DES BELLES FORMES
L'usage indiscret du beau, et les empiétements de l'imagination, qui prétend, là où elle n'a droit qu'au pouvoir exécutif, usurper aussi le législatif, ont été si préjudiciables et à la société et à la science, qu'il n'est pas d'une médiocre importance de déterminer avec précision les limites où doit s'arrêter l'emploi des belles formes. Ces limites sont d'avance indiquées par la nature même du beau ; et nous n'avons qu'à nous rappeler comment le goût exerce son influence, pour être à même de déterminer jusqu'où cette influence doit s'étendre.
Les effets du goût, à envisager la question d'une manière générale , sont de mettre en harmonie les facultés sensibles de l'homme et ses facultés spirituelles, et de les réunir dans une
1. Ce morceau en formait primitivement deux , dont le premier a paru dans le 9* cahier (p. 09-125) des Heures de 1795, sous le titre suivant, conservé en grande partie : Des limites à observer dans l'emploi des belles formes , particulièrement dans Vexposition des vérités philosophiques; le second fut inséré dans le 11* cahier de la même année (p. 31-40), avec ce titre : Du danger des mœurs esthétiques. En 1800, Schiller les réunit en un seul traité, dans le tome II des Opuscules en prose (p. 355-415).
alliance intime. Toutes les fois donc qu'une telle alliance entre la raison et les sens est convenable et légitime, il faut admettre l'influence du goût. Mais vient-il à se présenter un de ces cas où, soit pour atteindre un but, soit pour satisfaire à un devoir, nous sommes tenus de nous affranchir de toute influence sensible , et d'agir en qualité d'êtres purement raisonnables ; un de ces cas où il est nécessaire, par conséquent, que cette alliance entre l'esprit et la matière soit momentanément suspendue : alors le goût a ses limites, qu'il ne doit point outre-passer, sous peine de nous faire manquer un but, ou de nous éloigner de notre devoir. Ces sortes de cas se présentent en effet dans la vie, et il est dans la destination de l'homme qu'il s'en présente.
Notre destination est d'acquérir des connaissances , et d'agir en raison de ces connaissances. 11 faut, pour l'un et l'autre objet, une certaine aptitude à exclure les sens de ce que fait l'esprit, parce que dans tout acte de la faculté cognitive nous devons faire abstraction de la sensation, et dans tout acte de la faculté morale du vouloir, abstraction de l'appétit.
Quand nous connoÀssons , nous sommes actifs. Notre attention est dirigée sur un objet ^ sur un rapport entre des idées et des idées. Lorsque nous sentons, nous sommes simplement passifs; et notre attention (si l'on peut encore appeler ainsi ce qui n'est plus du tout un acte de l'esprit), notre attention est uniquement dirigée sur notre état, en tant qu'il est modifié par une impression reçue. Or, puisque nous ne faisons que sentir le beau, et ne le connaissons pas, il s'ensuit que nous ne sommes attentifs à aucun rapport existant entre lui et d'autres objets : nous n'en rapportons point l'idée à d'autres idées, mais bien à notre moij au sujet sentant. Sur l'objet doué de beauté, nous ne recevons aucune notion; mais nous recevons de lui la notion d'une modification de notre état, modiiication qui se manifeste parle phénomène même de la sensation. Ainsi , notre savoir n'est point étendu par les jugements du goût; aucune notion, non pas même la notion de la beauté, ne nous arrive par la sensation de la beauté. Lors donc que nous avons pour but la connaissance, le goût ne peut nous rendre aucun service, du moins aucun service direct et immédiat; la connaissance est
plutôt suspendue tout juste aussi longtemps que le beau nous occupe.
Mais, va-t-on m'objecter, à quoi sert de revêtir les idées avec goût, si cela est plus contraire que favorable au but de toute exposition , qui ne peut être que de produire la connaissance?
Oui , sans doute, la beauté de l'expression contribue tout aussi peu à opérer la conviction dans l'entendement, que le bon goût dans l'ordonnance d'un festin à rassasier les convives , ou l'élégance extérieure d'un homme à nous faire apprécier sa valeur intime. Mais de même que dans un festin le bel arrangement d'une table dressée avec art provoque l'appétit, et que les qualités extérieures qui recommandent un homme, attirent sur lui l'attention et la rendent plus vive : de même la vérité gagne à être présentée sous une forme attrayante : nous sommes plus favorablement disposés à lui ouvrir notre âme ; et cela suffît à écarter les obstacles qui sans cela auraient empêché notre esprit de suivre, par une opération toujours difficile, une longue et rigoureuse chaîne d'idées. Ce n'est jamais le fond des idées qui gagne à la beauté de l'expression, et ce n'est jamais l'entendement à qui le goût rend service dans l'acte de la connaissance. Le fond des idées doit se recommander immédiatement et par lui-même, à l'entendement; tandis que la beauté de la forme parle à l'imagination , et la flatte d'un semblant de liberté.
Mais il n'est pas jusqu'à cette complaisance innocente qu'on se permet à l'égard de la sensibilité , uniquement en ce qui regarde la forme, et sans rien changer au fond des idées, qui ne soit soumise à de grandes restrictions , et qui ne puisse être tout à fait contraire au but, selon ce que sera l'espèce de connaissance ou le degré de conviction qu'on se propose en communiquant ses pensées.
Il y a deux sortes de connaissances ; une connaissance scientifique, qui repose sur des notions précises, sur des principes reconnus ; et une connaissance populaire , qui ne se fonde que sur des sentiments plus ou moins développés. Ce qui souvent est fort avantageux à la seconde peut être directement contraire à l'autre.
Là OÙ Ton veut opérer une conviction rigoureuse et fondée sur des principes , il ne suffit pas d'énoncer simplement la vérité en elle-même; il faut de plus que la marque de cette vérité soit empreinte dans la forme même sous laquelle on l'expose. Or, ceci ne peut signifier autre chose, si ce n'est que non-seulement le fond de l'idée , mais aussi la forme d'exposition doit être conforme aux lois de la pensée. Les idées s'enchaînent dans l'entendement selon des lois nécessaires et rigoureuses : il faut qu'elles se lient dans le discours avec la même rigueur, il faut que la continuité dans l'exposition réponde à la continuité qui est dans l'esprit. Mais toute liberté accordée à l'imagination dans l'acte de la connaissance, est en contradiction avec la rigoureuse nécessité selon laquelle l'entendement enchaîne les jugements aux jugements, et les conséquences aux conséquences. L'imagination, obéissant en cela à sa nature, aspire toujours à des intuitions, c'est-à-dire à des représentations complètes et de tout point déterminées : elle est sans cesse occupée à représenter le général dans un cas particulier, à le limiter dans le temps et dans l'espace, à faire de l'idée un individu, à donner un corps aux abstractions. Elle aime d'ailleurs à être libre dans ses compositions , et n'y reconnaît d'autre loi que le hasard de l'association dans l'espace, dans le temps ; car c'est la seule connexité qui demeure entre nos idées, une fois que nous faisons abstraction de tout ce qui est pur concept, de ce qui les lie entre elles quant au fond. L'entendement procède précisément au rebours : il ne s'occupe que d'idées partielles ou de concepts partiels , et ses efforts tendent à distinguer dans le vivant ensemble d'une intuition des caractères et des indices particuliers. Comme il associe les choses d'après leurs rapports intimes j que l'abstraction seule peut découvrir, l'entendement ne peut réunir qu'autant qu'il a préalablement séparé, c'est-àdire qu'au moyen de représentations partielles. L'entendement obéit dans ses combinaisons à une nécessité étroite, à une régularité rigoureuse ; et il n'y a que la constante connexité des concepts qui le puisse satisfaire. Or, cette connexité est toujours détruite lorsque l'imagination vient jeter parmi cette ch.'iîne (rabslraclions des i(l(''es ou repi'ésentations co)nplctcs (des cas particuliers), et mêler à la rigoureuse nécessité de la
combinaison des choses le hasard des combinaisons temporelles*. Il est donc de toute nécessité, lorsqu'il s'agit de conséquence rigoureuse dans la pensée, que l'imagination, renonçant à son caractère arbitraire, apprenne à subordonner et sacrifier aux besoins de l'entendement la tendance qu'elle a à se représenter les idées sous les formes les plus sensibles et à les combiner avec la plus grande liberté possible. C'est pour cela qu'il faut ménager l'exposition de façon à combattre cette tendance de l'imagination, en excluant tout ce qui est individuel et sensible, et à calmer la fougue de son instinct poétique à force de précision dans les termes, aussi bien qu'à borner l'arbitraire de ses combinaisons à force de régularité dans la progression logique des idées. Sans doute , elle ne se soumettra pas à ce joug sans résistance; mais on a bien le droit de compter en pareil cas sur une certaine abnégation de soi-même, et sur la disposition où doit être sérieusement l'auditeur ou le lecteur, de passer, par amour pour la chose même , sur les difficultés inséparables de la forme.
Mais lorsqu'on ne peut pas compter sur une telle disposition, ni se flatter que l'intérêt du sujet soit assez puissant pour encourager à un tel effort, il faudra renoncer sans doute à communiquer une connaissance vraiment scientifique : en revanche, on gagnera un peu plus de liberté au point de vue de l'exposition. En pareil cas, on abandonne la forme scientifique, qui fait trop de violence à l'imagination , et que l'importance du but peut seule rendre acceptable ; on a recours aune autre forme, à celle du beau, qui se recommande par elle-même, indépendamment de la matière, quelle qu'elle soit. La chose ne pouvant protéger la forme , il faut que la forme défende la chose.
