LETTRE XX
Que l'on ne puisse agir sur la liberté , c'est ce qui résulte déjà de son pur concept; mais que la liberté elle-même soit un effet de la nature { ce mot pris dans son acception la plus large ), et non l'œuvre de l'homme , et que dès lors elle puisse être favorisée ou entravée par des moyens naturels, c'est la conséquence nécessaire de ce qui précède. J]llejie commence que lorsque l'homme est complet et que ses deux impulsions fondamentales / i
se sont développées ; elle doit donc faire défaut tant qu'il est incomplet et qû'ïïnëÏÏeE'TÎenxnnpulsions est exclue; et elle doit être rétablie par tout ce qui rend à l'homme son intégrité.
Or, on peut réelkin£jiL tant pour l'espèce entière que pour l'individu, jnarquer un moment où l'homme" n'est pas encore complet, et où l'une des deux impulsions agit exclusivement en lui. Nous savons que l'homme commence par la vie toute pure pour îîriîr par la lbrinë7 qu'il est plïïsloFmdividu que personne, et qii^irpart de la limite pour aller à l'infinité. L'impulsion sensible entre donc eîî^exercîce avant FTmpulsion rationnellè7"parce que la sensation précèJélà conscience , et^ dans cette priorité de l'impulsion sensible * , nous trouvons la clef deloïïïeThîsfoîré de la liberté humaine.
En effet, il y a un moment oii l'instinct de la, vie, auquel ne s'oppose pas encore l'instinct de la forme, agit 'comme nature
I. Dans les Heures, il y a , comme presque toujours, « l'impulsion réelle. » Cependant au commencement de la phrase on lit, comme dans les OEuvres complètes, « l'impulsion sensible. » .. ,^
et comme nécessité , et où la sensibilité est une puissance , parce que l'homme n'a pas encore commencé ; car, dans Tliomme même , il ne peut y avoir d'autre puissance que sa volonté. Mais, dans l'état de pensée, auquel l'homme doit atteindre maintenant, il faut, tout au contraire, que la raison soit une puissance, et que la nécessité logique ou morale prenne la place de cette nécessité physique. La puissance de la sensation doit donc être anéantie, avant que la loi qui la doit régir puisse étre^établie. Unesïïrfît donc pas que quelque chose commence qui n'était pas encore; il faut d'abord que quelque chose finisse qui était déjà. L'homme ne peut passer immédiatement de la sensation à la pensée : il faut quil fasse un pas en arrière; car c'est seulement lorsqu'une détermination est supprimée , que la détermination contraire peut avoir lieu. En conséquence, pour échanger la passivité contre l'activité libre , une détermination pïSsrre-eefrtf e \ \ ' urie active, il faut qu'il soit momentanément libre de toute déter- . mination, et qu'il traverse un état de pure déterminabililé '. Il faut dojiç gu!iL retourne , en quelque sorte, à cetitatjiégatit d'indétermination pure dans lequel il se trouvait avant que ses sens fussent affectés, par quoi que ce soit. Mais ce^ état était absolument vide de tout contenu, et maintenant il s agit jle concilier une égale indétermination et une déterminabilité paj/yQ^ reiïlêment sans limite, avec le contenu le plus grand possible,
/^ parce que de cette situation doit suivre immédiatement quelque
^ ^'■'^^a;" chose de positif. La détermination que l'homme a reçuej)ar la (^y^J^ sensation doit donc~Sirë cunytfnée, parce qu'il ne doit pas perdre IsTréalilé ; mais en même temps, en tant que limite, elle doit
^^ êtrejupprjmée ^jarce qû^iine déterminabilité sans bornes doit
avoir lieu. Le problème consiste donc à anéantir la détermina-
tion du,rriûd.e TEêxîstëîice et à la conserver tout à la fois, ce
^( p- 1 quiji'est possible que d'une seule manière : lui en oi)/)os('r une
vj^ autre. Les plateaux d'une balance sont en équilibre quand ils
'^>^ Jïsont vides , mais ils sont aussi en équilibre quand ils contien-
•^ u^'^'^N ^^^^ ^^^ poids égaux.
