Les Heures ajoutent : a et abruptes
autrement ce ne serait pas le beau pour lui. Un changement remarquable est donc survenu dans la forme de ses jugements : il recherche ces objets, non parce qu'ils l'affectent, mais parce qu'ils lui fournissent l'occasion d'agir; ils lui plaisent, non parce qu'ils répondent à un besoin , mais parce qu'ils satisfont à une loi, qui parle dans son sein, quoique tout bas encore.
Bientôt il ne lui suffit plus que les choses lui plaisent, iLïeut plaire lui-même j d'abord, il est vrai, seulement par ce qui lui appartient; plus tard, par ce quU est. Ce qu'il possède, ce qu'il produit ne doit plus porter uniquement les traces de la servi- Wde, ni marquer simplement, scrupuleusement, par la forme Ile but : indépendamment de l'usage auquel il est destiné, l'objet doit refléter aussi l'intelligence éclairée qui l'imagina, la main qui le façonna avec amour, l'esprit libre et serein qui le choisit et l'exposa aux regards. Maintenant l'ancien Germain recherche des fourrures plus brillantes , des ramures de cerf plus splendides , des cornes à boire plus élégantes, et le Calédonien choisit pour ses fêtes les plus jolies coquilles. Les armes ellesmêmes ne doivent plus être seulement un objet de terreur, mais aussi de plaisir , et le baudrier travaillé avec art ne veut pas moins attirer l'attention que le tranchant meurtrier du glaive*. Non content d'apporter dans le nécessaire une surabondance esthétique, l'instinct de jeu, désormais plus libre, s'affranchit enfin complètement des liens du besoin, et le beau devient par lui-même un objet des clîorts de l'homme. Il se pare. Le libre plaisir vient prendre place parmi ses besoins, et l'inutile devient bientôt la meilleure part de ses joies.
La forme, qui, du dehors, se rapproche graduellement de lui, dans son habitation, ses meubles, son vêtement, commence enfin à prendre possession de l'homme lui-même, pour le transformer , d'abord à l'extérieur, et plus tard à l'intérieur. Les sauts désordonnés de la joie deviennent la danse, le geste informe se change en une aimable et harmonieuse pantomime , les accents confus du sentiment se développent et commencent à obéir à la mesure et à se plier au chant. Lorsque , semblable
L Dans les Heures, on lit, au lieu de Schneide , « Iranclianl, » Scheide , a fourreau, « ce qui est d'vidcnimcnl une faute.
à un vol de grues , l'armée troyenne se rue sur le champ de bataille avec des cris perçants , l'armée grecque s'approche en silence , et d'un pas noble et mesuré. D'un côté , nous ne voyons que l'exubérance d'une force aveugle ; de l'autre , le triomphe de la forme et la majesté simple de la loi.
Maintenant, une nécessité plus noble enchaîne les sexes l'un à l'autre , et l'intérêt du cœur contribue à rendre durable une alliance d'abord capricieuse et changeante comme le désir qui la noue. Délivré des lourdes chaînes du désir, l'œil plus calme s'attache ^ la forme , l'âme contemple l'âme , et l'échange intéressé du plaisir devient un généreux échange de mutuelle inclination. Le désir s'étend et s'élève à l'amour, à mesure que dans son objet il voit poindre l'humanité, et, méprisant les vils triomphes obtenus sur les sens , l'homme s'efforce de remporter sur la volonté une plus noble victoire. Le besoin de plaire soumet le puissant à la douce juridiction du goût; il peut ravir le plaisir , mais il faut que l'amour soit un don. Pour obtenir cette plus haute récompense, ce n'est que par la forme, et non par la matière , qu'il peut lutter. Il faut qu'il cesse d'agir sur le sentiment comme une force, pour paraître aux yeux de l'intelligence comme simple phénomène : il faut qu'il respecte la liberté, puisque c'est à la liberté qu'il veut plaire. De même que le beau concilie le différend des natures diverses dans son expression la plus simple et la plus pure , dans l'éternel contraste des sexes , il le concilie également , ou du moins s'efforce de le faire, dans le tout complexe de la société, et prenant pour modèle la libre alliance qu'il a nouée entre la force virile et la douceur féminine, il tend à mettre en harmonie , dans le monde moral , tous les éléments de douceur et de violence. Maintenant la faiblesse devient sacrée , et la force sans frein déshonore ; l'injustice de la nature est corrigée par la générosité des mœurs chevaleresques. Celui que nulle puissance ne peut faire trembler est désarmé par l'aimable incarnat de la pudeur , et les larmes étouffent une vengeance que le sang n'aurait pu assouvir. La haine elle-même entend la voix délicate de l'honneur, le glaive du conquérant épargne l'ennemi désarmé , et un foyer hospitalier fume pour l'étranger sur la côte redoutée où le meurtre seul autrefois l'accueillait.