L'enseignement populaire comporte cette liberté. L'orateur ou l'écrivain populaire (et j'appelle ainsi tous ceux qui ne
1. C'est pour cela qu'un écrivain qui a besoin de rigueur scientifique n'emploiera que très-peu d'exemp^e^ , et à son corps défendant. Ce qui est parfaitement vrai en thèse générale est sujet à des restrictions dans cliaque cas particulier; et comme dans chaque cas particulier il se trouve des circonstances qui, par rapport à l'idée générale qu'on veut exprimer, sont accidentelles, il est toujours à craindre que l'idée de ces rapports accidentels, se mêlant à cette idée générale, n'ôte à celle-ci quelque chose de son caractère de généralité et de nécessité. (Note de Schiller.)
s'adressent pas exclusivement aux savants) n'a point affaire à un public déjà préparé; il ne choisit pas ses lecteurs comme fait l'auteur scientifique : il faut qu'il les prenne tels qu'il les trouve; par conséquent, il ne doit supposer en eux que les conditions générales de la pensée et des motifs tout généraux d'attention, mais point d'aptitude particulière à la réflexion^ point de connaissance déjà faite avec des idées déterminées, enfin point d'intérêt pour tel ou tel ordre d'objets. Il ne peut donc pas non plus s'en reposer sur l'imagination de ceux qu'il veut instruire , du soin d'attacher à ses abstractions le sens convenable, et de donner un corps, une application, aux idées générales à l'énoncé desquelles se borne l'exposition scientifique. Pour avancer avec sécurité , il aimera donc mieux donner en même temps et tout d'abord lui-même les exemples et cas particuliers auxquels ces idées se rapportent, et il laissera à l'entendement du lecteur le soin d'improviser la notion générale. L'imagination a donc un rôle beaucoup plus considérable dans l'exposition populaire ; mais son rôle se borne toujours à reproduire (à renouveler des images déjà reçues), et ne va pas jusqu'à produire (à exercer la faculté qu'elle a de former ellemême des images). Ces cas particuliers, ces exemples, objets d'intuition, sont beaucoup trop adaptés au but actuel , et beaucoup trop précisément calculés en vue de l'usage qu'on doit en faire, pour que l'imagination puisse oublier qu'elle ne fait qu'agir pour le service de l'entendement. Cette sorte d'exposition se rapproche , il est vrai , un peu plus de la vie réelle et du monde des sens; mais elle ne va pas jusqu*à s'y confondre. Aussi ne cesse-t-elle pas d'être purement didactique , attendu que, pour être belle, il lui manque deux conditions encore, et les plus essentielles : forme sensible d'expression et liberlé dans le mouvement.
L'exposition est libre lorsque l'entendement , tout en déterminant lui-même la connexité des idées, en dissimule si bien la rigueur logique, que l'imagination semble agir seule, en pleine liberté , sans suivre aucun ordre que la succession fortuite des images dans la durée. L'exposition devient sensible, lorsque dissimulant l'idée générale sous une espèce particulière, elle offre à la fantaisie l'image vivante ( la représentation
complète ) là où il ne s'agit que du simple concept ( ou idée par- ^ tielle). L'exposition sensible a donc, d'un côté, de la richesse, puisqu'au lieu d'une seule détermination, qui est tout ce qu'on lui demande , elle nous donne une image complète , un ensemble de déterminations, un individu ; mais, à la considérer d'un autre côté, elle a, au contraire, quelque chose de borné , de pauvre , parce qu'elle se réduit à affirmer d'un individu ou d'un cas particulier ce qui doit pourtant s'entendre de tout un genre. Elle lésine donc avec l'entendement autant qu'elle est prodigue envers l'imagination ; car plus une idée est complète quant à son contenu , moins elle est compréhensive.
L'intérêt de l'imagination est de varier ses objets au gré de sa fantaisie; l'intérêt de l'entendement est d'établir entre les siens une liaison nécessaire et rigoureuse. Quoique ces deux intérêts semblent peu conciliables , il y a pourtant un certain point où ils peuvent se réunir : trouver ce point , c'est proprement en quoi consiste le mérite de la belle élocution.
Pour que l'imagination trouve son compte, il faut dans le discours une partie matérielle ou un corps; et ce qui forme ce corps, ce sont les idées intuitives, desquelles l'entendement tire par abstraction les notions partielles ou concepts; car, si abstraite que puisse être notre pensée , c'est toujours quelque chose de sensible qui, en fin de compte, lui sert de fondement. Seulement l'imagination veut être afi'ranchie de tout lien, de toute règle , sauter d'une idée intuitive à l'autre , et ne s'assujettir à aucun autre enchaînement qu'à la succession dans la durée. Lors donc que , dans le discours, les idées intuitives qui en forment le corps ne tiennent les unes aux autres par aucune connexion quant au fond des choses; lorsque, au contraire, elles font l'effet d'autant de membres indépendants ou d'autant de corps formant par eux-mêmes un tout , lorsqu'elles trahissent tout le désordre d'une imagination qui se joue et qui n'obéit qu'à elle-même : l'expression alors a de la liberté esthétique , et le besoin de l'imagination est satisfait. On pourrait dire d'une exposition de cette sorte que c'est un produit organique, où non-seulement le tout est vivant, mais où chacun des membres a aussi sa vie propre ; tandis que l'exposition simplement scientifique est une œuvre mécanique , où les parties,
sans vie propre, communiquent à l'ensemble , par leur accord, une vie artificielle.
De l'autre côté, pour satisfaire Tentendement et produire la connaissance , il faut que le discours ait une partie spirituelle , une signification, et ce qui fait la signification du discours, ce sont les concepts, au moyen desquels les idées intuitives de tout à l'heure sont mises en rapport les unes avec les autres, et rattachées de manière à former un tout. A-t-on établi entre ces concepts , considérés comme partie spirituelle du discours , la connexion la plus exacte , tandis que les idées intuitives qui y correspondent , les images qui sont le corps du discours , semblent ne se trouver réunies que par un libre jeu de l'imagination : voilà le problème résolu , et l'entendement est satisfait par la rigueur logique du discours, en même temps que l'imagination est flattée par une apparence de capricieuse liberté.
Quand on cherche à quoi tient la magie du beau style, on trouve toujours que c'est à une de ces transactions heureuses entre la liberté extérieure et la nécessité du fond. Ce qui contribue le plus à cette liberté de l'imagination, c'est d'abord ce procédé qui consiste à individualiser les objets ; c'est ensuite l'expression figurée ou impropre : par le premier procédé, si l'objet était sensible, il le devient davantage ; par le second, nous donnons ce caractère à un objet qui ne l'avait point. En représentant l'espèce par un individu , et en exposant une idée générale par un cas particulier, nous affranchissons l'imagination des entraves que lui imposait l'entendement, et nous lui donnons plein pouvoir pour se montrer créatrice. Toujours avide d'images complètement déterminées, elle obtient et exerce alors le droit de compléter à son gré l'image qui lui est ollertc, de l'animer, de la façonner, de la suivre dans toutes les associations et les transformations dont elle est susceptible. Elle peut oublier pour un moment son rôle subalterne, et se comporter comme une puissance indépendante et qui ne relève que de soi-même, parce que la rigueur de l'enchaînement intérieur a suffisamment pourvu à ce qu'elle n'échappe jamais tout à fait au frein de rentendemcnt. L'expression impropre ou figurée ajoute encore h cette liberté, en associant des images (jui par leur nature diffèrent (essentiellement les unes des autres, mais qui se réu-
Dissent en se subordonnant à l'idée supérieure. L'imagination s'attachant à la nature même de l'objet, et l'entendement à cette idée supérieure , la première trouve le mouvement et la variété, là même où l'autre constate la continuité la plus parfaite. Les concepts se développent selon la loi de la nécessité , mais ils passent devant l'imagination selon la loi de la liberté. La pensée reste la même : le milieu qui la représente est la seule chose qui change. C'est ainsi que l'écrivain éloquent sait tirer de l'anarchie même l'ordre le plus magnifique, et que sur un sol toujours mouvant, sur le torrent même de l'imagination, qui ne cesse de couler, il parvient à élever uq monument solide.
Si l'on compare entre elles l'exposition scientifique, l'exposition populaire, et la belle diction, on voit d'abord que toutes trois rendent l'idée avec une égale fidélité quant à la matière, et, par conséquent, que toutes trois nous aident à acquérir une connaissance , mais que , pour le mode et le degré de cette connaissance , il y a entre elles des différences très-sensibles. L'écrivain qui parle la langue du beau nous représente la chose dont il traite plutôt comme possible et comme désirable, que de façon à nous convaincre de sa réalité, encore moins de sa nécessité : en effet sa pensée s'annonce simplement comme une création arbitraire de l'imagination, laquelle n'est jamais en état, par elle-même , de nous garantir la réalité de ce qu'elle représente. L'écrivain populaire nous porte à croire, il est vrai, que la chose se comporte en réalité comme il le dit ; mais ne lui demandez rien de plus, car s'il sait nous rendre sensible la vérité d'une proposition , il ne la rend point absolument certaine. Or, le sentiment peut bien nous apprendre ce qui est, mais jamais ce qui doit être. L'écrivain philosophique élève cette croyance à la hauteur d'une conviction , car il démontre par des raisons indubitables que la chose se comporte nécessairement ainsi.