Ainsi , pour passer de la sensation à la pensée , l'ûme tra-
1. Dans les Heures, la phrase est un peu plus longue et se termine ainsi : c Parce que pour avancer de moins à plus, il faut passer i»ar zéro. »
verse une situation moyenne , dans laquelle,ia s.gnsibilité et la raison sont actives en même temps ^ mais par cela seul détruisent mutuellement leur puissance déterminante , et , par leur antagonisme , produisent une négation. Cette situation moyenne dans laquelle l'âme n'est contrainte ni physiquement ni moralement, et toutefois est active des deux façons, mérite par excellence le nom de situation libre, et, si l'on nomme physique l'état 3V détermination sensible , et logique ou moral l'état de détermination rationnelle, on doit appeler esthétique^ cet état de détermination réelle et active.
t. Les lecteurs auxquels ne serait pas bien familière l'exacte signification de ce mot, dont l'ignorance a tant abusé, trouveront une explication dans ce qui suit. Nous pouvons ramener tout ce qui peut être perçu à quatre rapports différents. Une chose peut se rapporter immédiatement à notre état sensilile (notre existence et notre bien-être) : c'est là la constitution phy signe de la chose. Elle peut se rapporter à notre entendement et nous procurer une connaissance : c'est sa constitution logique. Elle peufse rapporter à notre vûlontéLet être considérée comme l'objet d'un~libre choix pour un être raisonnable : c'est sa constitution moroie^^Elle peut enfin se rapporter à l'ensemble de nos diverses facultés, sans être pour aucune d'elles isolément prise un objet déterminé : c'est sa constitution esthétique. Un homme peut nous être agréable par son empressement à rendre service ; il peut nous donner à penser par sa conversation ; il peut nous inspirer de l'estime par son caractère ; enfin, abstraction faite de tout cela, et sans que nous ayons égard, dans le jugement que nous portons sur lui, à une loi ou à un but quelconque, il peut aussi nous plaire à la simple intuition, rien que par la manière dont il s'offre à nous. En cette dernière qualité, nous le jugeons esthétiquement. C'est ainsi qu'il y a une éducation en vue de la santé, une éducation pour l'intelligence, une éducation pour la moralité, une éducation «n vue du goût et du beau. Cette dernière a pour objet de développer et former avec le plus d'harmonie possible l'ensemble de nos facultés physiques et spirituelles. Mais, attendu qu'égaré par un goût faux, et affermi encore dans cette erreur par un faux raisonnement, on est porté à faire entrer l'idée d'arbitraire dans celle d'esthétique, je crois devoir (quoique ces lettres sur Tédiication esthétique soient presque uniquement destinées à réfuter cette erreur) faire observer ici, une fois encore, que dans l'état esthétique, l'action de l'âme, à la vérité, est libre, et libre au plus haut degré, de toute contrainte, mais qu'elle n'est nullement affranchie de lois. Cette liberté esthétique ne se distingue de la nécessité logique de la pensée et de la nécessité morale de la volonté, qu'en ce que les lois en vertu desquelles l'àrae procède dans cette sphère ne sont point présentées sous forme de lois, et que, ne trouvant aucune résistance, elles n'ont point l'apparence d'une contrainte. {Note de Schiller.)
LETTRE XXL
Il y a, comme je le remarquais au commencement de la lettre précédente, un double état de déterminabilité et un double état de détermination. Cette proposition, je puis Féclaircir maintenant.
L'âme n'est déterminable qu'en tant qu'elle n'est pas en général dételnrnînée; lïïâTs elle est aussi déterminable en tant qu'ellen'est pas déterminée d'une manière exclusive , c'est-àdire d'une manière qui lui impose des bornes. Dans le premier cas, il y a indétermination pure (absence de limite parce que la réalité manque) ; dans le second, il y a déterminabilité esthétique ( absence de limite parce qu'il y a réunion de toute réalité).
