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Les Heures ajoutent : a Et de la vérité

vraiment commencé en lui. On trouve déjà des indices de ce genre dans les premières et grossières tentatives qu'il fait pour embellir son existence , même au risque de l'empirer dans ses conditions matérielles. Dès qu'en général il commence à préférer la forme au fond , et à risquer la réalité pour l'apparence (mais il faut qu'il la reconnaisse pour telle ) , les barrières de la vie animale tombent, et il se trouve entré dans une voie qui n'a point de fin.

Non content de ce qui suffît à la nature et de ce qu'exige le besoin, il demande le superflu : d'abord, à la vérité, rien qu'un superflu de matière pour cacher au désir les limites qui lui sont posés, et pour assurer la jouissance au delà du besoin présent; mais , plus tard , il veut une surabondance dans la matière, un supplément esthétique, pour satisfaire aussi à l'impulsion formelle, pour étendre la jouissance au delà de tout besoin. En amassant des provisions, simplement pour un usage ultérieur, et en en jouissant d'avance par l'imagination, il franchit, à la vérité, les limites du moment actuel, mais sans franchir celles du temps en général : il jouit davantage, il ne jouit pas autrement. Mais , dès qu'il fait entrer aussi la forme dans ses jouissances, qu'il tient compte des formes des objets qui satisfont ses désirs*, il n'a pas seulement accru son plaisir en étendue et en intensité, mais encore il l'a ennobli quant au mode et à l'espèce.

Sans doute, même à l'être irraisonnable, la nature a donné '^

au delà du besoin ; elle a fait briller jusque dans les ténèbres , f^

de la vie animale une Juejir de liberté. Quand la faim ne ronge ..r m

pas le lion, et qu'aucune bête féroce ne le provoque au combat, , ^^ yr

sa vigueur oisive se crée elle-même un objet : plein d'ardeur, ' /" *

il remplit de ses rugissements terribles le désert retentissant, JS^ y^'~^\ et la force exubérante jouit d'elle-même en se déployant sans "^ y"^ but. L'insecte voltige, joyeux de vivre, dans un rayon de soleil, ^\ et ce n'est certainement pas le cri du désir qui se fait entendre dans le chant mélodieux de l'oiseau. Incontestablement, il y a liberté dans ces mouvements : toutefois ce n'est pas l'affranchissement du besoin en général, mais d'un besoin déterminé,

1. Les Heures ajoutent : « 11 est sorti des limites mêmes du temps, et il n'a pas seulement, etc. »

1 externe. L'animal travaille, quand une privation est le mobile 1 de son activité, et il joue, quand la plénitude de la force est ce \ \ mobile , quand une vie exubérante s'excite elle-même à l'acti- \vité. Même dans la nature inanimée se montre un luxe de forces et une latitude de détermination que, dans ce sens matériel, on pourrait fort bien nommer jeu. L'arbre produit d'innombrables germes qui avortent sans se développer, et il pousse bien plus de racines, de branches et de feuilles, organes de nutrition , qu'il n'en emploie pour la conservation de l'individu et de l'espèce. Ce qu'il rend aux éléments de sa sève exubérante, sans en user, sans en jouir, la vie peut le dépenser en mouvements libres et joyeux. C'est ainsi que la nature nous I ) offre déjà, dans sa sphère matérielle, comme un prélude à l'il- U limité, et que, là même, elle supprime en partie les chaînes \ldont elle se délivrera complètement dans l'empire de la forme. Pour passer de la contrainte du besoin ou du sérieux physique au jeu esthétique , la contrainte de la surabondance ou le jeu physique lui sert de transition, et, avant de secouer, dans la suprême liberté du beau , le joug d'une fin quelconque, elle se rapproche déjà, au moins de loin, de cette indépendance, par le libre mouvement, qui est à lui-même sa fin et son moyen. \ Comme les organes corporels , l'imagination , elle aussi , a dans l'homme son libre mouvement et son jeu matériel , jeu où, sans nul rapport à la forme, elle se complaît simplement dans sa puissance arbitraire et dans l'absence de toute entrave. En tant que la forme ne se mêle en rien encore à ces jeux de la fantaisie, et qu'une libre suite d'images en fait tout le charme, ils appartiennent, quoiqu'ils soient l'apanage exclusif de l'homme, uniquement à sa vie animale, et ne prouvent qu'une chose: c'est qu'il est déliyré de toute contrainte extérieure sensible, sans qu'on ait encore le droit de conclure qu'il y a en lui une force plastique indépendante^ De ce jeu de la libre association