En partant des principes que nous venons d'établir , il ne sera pas difficile d'assigner à chacune de ces trois formes de diction la place qui lui convient. En thèse générale , on peut poser comme règle que la préférence doit être donnée au style scientifique toutes les fois qu'il ne s'agit pas seulement du résultat , mais en même temps des preuves ; que dans les cas où le résultat seul importe essentiellement , il faut donner l'avan-
tage à l'élocution populaire et à la belle diction. Mais dans quel cas rélocution populaire doit-elle s'élever au beau style ? Cela dépend du plus ou moins d'intérêt que l'on suppose chez le lec^teur ou qu'on prétend lui inspirer.
L'exposition purement scientifique nous met (plus ou moins, suivant qu'elle se rapproche davantage de l'élocution philosophique ou de l'élocution populaire), nous met, dis-je, en possession d'une connaissance ; la belle élocution ne fait que nous prêter cette connaissance pour une jouissance et un usage momentané. La première, si l'on veut bien me permettre cette comparaison, nous donne l'arbre avec ses racines, à la condition, il est vrai, d'attendre patiemment qu'il fleurisse et qu'il porte des fruits ; l'autre, la belle élocution, se contente de nous en cueillir les fleurs et les fruits : mais l'arbre qui les portait , ne devient point notre propriété , et, une fois que les fleurs sont flétries et les fruits consommés , c'en est fait de notre richesse. Eh bien, autant il serait absurde de ne dcxiner que la fleur et le fruit à qui veut avoir l'arbre lui-môme transplanté dans son jardin, autant il serait déraisonnable, au moment où les gens n'ont envie que d'un fruit, d'aller leur offrir l'arbre tout entier avec ses fruits à venir. L'application se fait d'elle-même, et je me contente d'observer que le beau style convient tout aussi peu dans une chaire de professeur, que le style scolastique dans un salon ou dans une chaire ou tribune d'orateur.
L'étudiant amasse en vue d'un but ultérieur et pour un usage futur : aussi le professeur doit-il s'appliquer à lui transmettre la pleine et entière propriété des connaissances qu'il lui communique. Or, rien ne nous appartient en propre que ce qui a été transmis à l'entendement. L'orateur , au contraire , a en vue un but immédiat, et sa parole doit répondre à un besoin présent de son public. Son intérêt est donc de TewdLT^pratiqves, le plus tôt que faire se peut, les connaissances qu'il est chargé de répandre; et le plus sûr moyen d'y arriver , c'est de les transmettre ti la sensibilité , et de les préparer pour l'usage de la sensation. Le professeur, qui n'accepte son public qu'à de certaines conditions et qui est en droit de. supposer d'avance chez lui la disposition d'esprit où il faut être pour recevoir la vérité , le professeur ne se règle, dans son exposition, que sur l'objet
qu'il traite , tandis que l'orateur , qui ne peut faire aucune condition avec son public, l'orateur, qui a besoin avant tout de gagner la sympathie et de la mettre dans ses intérêts , doit se régler en même temps sur les sujets, les personnes, à qui il s'adresse. Le public du professeur est déjà venu à son cours , et doit y revenir : de simples fragments qui ne formeront un tout qu'après avoir été rattachés aux leçons précédentes , il ne lui en faut pas davantage. Le public de l'orateur se renouvelle sans cesse , il arrive non préparé , et peut-être ne reviendra plus : il faut donc qu'à chaque séance l'orateur achève ce qu'il veut faire , que chacune de ses harangues forme par elle-même un tout et contienne expressément et complètement sa conclusion.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'une exposition dogmatique, si solide qu'elle soit, n'ait aucun succès ni dans la conversation, ni dans une chaire de prédicateur ; et qu'une belle diction, quelque esprit qu'on y puisse mettre, ne porte aucun fruit dans la chaire du professeur : rien de surprenant que le beau monde ne lise pas les écrits qui font époque parmi les savants, et que le savant ignore des ouvrages qui sont l'école des gens du monde et que dévorent avec avidité tous les amants du beau. Chacun de ces ouvrages , pour le cercle auquel il est destiné , peut être digne d'admiration : bien plus, l'un et l'autre, au fond, peuvent être d'une valeur parfaitement égale; mais ce serait demander l'impossible que d'exiger d'une œuvre qui veut toute l'application du penseur , d'oflrir en même temps un amusement facile à celui qui n'est que bel esprit.
Par la même raison, je trouve qu'il est nuisible de choisir pour l'instruction de la jeunesse des ouvrages où les matières scientifiques sont revêtues d'un beau style. Je ne parle point ici de ceux où le fond est sacrifié à la forme , mais de certains écrits, réellement excellents, qui sont assez forts pour supporter l'examen le plus rigoureux , mais ne font point leurs preuves par leur forme même. Sans doute, avec des écrits de ce genre, on arrive aune de ses fins, on se fait lire; mais c'est toujours aux dépens d'un autre but plus important, celui pour lequel on tient à être lu. Dans ces sortes de lectures, l'entendement n'est jamais exercé qu'en tant qu'il s'accorde avec l'imagination : il n'apprend point à distinguer la forme du fond , ni à agir seul ,
en qualité d'entendement pur. Et pourtant, l'exercice de l'entendement pur est par lui-même un point essentiel et capital dans l'instruction de la jeunesse; et le plus souvent l'exercice même de la pensée importe plus que l'objet sur lequel elle s'exerce. Voulez-vous qu'une affaire soit sérieusement faite? gardez-vous bien de l'annoncer comme un jeu. Mieux vaut, au contraire, commander l'attention et l'effort, par la forme même dont on se sert , et employer une sorte de violence pour faire passer les esprits de l'état passif à l'état d'activité. Le professeur ne doit nullement dissimuler à son élève l'exacte régularité de la méthode : il doit plutôt l'y rendre attentif, et, s'il est possible, lui faire désirer cette rigueur. L'étudiant doit apprendre à poursuivre un but, et, dans l'intérêt de ce but, à s'accommoder même d'un procédé difficile. Il doit aspirer de bonne heure à cette satisfaction plus relevée qui est le prix de l'effort. Dans l'exposition scientifique , les sens sont tout à fait mis de côté : dans l'exposition esthétique on veut les intéresser. Que s'ensuit-il? On dévore avec avidité un écrit, un entretien de cette espèce; mais qu'on vous demande ensuite les conclusions, à peine êtes-vous en état d'en rendre compte. Et cela est tout naturel, puisque ici les idées n'arrivent à l'esprit que par masses entières, et que l'entendement ne connaît que ce qu'il analyse : l'âme, pendant une lecture de ce genre, est bien moins active que passive , et l'esprit ne possède rien que ce qu'il a produit par son activité propre.
Au reste, tout cela ne se doit entendre que du beau vulgaire , et d'une façon vulgaire de sentir le beau. Le beau véritable repose sur la détermination la plus rigoureuse, sur l'abstraction, la distinction la plus exacte, sur la plus haute nécessité intime; seulement cette détermination doit plutôt se laisser trouver que s'imposer violemment. Il y faut la plus parfaite régularité, mais elle y doit faire l'effet de la nature. Une œuvre qui réunit ces conditions satisfera pleinement l'entendement dès qu'on voudra l'étudier; mais précisément parce que cette œuvre est vraiment belle , ce qu'elle a de régulier ne s'impose point, elle ne prend pas l'entendement à pari pour ne s'adresser qu'à lui : c'est une unité harmonieuse qui s'adresse à l'homme tout entier, à toutes ses facultés ensemble ; c'est la nature qui parle h
la nature. Un critique vulgaire pourra trouver cette œuvre vide, mesquine, et trop peu déterminée. Ce qui est précisément le triomphe de l'art, cette unité harmonieuse où les parties sont fondues en un pur ensemble, cela lui fait peine, à lui qui ne s'entend qu'à distinguer , et qui n'a de sens que pour le .'; particulier. Sans doute il faut, dans une exposition philoso-t. phique, que l'entendement, en tant que faculté d'analyse, trouve [ de quoi se satisfaire; il faut que des résultats partiels en res-' sortent pour lui : c'est là le but essentiel, qui ne doit en aucune façon être perdu de vue. Mais si l'écrivain, en mettant au fond des idées toute la précision désirable , a pris ses mesures pour que l'entendement, dès qu'il voudra s'en donner la peine, y trouve nécessairement ces résultats ; si cet écrivain, non content de cela, et obéissant à sa nature (qui agit toujours comme une unité harmonieuse et qui, lorsqu'elle a perdu cette unité dans ses efforts d'abstraction, n'a rien de plus pressé que de la rétablir), si, dis-je, il rattache ce que l'abstraction avait séparé; si, faisant appel en même temps aux facultés sensibles et aux facultés spirituelles , il s'adresse à la fois à l'homme tout entier , je ne vois vraiment pas qu'il se soit montré moins bon écrivain , pour s'être approché davantage de la plus haute perfection. Sans doute, le critique vulgaire, qui n'a pas le sentiment de cette harmonie, qui ne court jamais qu'après les détails, qui même dans la basilique de Saint-Pierre s'attacherait exclusivement aux piliers sur lesquels repose ce firmament artificiel , celui-là saura peu de gré à notre écrivain de ce qu'il lui impose une double peine : cet hnmme, en effet, doit commencer par le traduire pour le comprendre , de même que l'entendement pur, réduit à lui-même, et privé du concours de toutes les facultés représentatives, s'il rencontre la beauté et l'harmonie, soit dans la nature, soit dans l'art, doi commencer par la transporter dans sa propre langue, et f)ar li; décomposer, faire, en un mot, comme l'écolier qui épelle avan de lire. Mais , ce n'est point de l'esprit étroit et borné de se lecteurs que l'écrivain qui exprime ses idées dans la langue du beau reçoit la loi. L'idéal qu'il porte en lui-même, voilà où il marche , sans s'inquiéter qui le suit et qui reste en arrière. Il y en aura beaucoup qui resteront en arrière ; car, s'il est rare,
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même de trouver des lecteurs simplement capables de penser, il est infmiment plus rare encore d'en rencontrer qui sachent penser avec imagination. Ainsi notre écrivain, par la force des choses , se brouillera tout à la fois , d'une part avec ceux qui n'ont que des idées intuitives et des sentiments, car il leur impose une tâche pénible , il les oblige à penser ; et d'autre part avec ceux qui savent seulement penser, car il leur demande, ce qui leur est absolument impossible, de donner aux idées une forme vivante et animée. Mais comme les uns et les autres ne représentent que très-imparfaitement la véritable humanité, l'humanité normale qui veut absolument l'harmonie de ces deux opérations, leurs objections contradictoires ne signilient rien, et, si leurs jugements prouvent quelque chose, c'est bien plutôt que l'auteur a su atteindre ce qu'il cherchait. Le penseur abstrait trouve que le fond de l'ouvrage est solidement pensé; le lecteur à idées intuitives en trouve le style vif et animé : tous deux, par conséquent, y reconnaissent et approuvent ce qu'ils sont capables de comprendre, et il n'y manque pour eux que ce qui passe leurs moyens.