L'âme est déterminée en tant qu'elle est en général limitée ; mais elle est aussi déterminée en tant qu'elle se limite elle-même par son pouvoir propre et absolu. Elle se trouve dans le premier cas quand elle sent, dans le second quand elle pense. Ainsi ce qu'est la pensée par rapport h la détermination, la constitution esthétique l'est par rapport à la déterminabilité. La première est une limitation par une force interne infinie, la seconde est une négation par une plénitude interne infinie. De même que le sentiment et la pensée , séparés pour tout le reste par un abîme infranchissable, se touchent par un seul point, qui est que, dans ces deux états , l'âme est déterminée, que l'homme est exclusivement (jU(îlqu(^ chose, individu ou personne; de même la dét(?rminabihté esthétique se rencontre avec la pure indétermination dans un seul point , qui est que toutes deux
excluent tout mode d'existence déterminée , tandis que , pour tout le reste , la distance qui les sépare est celle du rien au tout et par conséquent infinie. Si donc cette dernière, l'indétermination par défaut , a été représentée comme une infinité vide, ^a déterminabilité esthétique , ou la liberté de déterminati.ûJV qui est son pendant réel, peut être considérée comme une infinité remplie : idée qui s'accorde de la manière la plus exacte avec ce qu'enseignent les recherches précédentes ^
Ainsi, dans l'état esthétique, l'homme est zéro, si l'on se préoccupe~d'un résultat particulier et non du pouvoir total, et si l'on considère en lui le manque de toute détermination spéciale. C'est pour cela qu'on doit donner complètement raison à ceux qui déclarent le' b"ecra7 et l'état de Tâme auquel il donne lieu^ comme absolument indifférent et stérile à l'égard de la connaissance et du sentiment. Ils ont parfaitement raison , car le beau lie produit absolument aucun résultat particulier , soit pour l'entendement, soit pour la volonté : nous n'atteignons par lui aucun but particulier, soit intellectuel, soit moral; il ne découvre pas une seule vérité, ne nous aide à remplir aucun devoir ; en un mot , il est également incapable de fonder le caractère et d'éclairer l'intelligence ^ Parla culture esthétique, la valeur personnelle d'un homme o'iTiSa dignité , en tant qu'elle peut dépendre de lui-nïême , reste donc complètement indéterminée , et le seul résultat obtenu , c'est que, de par la nature, il lui est devenu possible de faire de lui ce qu'il veut , que la liberté d'être ce qu'il doit être lui est complètement rendue.
Mais, par cela précisément, il a atteint un but infini. Car, si nous nous souvenons que justement cette liberté lui avait été ravie par la contrainte exclusive de la nature dans le sentiment, et , dans la pensée , par la législation rationnelle également exclusive , nous devons considérer le pouvoir qui lui est rendu dans^la situation esthétique, comme le plus élevé de tous les dons^ comme le don de l'humanité. Sans doute, cette humanité, il la possède virtuellement avant tout état déterminé auquel il
Il 0
1. Ici Schiller, dans les Heures, renvoie, en note, aux lettres XIV et XV.
2. Il y a de plus dans les Heures : « La beauté est nature, et l'homme ne peut devoir qu'à soi-même ses idées aussi bien que ses résolutions. »
peut arriver ; mais , en acte , il la perd avec tout état déterminé auquel il arrive; et, pour qu'il puisse passer à un état contraire , il faut qu'elle lui soit rendue chaque fois par la vie esthétique *. , v.»/^*^
Il n'est donc pas seulement poétiquement permis, mais encore philosophiquement exact, de nommer le beau notre second créateur : car, s'il est vrai qu'il nous rende simplement l'humanité possible, et qu'il laisse à notre libre arl/itre le soin de réaliser ce type à un degré plus ou moins élevé , on peut dire qu'il a cela de commun avec notre première créatrice, la nature, qui de même ne nous a donné l'humanité qu'en puissance et a livré l'exercice de cette puissance à la libre détermination de notre volonté.
1. Sans doute, grâce à la rapidité avec laquelle certains caractères passent de
. \^ la sensation à la pensée et à la résolution, on ne remarque point, ou l'on re-
j^ marque à peine l'état esthétique qu'ils doivent nécessairement traverser. Les
jj^ ^ caractères de celte nature ne peuvent supporter longtemps l'état d'indétermina-
/>J^ tion, et ils tendent impatiemment au résultat, qu'ils ne trouvent point dans
^j l'état d'illimitation esthétique. Chez d'autres, au contraire, qui font consister
'^ ' o. leur jouissance dans le sentiment de la puissance totale, bien plus que dans
t/rM/ celui d'un acte particulier , l'état esthétique s'étend sur une surface beaucoup
^ . ^ plus considérable. Autant les premiers ont peur du vide, aussi peu les seconds
. ^ peuvent supporter la limitation. J'ai à peine besoin de rappeler que les pre-
' raiers sont propres aux détails et aux travaux subalternes, tandis que les
seconds, en supposant toutefois qu'à ce caractère ils allient la réalité, sont nés
pour de vastes conceptions et de grands rôles. {Note de Schiller.)