à prendre, c'est de déplorer la dépravation de la nature humaine , qui adore plutôt l'apparence que la réalité.

Mais il est aussi des voix respectables qui se déclanMit contre les effets du beau, et trouvent contre hii dans l'expérience des armes formidables. « On ne peut le nier, disent-elles : dans des

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mains pures , les charmes du beau peuvent servir à des fins honorables; mais il ne répugne pas à son essence de produire, dans des mains impures, un effet directement contraire, et d'employer au profit de Terreur et de l'injustice la puissance qu'il a d'enchaîner les âmes. Précisément parce que le goût ne se préoccupe que de la forme et jamais du fond , il finit par placer Tâme sur la pente périlleuse de négliger toute la réalité en général , et de sacrifier à une enveloppe attrayante la vérité et la moralité. Toute la différence réelle des choses s'évanouit, et c'est uniquement l'apparence qui en détermine la valeur. Combien d'hommes de talent, ajoutent-elles, le pouvoir séducteur du beau ne détourne-t-il pas de tout effort, de tout s^^rieux exercice de leur activité, ou du moins n'amène-t-il point à ne l'exercer que superficiellement? Combien n'y a-t-il pas d'esprits faibles qui se brouillent avec l'organisation sociale, uniquement parce qu'il a plu à l'imagination des poètes de présenter l'image d'un monde constitué tout autrement, d'un monde où nulle convenance n'enchaîne l'opinion, où rien d'artificiel n'opprime la nature? Quelle dangereuse dialectique les passions n'ont-elles pas apprise depuis qu'elles sont peintes , dans les tableaux des poètes, des plus brillantes couleurs, et que, dans la lutte avec les lois et les devoirs, elles restent maîtresses, le plus souvent, du champ de bataille 1 Qu'est-ce que la société a gagné à ce que les relations sociales , réglées jadis par la vérité , soient soumises aujourd'hui aux lois du beau, à ce que l'impression extérieure décide de l'estime qui ne devrait s'attacher qu'au mérite? Il est vrai, on voit maintenant fleurir toutes les vertus dont l'apparence produit un effet agréable , et qui , dans la société , donnent une valeur à qui les a ; mais, en revanche, on voit régner tous les débordements , on voit mis en vogue tous les vices qui peuvent se concilier avec de beaux dehors. » En effet, il est digne de réflexion que , dans presque toutes les époques de l'histoire où les arts fleurissent et où le goût exerce son empire, on trouve l'humanité déchue , et qu'on ne peut citer un seul exemple d'un haut degré et d'une grande diffusion de la culture estht^lique associés chez un peuple avec la liberté politique et la vertu sociale, de belles mœurs unies aux bonnes mœurs, et de la politesse fraternisant avec la vérité et la loyauté de la conduite.

Aussi longtemps qu'Athènes et Sparte conservèrent leur indépendance et que leurs institutions eurent pour fondement le respect des lois, le goût n'arriva point à sa maturité, l'art resta dans l'enfance, et il s'en fallait bien alors que le beau régnât sur les esprits. Sans doute, la poésie avait déjà pris un essor sublime , mais c'était sur les ailes du génie, et nous savons que le génie touche de bien près à la rudesse sauvage , que c'est une lumière qui brille volontiers au milieu des ténèbres, et qui, par conséquent, prouve plutôt contre le goût du temps qu'en* sa faveur. Lorsque, sous Périclès et Alexandre, arrive l'âge d'or des arts, et que la domination du goût devient plus générale, la force et la liberté de la Grèce ont disparu ; l'éloquence corrompt la vérité, la sagesse offense dans la bouche d'unSocrate, et la vertu dans la vie d'unPhocion. Les Romains, on le sait , durent d'abord épuiser leur énergie dans les guerres civiles , et , efféminés par le luxe oriental , courber leur tête sous le joug d'un despote heureux, avant que l'art grec triomphât de la rigidité de leur caractère. Il en fut de même des Arabes : l'aurore de la civilisation ne se leva pour eux que lorsque la vigueur de leur esprit guerrier s'amollit sous le sceptre des Abassides. L'art ne parut dans l'Italie moderne qu'après que la glorieuse ligue lombarde fut dissoute, que Florence se fut soumise aux Médicis , et que, dans toutes ces villes courageuses , l'esprit d'indépendance eut fait place à une rési^ gnalion sans gloire. Il est presque superflu de rappeler aussi l'exemple des nations modernes, chez lesquelles le raffinement s'est accru en raison directe de la décadence de leur liberté. De quelque côté que nous tournions nos regards dans le temps passé, partout nous voyons le goût et la liberté se fuir mutuellement ; partout nous voyons le beau ne fonder son empire que sur la ruine des vertus héroïques.

Et cependant, cette énergie du caractère, au prix de laquelle cri" achète oramaircment la culture esthétique, est le resson 1 e plus puissant de tout ce qu'il y a de grand et d'evccilcint dans ^v^A-p"-"^ l 'hojTime, et nul autre avantage, quelque grand qu'il soit, n'en J saurait compenser la privation. Dès lors, si l'on s'en tient à ce

L^>^*^ que les expériences faites jusqu'ici nous apprennent de l'in-

>w^ x>j fluence du beau , on ne peut en vérité se sentir très-encouragé

à développer des sentiments si dangereux pour la vraie culture de l'homme. Au risque d'être dur et grossier, on aimera mieux se passer de cette force dissolvante du beau que de se voir, quels que soient les avantages du raffinement , en proie à ses influences énervantes. Toutefois, peut-être l'expérience n'est elle pas le tribunal devant lequel doit se décider une telle question; avant de donner tant de poids à son témoignage, il / cX xx faudrait qu'il fût hors de doute que la beauté dont nous parlons , ^ i ..^^ est bien celle que condamnent les exemples précédents. Mais - , ^

ceci paraît supposer une idée du beau puisée à une autre J , ^

source que l'expérience , puisque par cette idée l'on doit reconnaître si ce que l'expérience appelle beau porte à bon droit ce nom.

(VTfejdéft p^rp ^t rationnelle du beau , en admettant qu'on puisse la mettre en évidence ^ devrait donc , attendu qu'elle ne peut être tirée d'aucun cas réel et particulier, et qu'elle doit au contraire diriger et légitimer notre jugement sur chaque cas particulier : cette idée devrait, dis- je, être cherchée par voie d'abstraction et pouvoir être déduite de la simple possibilité d'une nature à îa fois sensible et rationnelle ; en un mot, il faudrait que le beau se présentât comme une condition nécessaire de l'humanité. Il importe donc que nous nous élevions à l'idée pure de 1 humanité , et , comme l'expérience ne nous montre que des individus dans des états particuliers, et j amais rhumanité^jljai]t que nous cherchions à d^r.Qiixn> dans leurs manières d'être et de, par-aîtra^JiidmdiiÊllÊi et variables, l'absolu et le permanent, et à saisir, supprimant toutes les limites accidentelles, les conditions nécessaires Je ^ leur existence. A la vérité, cette^\^lr'trctTiscefîaêntaïe nous " \ ^,-^o^c éloignera quelque temps du cercle laminer aes phénomènes et de la présence vivante des objets , pour nous retenir sur le terrain nu des idées abstraites; mais nous sommes à la re- ^ cherche d'un principe de connaissance qui soit assez stable \

pour que rien ne puisse l'ébranler , et celui qui n'ose s'élever au-dessus de la réalité ne conquerra jamais la vérité.

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