Mais, précisément par la même raison, un écrivain de cet ordre n'est point propre à faire connaître à un lecteur ignorant l'objet dont il traite, ou , dans le sens le plus propre du mot, à enseigner. Heureusement aussi on n'a pas besoin de lui pour cela, caries sujets ne manqueront jamais pour l'enseignement des écoliers. Le professeur, dans la plus stricte acception, est obhgé de se plier aux besoins de ses élèves; la supposition d'où il part, c'est l'impuissance de ceux qui l'écoutent : l'autre, au contraire, demande au lecteur ou à l'auditoire une certaine maturité, une certaine culture. Mais aussi son rôle ne se borne pas à leur communiquer des idées mortes : il saisit l'objet vivant, avec une vive énergie, et s'empare à la fois de tout l'homme, de son entendement, de son cœur, de sa volonté.
Nous avons reconnu qu'il y avait du danger pour la solidité de la science ci donner libre carrière, dans l'enseignement proprement dit, aux exigences du goût; mais cela ne veut dire en aucune façon que la culture de celte faculté chez l'étudiant soit chose prématurée. On doit, tout au contraire, l'encourager à appliquer, sur le terrain de l'exposition animée et vivante, les
connaissances qu'il s'est appropriées sur le terrain de l'école , et lui en fournir l'occasion. Une fois que le premier point a été observé, que les connaissances sont acquises, l'autre, l'exercice du goût, ne peut avoir que des conséquences utiles. Il est certain qu'il faut être déjà bien maître d'une vérité, pour abandonner sans danger la forme sous laquelle on l'a trouvée : il faut une grande force d'entendement pour ne pas perdre de vue son objet tout en se livrant avec liberté aux jeux de l'imagination. Celui qui me transmet ses connaissances sous une forme scolastique, me persuade» il est vrai, qu'il les a saisies comme il faut, et qu'il sait les soutenir; mais celui qui de plus est en état de me les communiquer dans la langue du beau, celui-là ne prouve pas seulement qu'il est fait pour en élargir le cercle, il me prouve en outre qu'il se les est assimilées , et qu'il est capable d'en faire passer l'image dans ses productions et dans ses actes. Il n'y a pour les résultats de la pensée qu'une seule voie par où ils puissent pénétrer jusqu'à la volonté et passer dans la vie, c'est l'imagination agissant d'elle-même. Ce qui en nous-mêmes était d'avance un acte vivant, peut seul le devenir hors de nous; et il en est des créations de l'esprit comme des créations de la nature organique : c'est de la fleur seulement que sort le fruit.
Si l'on considère combien de vérités , à l'état d'intuitions intérieures, étaient depuis longtemps vivantes et efficaces, avant que la philosophie les eût démontrées, et combien les vérités les plus démontrées restent souvent sans action sur le sentiment et la volonté , on reconnaîtra de quelle importance il est pour la vie pratique de suivre en cela les indications de la nature, et, lorsque nous avons acquis scientifiquement une connaissance, de la ramener , par la forme , à l'état d'intuition vivante. C'est le seul moyen de faire participer aux trésors de la sagesse ceux mêmes à qui leur nature seule interdisait de suivre les voies contre nature de la science. Le beau nous rend ici, par rapport aux lumières , le même service qu'en morale par rapport à la conduite : il met les hommes d'accord sur les résultats et sur le fond des choses, eux qui sur la forme et sur les principes ne se seraient jamais accordés.
L'autre sexe, par sa nature même, et par sa destination, qui
324 DES LliMITES QU'IL FAUT OBSERVER
est le beau, ne peut ni ne doit rivaliser avec le nôtre pour la connaissance scientifique; mdiis, au moyen de la reproduction des choses, il peut entrer avec nous en partage de la vérité. L'homme consent encore à ce que son goût soit blessé , pourvu que le fond des idées , par sa valeur, dédommage son entendement. D'ordinaire, plus la précision ressort fortement, plus la nature intime de l'objet est nettement distinguée de ses apparences, plus il est content. iMais les femmes ne pardonnent point la négligence de la forme, quelle que soit la valeur de l'idée , et la structure intime de tout leur être leur donne le droit de montrer sur ce point cette sévère exigence. Ce sexe, qui, lors même qu'il ne gouvernerait pas par la beauté, aurait encore cette raison de s'appeler le beau sexe, qu'il est gouverné par la beauté, fait comparaître tous les objets qui se présentent à lui au tribunal du sentiment ; et tout ce qui ne parle point au sentiment ou qui le blesse, est perdu pour lui. Sans doute, par cet intermédiaire, on ne peut faire arriver à l'esprit de la femme que la matière de la vérité, et non point la vérité même, laquelle est inséparable de ses preuves. Mais heureusement elle n'a besoin que de la matière de la vérité pour atteindre sa plus haute perfection ; et les rares exceptions qu'on a vues jusqu'ici ne sont pas de nature à faire souhaiter que l'exception devienne jamais la règle.
Il faut donc que la tâche dont la nature n'a pas seulement dispensé l'autre sexe, mais qu'elle lui a môme interdite, il faut, dis-je, que l'homme s'en charge doublement, s'il veut d'ailleurs se rencontrer avec la femme et se trouver à son niveau en ce qui touche ce grand intérêt de la vie humaine. En conséquence, il fera passer tout ce qu'il pourra, du domaine de l'abstraction, où il est le maître, dans le domaine de l'imagination et du sentiment, où la femme est tout à la fois modèle et juge. L'esprit de la femme étant un sol qui ne comporte pas de plantations durables, il se proposera de faire rendre à son propre terrain le plus de fleurs et de fruits possible, afin de renouveler plus souvent sur l'autre sol des provisions bientôt fanées, et d'entretenir une sorte de moisson artificielle là où les moissons naturelles ne pourraient mûrir. Le goût corrige ou dissimule les différences naturelles de l'esprit des deux
sexes : il nourrit, il orne l'esprit de la femme des productions de celui de l'homme, et permet au beau sexe de sentir sans s'être d'abord fatigué par la pensée, de goûter des jouissances sans les avoir achetées par le travail.
Ainsi, sauf les restrictions dont j'ai parlé, c'est bien au goût I qu'est confié le soin de la forme dans toute exposition par laquelle se communique la connaissance ; mais à la condition expresse qu'il n'empiétera pas sur le fond des choses. Il ne doit jamais oublier qu'il remplit un mandat étranger et que ce ne sont point ses propres affaires qu'il a à traiter. Tout son rôle doit se borner à mettre l'âme dans une disposition favorable à la connaissance ; mais pour tout ce qui touche à la chose même, il n'a absolument aucune autorité à prétendre.
Que s'il entend, là aussi, exercer une autorité, s'il fait prévaloir sa propre loi, qui n'est autre que de plaire à l'imagination, et de se rendre agréable aux facultés intuitives; s'il applique cette loi non pas seulement à la r)iise en œuvre, mais à la c/iosemême; s'il suit cette règle non-seulement pour disposer les matériaux, mais pour les choisir, il fait plus qu'outre-passer son mandat, il le trahit, et dénature l'objet qu'il devait nous transmettre avec fidélité. Dès lors, il n'est plus question de ce que sont les choses, mais de la meilleure façon de les présenter pour les recommander aux sens. L'enchaînement des idées, dont on aurait dû seulement nous dissimuler la rigueur, est rejeté comme une entrave importune ; la perfection est sacrifiée à l'agrément, la vérité des parties à la beauté de l'ensemble, l'essence intime des choses à l'impression extérieure. Or, du moment que le fond se règle sur la forme, le fond, à proprement parler, n'existe plus; l'exposition est vide, et au Heu d'avoir étendu ses connaissances, on n'a fait que jouer un jeu amusant.