1, La plupart des jnux qui ont cours dans la vie ordinaire, ou bien reposent tout <i fait sur ce sentiment de la libre association des idées, ou du moins lui empruntent leur |)lus grand cliarme. Hien cpi'en soi cela ne prouve pas une nature élevée , et que ce soient justement les ûmcs les plus paresseuses qui .s'abandonnent avec tant de plaisir à ce lil)re courant d'images, cette indépcndarice ^l«-4UiiiiJij;iriatio[i par rajiport auxj m])rcssions extérieures est du moijijjAconJition aégative-Ue sa puissance .xiiuUcice. Ce n'est qu'en s'arracliant à la

DE l'homme. 301:

des idées, qui est encore d'une nature toute matérielle, et s'explique par de simples lois naturelles, l'imagination, en faisant l'essai diune forme libre , passe enfin de plein saut au jeu esthétiq,ne : je dis de plein saut, car une force toute nouvelle entre ici en action; car ici, pour la première fois, l'esprit législateur se mêle aux actes d'un instinct aveugle, soumet la marche arbitraire de l'imagination à son éternelle et immuable unité , fait entrer sa permanence indépendante dans le transitoire et son infinité dans le sensible. Cependant, tant que la nature grossière, qui ne connaît d'autre loi que de courir sans cesse du changement au changement , conservera encore trop de puissance, elle s'opposera, par ses caprices divers, à cette nécessité ; par son agitation , à cette permanence ; par ses besoins multiples, à cette indépendance, et par son insatiabilité, à cette simplicité sublime. On aura donc peine encore à reconnaître l'instinct du jeu dans ses premiers essais, attendu que l'impulsion sensible, avec son humeur capricieuse et ses appétits fougueux, se jette sans cesse à la traverse ^ C'est pour cela que nous voyons le goût encore grossier saisir d'abord le nouveau et le surprenant, le désordonné, l'aventureux et le bizarre, le violent et le sauvage, et ne fuir rien tant que le calme et la simplicité. Il compose des figures grotesques, il aime les transitions rapides^, les formes luxuriantes, les contrastes tranchés, les tons criards, un chant pathétique. Ce que l'homme appelle beau à cette époque, c'est ce qui l'excite, ce qui lui donne matière : mais ce qui l'excite à opposer sa personnalité à l'objet , ce qui donne matière à une opération plastique possible, car

réalité, que la force plastique s'élève à l'idéal, et, avant que l'imagination, dans sa qualité productive , puisse agir d'après des lois propres, il faut que déjà, dans son procédé reproductif, elle se soit affranchie des lois étrangères. Sans doute, il y a encore i)ien loin d'une pure anarchie à une législation interne indépendante, et une force toute nouvelle, la faculté des idées, doit ici entrer enjeu; mais cette force peut aussi maintenant se développer avec plus de facilité, attendu que les sens n'agissent plus à rencontre, et que , négativement du moins, l'indéterminé touche à l'infini. [Note de Schiller.)

1. La phrase est un peu plus longue dans les Heures : « ....Qu'elle confond la haute nécessité de l'idéal avec les besoins de l'individu, et qu'elle souille, par les traces impures d'un désir passager, la noble représentation, sous une belle forme, d'une éternelle volonté. »

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