Au milieu de l'empire formidable des forces, et de l'empire sacré des lois, l'impulsion esthétique formelle crée insensiblement un troisième et joyeux empire, du jeu et de l'apparence, où elle délivre l'homme des chaînes de toutes ses relations^ et le débarrasse de tout ce qui s'appelle contrainte tant au physique qu'au moral.
Si dans l'État dynamique des droits les hommes se rencontrent et se heurtent mutuellement comme forces, si dans l'État 7noral (éthique) des devoirs l'homme oppose à l'homme la majesté des lois et enchaîne sa volonté: dans le domaine du beau, daris J'État e5(/ié%we^^l'hpmme ne doit apparaître à l'hûmme— que comme forme , que comme objet .d'un libre jeu. Donner la ■ liberté par la liberté est la loi fondamentale de cet État K »; L'État dynamique ne peut que rendre la société simplement ..possible, en domptant la nature par la nature; l'État moral (éthique) ne peut que la rendre moralement nécessaire, en soumettant la volonté individuelle à la volonté générale; seul, l'État esthétique peut la rendre réelle, parce qu'il exécute parla nature de l'individu la volonté de l'ensemble. Si déjà le besoin force l'homme d'entrer en société, et si la raison grave dans son âme des principes sociaux, c'est la beauté seule qui peut lui donner un caractère social: le goût seul porte l'harmonie dans la société, parce qu'il crée l'harmonie dans l'individu. Toutes les autres formes de perception divisent l'homme, parce qu'elles se fondent exclusivement, soit sur la partie sensible, soit sur la partie spirituelle de son être; ce n'est que la perception du beau qui fait de lui un tout, parce qu'elle demande le concours de ses deux natures. Toutes les autres formes de communication divisent la société, parce qu'elles s'adressent exclusivement, soit à la réceptivité, soit à l'activité privée de ses membres, et, par conséquent, à ce qui distingue les hommes les uns des autres: seule, la communication esthétique unit la société , parce qu'elle s'adresse à ce qu'il y a de commun dans tous ses membres. Nous ne goûtons les plaisirs des sens qu'en tant qu'individus,
1. Dans les Heures, cet alinéa se termine de la manière suivante : o ici ni le ^.articulier ne doit lutter avec le tout, ni le tout avec le particulier. L'un ne doit pas être puissant parce que l'autre cède : ici il ne doit y avoir que des vainqueurs, mais point de vaincu. »
sans que l'espèce qui nous est immanente y ait part : nous ne 1 pouvons dès lors donner un caractère général à nos plaisirs / physiques parce que nous ne pouvons généraliser notre indi- / vidu. Les plaisirs de la connaissance , nous les goûtons unique-! ment comme espèce et en écartant avec soin de nos jugements > toute trace d'individualité : nous ne pouvons , en conséquence, généraliser nos plaisirs rationnels , parce que nous ne pouvons exclure des jugements d'autrui comme des nôtres les traces d'individualité. C'est le beau seul que nous goûtons tout à la fois comme individus et comme espèce, c'est-à-dire comme représentants de l'espèce. Le bien sensible ne peut faire qu'un heureux, parce qu'il se fonde sur l'appropriation, qui entraîne toujours une exclusion avec elle; et même , cet heureux ne peut l'être que partiellement , parce que la personnalité ne prend point part à ce bien. Le bien absolu ne peut rendre heureux qu'à des conditions qu'on ne peut supposer généralement; car la vérité ne s'acquiert qu'au prix du renoncement , et il faut un cœur pur pour croire à une volonté pure. Le beau seul rend tout le monde heureux, et tous les êtres, tant qu'ils ressentent sa magique influence, oublient les limites où ils sont