Les écrivains qui ont plus d'esprit que d'intelligence, et plus de goût que de science, ne se rendent que trop souvent coupables de cette tromperie; et les lecteurs plus habitués à sentir qu'à penser ne se montrent que trop disposés à la pardonner. En général, il est dangereux de donner au sens esthétique toute sa culture avant d'avoir exercé l'entendement, en tant que pure laculté de penser, et d'avoir enrichi la tête de concepts; car
comme le goût regarde toujours à l'exécution et jamais au fond des choses, partout où il devient l'unique arbitre, c'en est fait de toute différence essentielle entre les choses. On devient indifférent pour la réalité , et l'on finit par ne plus attacher de prix qu'à la forme et à l'apparence.
De là cet esprit superficiel et frivole que nous voyons souvent dominer dans les conditions sociales et dans les cercles où l'on M se pique d'ailleurs, et non sans raison, de la plus fine culture. 1 Introduire un jeune homme dans ces réunions où régnent les Grâces, avant que les Muses lui aient donné son congé et l'aient reconnu majeur, c'est quelque chose qui nécessairement lui sera fatal : il est difficile que ce qui achève Tiducation extérieure d'un jeune homme dont l'esprit est mûr, ne tourne pas à la fatuité celui qui n'est pas mûri par l'étude K Sans doute, posséder un fond d'idées sans avoir la forme à son service, ce n'est posséder qu'à demi ; car les plus magnifiques connaissances dans une tête incapable de leur donner une figure, sont comme un trésor enfoui en terre. Mais la forme sans le fond , ce n'est que l'ombre de la richesse , et toute l'habileté possible dans l'expression ne sert de rien à qui n'a rien à exprimer.
Ainsi, pour éviter que la belle éducation ne nous mène dans cette fausse voie, il faut que le goût se borne à régler la forme extérieure, que la raison et l'expérience déterminent le fond et
1, M. Garve, dans sa comparaison, pleine de vues excellentes, entre les Mœurs de la bourgeoisie et celles de la noblesse (voy. la 1" partie de ses Essais y ouvrage que je puis supposer entre 1(3S mains de tout le monde), compte parmi les prérogatives des jeunes gens de famille noble, l'avantage qu'ils ont de pouvoir fréquenter de bonne beure le grand monde, dont les jeunes bourgeois sont exclus par le fait même de leur naissance. Ce privilège, très-précieux sans contredit pour la culture extérieure ot esthétique, est-il également avantageux au jeune gentilhomme pour ce qui regarde la culture intérieure ; et son éducation, en somme, y gagne-t-ellc? M. Garve ne nous a pas dit ce qu'il pense à ce sujet, et je doute qu'il pût justifier l'affirmative. Plus l'éducation des salons est avantageuse du côté de la forme, plus elle fait perdre quant au fond, et si l'on considère combien plus il est facile de trouver la forme quand on a le fond, (pi un fond pour utiliser une forme, il faudra convenir que le bourgeois n'a pas lieu de tant envier celte prérogative au gentilhomme. 11 est vrai d'ailleurs que, si l'on doit s'en tenir à cette organisation en vertu de laqu(dle le bourgeois travnUle et le nobb; représente, on ne saurait mieux faire que de laisser subsister cotte différence dans l'éducation ; mais je doute que les nobles s'accommodent éternellement d'un tel partage. {Note de Schiller.)
i*essence des idées. Si l'on fait de l'impression produite sur les sens le critérium suprême, et si l'on rapporte exclusivement les choses à la sensation, l'homme ne cessera jamais d'être au service de la matière; jamais il ne fera jour dans son intelligence : bref, la raison perdra en liberté tout ce qu'il aura laissé usurper à l'imagination.
Le beau produit son effet à la simple intuition, le vrai demande de l'étude. Aussi l'homme qui de toutes ses facultés n'a exercé que le sens du beau, se contente, là même où il faut absolument de l'étude, de contempler superficiellement les choses ; et il prétend ne faire qu'un jeu de l'esprit de ce qui demande du sérieux et de l'effort. Mais la simple contemplation ne saurait donner aucun résultat. Pour produire quelque chose de grand, il faut pénétrer au fond des choses , les distinguer rigoureusement, les associer de diverses manières, et les étudier avec une attention persistante. L'artiste même et le poète, quoiqu'ils travaillent tous deux pour nous procurer seulement le plaisir de l'intuition, ne peuvent parvenir que par une étude des plus laborieuses et qui n'est rien moins qu'attrayante, à nous charmer en jouant.
Aussi est-ce là, si je ne me trompe, la pierre de touche infaillible pour distinguer le simple dilettante de l'artiste d'un vrai génie. Ce charme séducteur qu'exercent le grand et le beau, ce feu dont ils embrasent une jeune imagination, cette apparente facilité avec laquelle ils font illusion aux sens, ont déjà persuadé à plus d'un esprit sans expérience de prendre en main la palette ou la lyre, et de traduire par des ligures ou d'épancher en mélodie ce qu'ils sentaient vivre dans leur sein. Dans leur tête travaillent des idées nébuleuses, comme un monde en voie de formation, et elles leur font croire qu'ils sont inspirés. Ils prennent l'obscurité pour de la profondeur, la fougue sauvage pour de la force, l'indéterminé pour l'infini, le non-sens pour le supra-sensible. ... Et comme ils se complaisent dans -ces créations de leur cerveau! Mais le jugement du connaisseur ne confirme pas ce témoignage de l'amour-propre échauffé. De sa critique impitoyable, il dissipe tout le prestige de l'imagination et de ses rêves, et portant le flambeau devant ces esprits novices, il les mène dans les profondeurs mysté-
rieuses de la science et de la vie, là où, loin des regards profanes, jaillit pour quiconque est initié la source de toute beauté véritable! Si un vrai génie sommeille encore dans le jeune homme qui cherche sa voie, sans doute sa modestie hésitera au début; mais bientôt la conscience d'un vrai talent l'enhardira à s'essayer. Si la nature l'a doué pour les arts plastiques, il étudiera la structure de l'homme avec le scalpel de l'anatomiste ; il descendra dans les profondeurs les plus intimes j pour être vrai en représentant les surfaces, et il interrogera, passera en revue l'espèce entière, pour être juste envers l'individu. Est-il né pour être poëte, il épie l'humanité dans son propre cœur, pour comprendre cette variété infinie de scènes qu'elle joue sur le vaste théâtre du monde ; il soumet l'imagination et sa fécondité exubérante à la discipline du goût, et charge l'entendement de marquer dans sa froide sagesse les rives entre lesquelles doit gronder le torrent de l'inspiration. Il n'ignore pas que le grand ne se forme que du petit, de l'imperceptible ; et il amasse, grain de sable par grain de sable, les matériaux du merveilleux édifice qui, se découvrant tout d'un coup k nos regards, nous saisit à nous donner le vertige. Mais, si la nature ne l'a destiné qu'à être un dilettante, les difficultés refroidissent son zèle impuissant, et de deux choses l'une : ou il abandonne, s'il est modeste, une carrière où ne l'engageait qu'une méprise sur sa vocation, ou, s'il n'a pas de modestie, il ramène l'idéal aux proportions étroites de ses facultés, faute de pouvoir étendre ses facultés jusqu'aux vastes proportions de l'idéal. Ainsi, le véritable génie de l'artiste se reconnaîtra toujours à ce signe, que, dans ses plus vifs mouvements d'enthousiasme pour l'ensemble, il conserve un sang-froid, une patience à toute épreuve, pour le détail; et que, pour ne porter aucune atteinte à la perfection, il renoncera plutôt à la jouissance que donne l'achèvement. Pour le simple amateur, c'est la difficulté des moyens qui le dégoûte du but lui-même : son rêve serait de n'avoir pas plus de mal pour produire qu'il n'eu a eu pour concevoir et coiil('mf)lor*.
1. Ce qui suit so troiivn dans lo 11* cahier des Heures, sous le titre : Pu dniKjer des mœurs eslhélviues.
J'ai parlé jusqu'ici * des dangers auxquels nous expose une sensibilité exagérée pour le beau dans la forme, et des exigences esthétiques trop étendues, et j'ai considéré ces dangers par rapport à la faculté de penser et de connaître. Que sera-ce donc lorsque ces prétentions du goût esthétique porteront sur la volonté? Car autre chose est de se voir arrêté dans ses progrès scientifiques par un trop grand amour du beau, autre chose de voir ce penchant dépraver le caractère même, et nous faire violer la loi du devoir. Dans les choses de la pensée, les caprices du bel esprit sont un mal sans doute , et ils doivent infailliblement obscurcir l'intelligence ; mais ces mêmes caprices appliqués aux maximes de la volonté , c'est quelque chose de pernicieux^ et infailliblement le cœur se déprave. Voilà pourtant à quelles dangereuses extrémités nous mène une culture esthétique trop raffinée, dès que nous nous abandonnons exclusivement au sentiment du beau , et que nous érigeons le goût en législateur absolu de notre volonté.
La destination morale de l'homme exige que la volonté soit complètement indépendante de toute influence des instincts sensibles, et le goût, nous le savons, travaille sans cesse à rendre le lien de plus en plus intime entre la raison et les sens. Or, ce travail a bien pour effet d'ennoblir les appétits, de les rendre plus conformes aux exigences de la raison ; mais de cela même il peut enfin résulter un grave danger pour la moralité.
Je m'explique : une éducation esthétique très-raffinée habitue l'imagination à se diriger selon des lois, même dans son libre jeu, et la sensibilité à ne point goûter de jouissances sans le concours de la raison; mais on arrive bientôt à exiger que la raison, en retour, se dirige, même dans les opérations les plus sérieuses de sa puissance législative, selon rintérêt de l'imagination, et ne donne plus d'ordres à la volonté qu'avec l'agrément des instincts sensibles. L'obligation morale de la volonté, qui pourtant est une loi absolue et inconditionnelle, prend insensiblement le caractère d'un simple contrat, qui n'oblige l'une des deux parties qu'autant que l'autre en exécute les clauses. L'accord, purement
1. Au lieu de jusqu'ici, on lit dans les Heures : « Dans un des articles précédents , » et une note renvoie au O*" cahier.
accidentel^ du devoir avec le penchant finit par être considéré comme une condition ?iece5saire; et ainsi est empoisonné dans sa source le principe de toute moralité.
Comment le caractère en vient-il peu à peu à se dépraver de la sorte? Voici comment on peut se l'expliquer.
Tant que l'homme n'est encore qu'un sauvage, tant que ses instincts ne portent que sur des objets matériels, et qu'un égoïsme grossier détermine ses actions, la sensibilité ne peut être un danger pour la moralité que par sa force aveugle^ et ne contrarie la raison qu'en tant que puissance. La voix de la justice, de la modération, de l'humanité, est étouffée par les appétits qui crient plus haut qu'elle. L'homme alors est terrible dans sa vengeance, parce qu'il ressent terriblement l'offense. Il vole, il tue, parce que ses désirs sont encore trop puissants, pour les faibles rênes de la raison. Il est à l'égard d'autrui comme une bête féroce, parce que l'instinct de nature le gouverne encore lui-même à la façon des animaux.
Mais lorsqu'à l'état de nature, à l'état sauvage, succède pour l'homme un état de civilisation, lorsque le goût ennoblit ses instincts et leur propose de plus dignes objets empruntés à l'ordre moral, lorsque la culture modère les brutales explosions des appétits en les ramenant à la discipline du beau, il peut se faire que ces mêmes instincts, qui n'étaient dangereux autrefois que par leur puissance aveugle, venant à prendre un air de dignilé et une certaine autorité usurpée j deviennent bien plus dangereux encore pour la moralité du caractère, et que, sous le masque de l'innocence, de la noblesse et de la pureté, ils exercent sur la volonté une tyrannie cent fois pire que l'autre.
L'homme de goût se soustrait volontairement au joug grossier des appétits. Il soumet à la raison l'instinct qui le porte au plaisir, et pour le choix des objets qu'il doit désirer, il consent à prendre conseil de sa nature spirituelle et pensante. Eh bien, plus il arrive fréquemment que le jugement moral et le jugement esthétique , le sens du bien et le sens du beau se rencontrent sur le môme objet et dans une môme décision, plus la raison incline à prendre un instinct si spiritualisé pour un de SCS propres instincts, et finalemenl à Un' abandonner avec un plein pouvoir le gouvernail de la volonté.
Tant qu'il demeure possible que l'inclination et le devoir se rencontrent sur le même objet et dans un commun désir, cette représentation du sens moral par le sens esthétique peut ne pas entraîner de conséquences positivement fâcheuses , quoiqu'à prendre les choses rigoureusement, la moralité des actes particuliers ne gagne rien à cet accord. Mais les conséquences seront tout autres lorsque la sensibilité et la raison ont chacune un intérêt différent : si, par exemple, le devoir nous ordonne telle action qui révolte le goût ou que le goût se sente attiré vers un objet que la raison, en tant qu'arbitre moral, est obligée de rejeter.
Ici, en effet, se présente tout à coup la nécessité de distinguer entre les exigences du sens moral et celles du sens esthétique, qu'un si long accord avait presque confondues au point qu'elles ne se peuvent plus démêler ; de déterminer leurs droits réciproques, et d'éprouver quel est en réalité dans notre âme le vrai maître. Mais ce maître, une représentation si prolongée du sens moral par le sens du beau, l'a fait oublier : quand on a si longtemps pratiqué cette règle d'obéir immédiatement aux suggestions du goût , et qu'on s'en est toujours bien trouvé, le goût a dû mettre insensiblement de son côté une apparence de droit. Gomme il s'est montré irréprochable dans la surveillance qu'il exerçait sur la volonté , on a dû nécessairement finir par accorder à ses décisions une certaine estime, et c'est précisément cette estime que l'inclination, avec sa dialectique captieuse, fait valoir désormais contre les devoirs de la conscience.
L'estime est un sentiment qu'on ne peut éprouver que pour la loi et pour ce qui y répond. Ce qui est en droit d'exiger de l'estime prétend à un hommage sans conditions. L'inclination ennoblie, qui a su capter notre estime, n'entend donc plus être subordonnée à la raison, elle entend prendre rang à coté d'elle. Elle ne veut pas être prise pour un sujet infidèle qui se révolte contre son souverain, elle veut être regardée comme une reine, et traitant de pair à pair avec la raison, dicter comme elle des lois à la conscience. Ainsi, à l'entendre, elle pèserait, en droit, du même poids dans la balance; et dès lors, comment ne pas craindre que ce ne soit l'intérêt qui décide?
De toutes les inclinations qui dérivent du sentiment du beau, et qui sont le propre des âmes délicates, il n'en est point qui se recommande au sens moral autant que Vamourj épuré et ennobli : il n'en est point de plus féconde en impressions qui répondent à la véritable dignité de l'homme. A quelle hauteur n'élève-t-il pas la nature humaine ! Et souvent quelles divines étincelles ne sait-il pas faire jaillir même d'une âme vulgaire! C'est un feu sacré qui consume toute inclination égoïste ; et les principes mêmes de la morale sont à peine une plus pure sauvegarde pour la chasteté de l'âme, que l'amour pour la noblesse du cœur. Combien de fois n'arrive-t-il pas, lorsque les principes luttent encore, que l'amour a déjà vaincu pour eux, et hâté, par son irrésistible puissance, des résolutions que le devoir seul eût vainement demandées à notre faible humanité! Qui voudrait donc se méfier d'une affection qui protège si énergiquement ce qu'il y a d'excellent dans la nature humaine, et qui combat si victorieusement le mortel ennemi die toute moralité, l'égoïsme ?
Mais n'allez pas vous aventurer avec un tel guide avant d'être prémuni par un guide meilleur. Qu'il se rencontre, par exemple, que l'objet aimé soit malheureux, malheureux à cause de vous, et qu'il ne tienne qu'à vous de lui rendre le bonheur en sacrifiant quelques scrupules de morale : « Faut-il donc le laisser soufï'rir pour le plaisir de garder notre conscience pure? Est-ce là ce que veut, ce que permet, cette affection désintéressée, généreuse, toute dévouée à son objet, toujours prête à s'oublier elle-même pour son objet? C'est aller, il est vrai, contre notre conscience que de recourir à ce moyen immoral pour soulager ce que nous aimons; mais peut-on dire qu'on aime., lorsqu'en présence do l'objet aimé et de sa douleur, on continue de songer à soi? Ne sommes-nous pas plus préoccupés de nous-mêmes que de lui, puisque nous aimons mieux le voir mallieureux que de consentir à l'être nous-mêmes par les reproches de notre conscience?» Tels sont les sophisuies que cette passion sait opposer en nous à la conscience, dont la voix contrarie son intérêt. Voilà comment elle sait la rendre mépi'isable, en la représentant comme sufjfjrstioii de l'égoïsme, en représentant notre dignité morale comme un des éléments dont se
compose notre bonheur, comme un bien que nous sommes libres d'aliéner. Alors, si la moralité de notre caractère n'est pas fortement préservée par de bons principes , nous nous livrerons , quel que soit l'élan de notre imagination exaltée, à des actes honteux , et nous croirons remporter une glorieuse victoire sur notre égoïsme, tandis que nous serons au contraire la méprisable victime de cet instinct. Un roman français bien connu, les Liaisons dangereuses, nous offre un exemple très-frappant de cette fraude par laquelle l'amour trompe une âme d'ailleurs pure et belle. La présidente de Tourvel a failli par surprise , et la voilà qui cherche à calmer ses remords par l'idée qu'elle a sacrifié sa vertu à la générosité.
Les devoirs secondaires ou imparfaits, comme on les appelle, sont ceux que le sentiment du beau prend le plus volontiers sous son patronage, et qu'il fait prévaloir en mainte occasion sur les devoirs parfaits. Comme ils ont quelque chose de facultatif qui laisse une bien plus grande part à la liberté , et qu'en même temps ils ont un air de mérite qui leur donne de l'éclat , ils se recommandent infiniment plus au goût esthétique que les devoirs parfaits ou nécessaires, lesquels nous obligent rigoureusement sans condition. Combien n'y a-t-il pas de gens qui se permettent d'être injustes, afin de pouvoir être généreux ! Combien qui manquent au devoir envers la société , pour faire du bien à un individu, et réciproquement ! Combien de gens qui se pardonnent un mensonge plutôt qu'une indéhcatesse, un attentat contre l'humanité, plutôt qu'une atteinte à l'honneur; qui, pour hâter la perfection de leur esprit , ruinent leur corps , et qui, pour orner leur entendement , dégradent leur caractère ! Combien n'y en a-t-il point qui ne reculent même pas devant un crime, lorsqu'il s'agit d'atteindre par là un but louable; qui poursuivent un idéal de félicité politique à travers toutes les horreurs de V anarchie j qui foulent aux pieds les lois existantes pour faire place à des lois meilleures^ et ne se font aucun scrupule de vouer la génération présente à la misère , pour assurer à ce prix le bonheur de la génération prochaine! Le désintéressement apparent de certaines vertus leur donne un vernis de pureté qui les rend assez téméraires pour rompre en visière à la loi morale; et bien des gens sont dupes de cette illusion étrange, de vouloir ;
s'élever plus haut que la morale, de vouloir être plus raisonnables que la raison.