renfermés. Nul privilège, nul despotisme n'est toléré aussi loin que s'étend l'empire du goût et de la belle apparence. Cet empire s'élève jusqu'à la région où la raison domine avec une absolue nécessité et où cesse toute matière, et il descend jusqu'à celle où l'impulsion naturelle exerce son aveugle contrainte et où la forme ne commence pas encore. Même à cette limite extrême où le pouvoir législatif lui est ravi , le goût ne se laisse point arracher le pouvoir exécutif. Il faut que la convoitise insociable renonce à son égoïsme, et que l'agréable, qui d'ordinaire ne charme que les sens, essaye même sur les esprits les séductions de la grâce. Il faut que la voix sévère de la nécessité, le devoir, modifie ses formules de reproche, que la résistance seule légitime, et qu'il honore la nature docile, par une plus noble confiance. Arrachant la connaissance aux mystères de la science, le goût la produit au grand jour du sens commun, et fait du patrimoine des écoles le bien commun de l'espèce humaine tout entière. Dans le domaine du goût, le génie même le plus puissant doit abdiquer sa grandeur et descendre familièrement jusqu'à
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la naïveté enfantine. Il faut que la force se laisse enchaîner par les Grâces, et que le fier lion obéisse au frein d'un Amour. En retour, le goût étend sur le besoin physique, qui , sous sa forme nue , blesse la dignité d'esprits libres , son voile adoucissant, et, par une aimable illusion de liberté, il nous cache l'affinité déshonorante de ce besoin avec la matière. Sur les ailes du goût, l'art mercenaire qui rampait dans la poudre prend lui-même son essor, et, touchées de sa baguette magique, tombent à la fois les chaînes des êtres vivants et des êtres inanimés. Dans l'Etat esthétique, chacun, jusqu'à l'instru- ( ment subordonné , jusqu'au serviteur, est libre citoyen, ayant les mêmes droits que le plus noble, et l'intelligence, qui ailleurs courbe violemment sous son joug la masse patiente pour la faire servir à ses fins, doit ici demander son assentiment. Ici donc, dans la sphère de l'apparence esthétique, est accompli cet idéal d'égalité que le rêveur enthousiaste aimerait tant à voir réaliser aussi dans le domaine des faits; et, s'il est vrai que le bel et bon ton se développe le plus tôt et le plus complètement dans le voisinage du trône, il faudrait, ici encore, reconnaître la bonté de la Providence qui souvent ne semble borner l'homme dans la réalité que pour le pousser dans un monde idéal.
Mais cet État que nous nommons de la belle apparence, existe-t-il, et où le trouver? Il existe, quant au besoin et à l'aspiration, dans toute âme douée de sentiments délicats; en fciit, comme l'Église pure, la république pure, on pourrait tout au plus le trouver dans un petit nombre de cercles choisis où, conservant son originalité, l'on prend pour règle de sa conduite la belle nature et non une fade imitation des mœurs étrangères; où , marchant à travers les relations les plus complexes avec une hardie simplicité et une calme innocence, l'homme n'a besoin, ni de léser la liberté d'autrui pour maintenir la sienne, ni de dépouiller sa dignité pour montrer de la grâce ^
1. Dans les Heures, ce dernier alinéa ne fait point partie du texte, mais forme une note, (|ni, à la fin, a une phrase de plus, dont voici la traduction : a Comme tout bon État doit avoir sa couslilution , on jteut aussi en réclamer une pour l'Etat esthétique. Je n'en connais i)as encore, et je puis espérer, par conséquent, qu'un essai en ce genre, que j'ai destiné à ce journal, sera accueilli avec indulgence. »