L'homme d'un goût raffiné est susceptible , à cet égard , d'une sorte de dépravation morale dont l'enfant grossier de la nature est garanti par sa grossièreté même. Chez celui-ci l'opposition entre ce que réclame la sensibilité et ce qu'ordonne la loi morale est si nettement tranchée , si manifeste , et l'élément spirituel entre pour si peu dans ses désirs , que les appétits, lors même qu'ils exercent encore sur lui une autorité despotique, ne peuvent du moins surprendre son estime. Ainsi, quand le sauvage, cédant à l'attrait supérieur de la sensibilité, se laisse aller à quelque action injuste, il peut bien succomber à la tentation , mais il ne se dissimulera point qu'il commet une faute; et il rendra hommage à la raison dans le même temps qu'il va contre ses prescriptions. L'enfant de la civilisation, au contraire, l'homme raffiné, ne veut pas convenir qu'il fait une faute , et pour apaiser sa conscience , il aime mieux lui en imposer par un sophisme. Sans doute il voudrait bien obéir à l'appétit, mais sans déchoir pour cela dans sa propre estime. Et par quel biais y arrive-t-il? Il commence par renverser l'autorité supérieure qui contrarie son inclination, et, avant de transgresser la loi, il met en question la compétence du législateur. Devait-on s'attendre qu'une volonté dépravée pût à ce point dépraver l'intelligence 1 Toute la dignité où une inclination peut prétendre ne lui vient que de son accord avec la raison ; et la voilà , non moins aveugle qu'effrontée , la voilà qui prétend, à l'instant même où elle se met en lutte avec la raison, garder cette dignité dont elle lui était redevable! que dis-je ? qui prétend même s'en servir contre la considération due à la raison !
Tels sont les dangers qui menacent la moralité du caractère, lorsque, entre les instincts sensibles et les instincts moraux qui ne peuvent jamais être parfaitement d'accord que dans l'idéal, mais non dans la vie réelle, on prétend établir une communauté trop intime. Il est vrai que la sensibilité ne risque rien à cette communauté , puisqu'elle ne possède rien à quoi il ne lui fallût renoncer dès que le devoir parle et que la raison exige le sacrifice. Mais la raison, en tant qu'arbitre de la loi
morale, y courra d'autant plus de risque , si elle se laisse octroyer par l'inclination ce qu'elle est en droit d'exiger d'elle; car, sous l'apparence de la liberté, le sentiment de l'obligation peut aisément se perdre; et ce que la raison accepte à titre de faveur pourra bien lui être refusé le jour où il en coûterait à la sensibilité pour le lui donner. Il est donc infiniment plus sûr pour la moralité du caractère de suspendre, au moins par moments, cette représentation du sens moral par le sens du beau ; le mieux est que la raison commande plus souvent par elle-même sans intermédiaire, et fasse voir à la volonté son véritable maître.
On a donc bien raison de dire que la véritable moralité ne se reconnaît qu'à l'école de l'adversité , et qu'une prospérité continuelle devient aisément un écueil pour la vertu. J'entends ici par prospérité l'état d'un homme qui, pour jouir des biens de la vie, n'a pas besoin de commettre d'injustices, et qui, pour se conformer à la justice, n'a besoin de renoncer à aucun des biens de la vie. L'homme qui jouit d'une prospérité continuelle ne voit donc jamais le devoir moral face à face, parce que ses inclinations naturellement régulières et modérées devancent toujours le commandement de la raison, et qu'aucune tentation de violer la loi ne rappelle à son esprit l'idée de la loi. Uniquement guidé par le sens du beau , qui représente la raison dans le monde des sens , il arrivera au tombeau sans avoir connu par expérience la dignité de sa destinée. L'infortuné, au contraire si c'est en même temps un homme vertueux, jouit du sublime jjrivilége d'être dans un commerce immédiat avec la divine majesté de la loi morale; et comme sa vertu, à lui, n'est secondée par aucune inclination, il fait preuve, dès ce bas monde , et comme homme , de la liberté des purs esprits !
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DE
LA POÉSIE naïve
SCHILLER. — ESTHÉT. S2
DE
LA POÉSIE naïve
Il y a des moments dans la vie , où la nature considérée dans les plantes, dans le règne minéral , dans les animaux, dans les sites champêtres , et aussi la nature humaine chez les enfants , dans les mœurs des gens de la campagne et du monde primitif, nous inspire une sorte d'amour et de respectueuse émotion, non parce qu'elle est bienfaisante pour nos sens, parce qu'elle satisfait notre esprit ou notre goût (car c'est souvent
1. Cette dissertation a été d'abord insérée dans les Heures de 1795 et 1796. Elle y est divisée en trois parties. La première, intitulée du Naïf, se trouve dans le 11* cahier de 1795; la seconde, ayant pour titre des Auteurs de poésie sen^ timentale , est dans le 12' cahier de la même année; la troisième a paru dans le 1" cahier de 1796, avec ce titre : Fin de la Dissertation sur les auteurs de poésie naïve et de poésie sentivientale, avec quelques remarques sur une diffé^ rence caractéristique des hommes entre eux. Nous indiquerons où commence et finit chacun de ces morceaux. — Le Traité tout entier a été réimprimé, en 18ÛÛ , dans les Opuscules en prose (tome II, p. J-216).
Nous avons dit, dans la vie de Schiller (p. 103), que Sentimentalische Dichtung se traduirait peut-être plus exactement eu français Poésie de sentiment que Poésie sentimentale. Cependant nous avons ici adopté cette dernière expression, parce qu'il fallait absolument un adjectif de qualité, et que, le terme une fois défini dans le sens particulier et un peu de convention où le prend l'auteur, toute impropriété ou obscurité disparaissent.
le contraire qui arrive), mais uniquement parce que c'est la nature. Tout homme délicat, pour peu qu'il ait d'âme, éprouve ce sentiment lorsqu'il se promène à ciel ouvert , lorsqu'il vit à la campagne , ou qu'il s'arrête à contempler les monuments des anciens âges ; bref, lorsque , échappant aux relations et situations factices , il se trouve tout à coup en face de la simple nature. Cet intérêt qui s'exalte souvent jusqu'à devenir pour nous un besoin, est ce qui explique beaucoup de nos fantaisies, pour les fleurs, pour les animaux, notre prédilection pour les jardins dont le goût est simple , pour les promenades, pour la campagne et ceux qui l'habitent , pour un grand nombre d'objets provenant d'une antiquité reculée, etc. : en supposant, bien entendu , qu'il n'y ait là aucune affectation , et que d'ailleurs aucun intérêt accidentel ne soit en jeu. Mais cette sorte d'intérêt que nous prenons à la nature n'est possible qu'à deux conditions. 11 faut d'abord, et de toute nécessité, que l'objet qui nous l'inspire soit bien réellement la nature , ou du moins quelque chose que nous prenions pour la nature; en second lieu, il faut que cet objet soit , dans toute l'acception du mot, quelque chose de na:if, c'est-à-dire que la nature y soit en contraste avec l'art, et que tout l'avantage reste à la nature. Dès que cette seconde condition vient se réunir à la première, mais pas plus tôt, la nature prend le caractère du naïf.
Considérée de la sorte, la nature n'est pour nous que l'existence dans toute sa liberté , c'est la constitution des choses prises en soi , c'est l'être même selon ses lois propres et immuables.
11 faut de toute nécessité que nous ayons cette idée de la nature, pour prendre intérêt à des phénomènes de ce genre. Je suppose une fleur artificielle si parfaitement imitée qu'elle aurait toute l'apparence de la nature et nous ferait l'illusion la plus complète; je suppose l'imitation du naïf dans les mœurs poussée jusqu'à la dernière illusion : si nous venons à découvrir que ce n'est qu'imitation , le sentiment dont je parle est complètement détruit*. Il est donc bien évident que cetle sorte
î. Kaiit, le premier, que jo sache, qui ait pro|)rcineiU commencé à réfléchir sur ce phénomène, fait observer (jne, si nous entendions le chant du rossignol imité par une voix humaine de manière à produire la plus grande illusion, et que notre âme s'abandonnât à cette impression avec l'émotion la plus vive, l'illusion
de satisfaction que nous fait éprouver la nature n'est point une satisfaction du sens esthétique , mais bien une satisfaction du sens moral ; car elle se produit par le moyen d'un concept, et non immédiatement par le seul fait de l'intuition : aussi n'estelle nullement déterminée par le plus ou moins de beauté des formes. Qu'a donc après tout de si charmant en soi une fleur sans apparence, une source, une pierre couverte de mousse, le gazouillement des oiseaux , le bourdonnement des abeilles, etc.? Qu'est-ce qui pourrait donner à ces objets un titre à notre amour? Ce ne sont point ces objets en eux-mêmes, c'est une idée qu'ils nous représentent que nous aimons en eux. Nous aimons en eux la vie et son action latente, les efl'ets que les êtres produisent paisiblement d'eux-mêmes, l'existence d'après ses lois propres, la nécessité intime des choses, l'éternelle unité de leur nature.
Ces objets qui nous captivent sont ce que nous étions, ce que nous devons être un jour. Nous étions , comme eux , nature, et la culture , en suivant la voie de la raison et de la liberté , nous doit ramener à la nature. Ces objets sont donc tout à la fois une image de notre enfance passée sans retour, c'est-à-dire de ce qui nous reste éternellement le plus cher, d'où vient qu'ils nous pénètrent d'une certaine mélancolie ; et l'image aussi de notre perfection suprême dans le monde idéal, d'oii vient qu'ils excitent en nous une émotion sublime.
Mais la perfection de ces objets n'est pas un mérite qui leur appartienne , puisqu'elle n'est pas l'effet de leur libre choix. Aussi nous procurent-ils ce plaisir tout particulier, qu'ils sont nos modèles sans rien avoir qui nous humilie. C'est comme une constante manifestation de la divinité, qui nous entoure, mais qui récrée notre âme plutôt qu'elle ne Téblouit. Ce qui constitue leur caractère , c'est précisément ce qui manque au nôtre pour être accompli ; et ce qui nous distingue d'eux est précisé-
venant à être détruite, tout notre plaisir s'évanouirait aussitôt. Qu'on lise, dans sa Critique du jugement esthétique, le chapitre intitulé : de Vlntérêt intellectuel qui s'attache à la beauté. Ceux qui sont iiabitués à n'admirer en lui que le grand penseur, seront heureux de rencontrer là la marque de son cœur, et de se convaincre par cette découverte de sa haute vocation philosophique, vocation qui suppose toujours la réunion des deux aptitudes. {Note de Schiller.)
ment ce qui leur manque à eux-mêmes pour être divins. Nous sommes libres, et ils sont nécessaires, nous changeons et ils demeurent identiques. Or, ce n'est que lorsque ces deux conditions sont réunies , lorsque la volonté se soumet librement aux lois de la nécessité , et qu'au milieu de tous les changements dont l'imagination est susceptible, la raison maintient sa règle, c'est alors seulement que se manifeste le divin ou l'idéal. Ainsi, nous apercevons éternellement en eux ce que nous n'avons pas, mais ce à quoi nous sommes sollicités à tendre, ce que nous ne devons jamais atteindre, mais dont nous pouvons espérer de nous rapprocher par un progrès indéfini. Et nous apercevons en nous un avantage qui leur manque, mais auquel les uns, les êtres dépourvus de raison , ne peuvent absolument participer, et auquel les autres , tels que les enfants , ne peuvent un jour avoir part qu'en suivant oiotre voie. Ils nous procurent donc le plus délicieux sentiment de notre nature en tant qu'idée, bien que par rapport à chaque état déterminé de notre nature , ils ne puissent manquer de nous humilier.
Puisque cet intérêt pour la nature repose sur une idée, il ne peut se manifester que dans une âme capable d'idées, c'est-àdire dans une âme morale. Pour l'immense majorité , ce n'est qu'affectation pure, et ce goût de sentimentalité, si répandu de nos jours, qui se manifeste surtout, depuis l'apparition de certains écrits, par des promenades sentimentales, des voyages, des jardins du même genre, et d'autres fantaisies d'amateurs, ce goût ne prouve en aucune façon que la véritable sensibilité soit en effet devenue générale. Mais il n'en reste pas moins que la nature produira toujours quelque cliose de cette impression, même sur les cœurs les plus insensibles , parce qu'il suffit pour cela de cette disposition ou aptitude morale qui est commune à tous les hommes : tous tant que nous sommes , si contraires que soient nos actes à la simplicité , à la vérité de la nature,. s toujours nos idées nous y ramènent. Cette sensibilité à l'égard de I la nature se manifeste surtout avec force, et chez le plus grand nombre de personnes, k l'occasion de ces sortes d'objets qui sont avec nous dans une liaison plus étroite, et qui nous faisant aire un retour sur nous-mêmes, nous montrent de plus près ce qui en nous s écarte de la nature : par exemple, k l'oc-
casion des enfants ou des peuples enfants ^ On a tort de croire que ce soit simplement l'idée de leur faiblesse qui, à certains moments , nous fait arrêter nos yeux sur les enfants avec tant d'émotion. Gela peut être vrai de ceux qui, en présence d'un être débile , ne sentent d'ordinaire autre chose que leur propre supériorité. Mais le sentiment dont je parle ( on ne l'éprouve que dans une disposition morale toute particulière , et il ne faut pas le confondre avec celui qu'excite en nous la joyeuse activité des enfants), ce sentiment, dis-je, est plus fait pour humilier que pour flatter notre amour-propre ; et s'il nous donne l'idée de quelque avantage , du moins l'avantage n'est-il pas de notre côté. Ce n'est pas parce que nous laissons tomber un regard de ^ commisération sur l'enfance, du haut de notre force et de notre perfection; c'est, au contraire, parce que, du fond de notre impuissance , dont le sentiment est inséparable de celui de l'état réel et déterminé auquel nous sommes parvenus, nous levons les yeux^ur l^nfant et sur s^^gure innocence, c'est pour cela, dis-je , que nous sommes émus en sa présence ; et le sentiment que nous éprouvons alors est trop évidemment mêlé d'une certaine ^tristesse, pour qu'on en puisse méconnaître la source. Chez l'enfant tout est disposition et destinatian : chez nous , tout est à l'état de chose accomplie , et l'accomplissement reste toujours infiniment au-dessous de la destination. Il s'ensuit que l'enfant est pour nous comme une représentation de Tidjal: non pas , il est vrai, de l'idéal tel que nous l'avons réalisé, mais ( tel que le comportait notre destination; et, par conséquent, ce n'est point du tout l'idée de son indigence, de ses entraves, qui nous fait éprouver une émotion en sa présence : c'est, tout au contraire, l'idée de sa pure et libre force, de l'intégrité, de l'infinité de son être. Voilà pourquoi, aux yeux de tout homme moral et sensible, l'enfant sera toujours une chose sacrée: je veux dire un objet qui, par la grandeur d'une idée, réduit à rien [ toute grandeur réalisée par l'expérience; un objet, qui, malgré tout ce qu'il peut perdre au jugement de l'intelligence, regagne largement son avantage au jugement de la raison. Eh bien , c'est précisément cette contradiction entre le juge-
1. Ces mots « et des peuples enfants » ne sont point dans les Heures.
ment de la raison et celui de l'entendement qui produit en nous ce phénomène tout particulier, ce sentiment mixte , que nous fait éprouver le naifj j'entends le naïf dans la façon de penser. C'est à la fois l'idée d'une simplicité enfantine, et d'une simplicité puérile. Par ce qu'elle a de puéril , la naïveté laisse voir à l'entendement un côté faible , et provoque en nous ce sourire par lequel nous témoignons notre supériorité (supériorité toute spéculative). Mais, sitôt que nous avons une raison
, de croire que cette simplicité puérile est en même temps simplicité enfantine, que, par conséquent, ce n'est pas un manque d'intelligence , une infirmité au point de vue théorique , mais bien une force supérieure (force pratique) , un cœur plein d'innocence et de vérité , qui en est la source , un cœur qui a dédaigné le secours de l'art, parce qu'il avait conscience de sa réelle et intime grandeur : alors l'entendement ne songe plus à
[triompher; et la raillerie, qui s'adressait à la simplicité, fait place à l'admiration qu'inspire la noble simplesse. Nous nous , sentons obligés à estimer cet objet qui d'abord nous a fait sourire, et, jetant un regard sur nous-mêmes, à nous trouver malheureux de ne pas Ijii ressembler. Ainsi se produit ce phé- ^ nomène tout particulier d'un sentiment où la raillerie joyeuse, le respect et la tristesse viennent se confondre *. C'est la con-
1. Kant dans une note de son Analyse du sublime (Critique du jugement esthétique, p. 225 de la première édition*), distingue également ces trois sortes d'éléments dans le sentiment du naïf, mais il en donne une autre explication : a II entre, dit-il, un composé de l'un et de l'autre (du plaisir, sentiment animal, et de l'estime, sentiment spirituel) dans la naïveté, qui n'est autre chose qu'un éclat de la sincérité originellement naturelle à l'espèce humaine, contre la dissimulation devenue pour l'homme une seconde nature. On rit de la simplicité d'un homme qui ne sait point encore se déguiser, et pourtant on est charmé d'y retrouver la simplicité de la nature, qui joue ici un tour à cet art et le déconcerte. On s'attendait à rencontrer les mœurs de tous les jours, celles des gens qui ont reçu l'éducation artificielle, des deiiors étudiés, composés en vue du bel air; et, tout à coup, voilà qu'on rencontre, en eiïet, la saine et innocente nature, la nature que l'on ne songeait pas le moins du monde à trouver là, et que celui môme qui l'a laissé voir ne songeait pas à mettre à nu. Cette aiïf.'ctalion du bol air ou du faux air, auquel notre jugement attache d'ordinaire tant d'inipurlanco, se trouve ici tout à coup réduite à rien ; il semble que la fausseté qui est en nous-mêmes soit subitement démasquée ; et cela imprime à notre àme un double mouvement en sens opposé, mouvement qui, en môme temps, comniuniqn(; au corps une secousse salutaire**. Mais nous Voyons là, en
* Tome IV, p. 'ilo de l'édition Hozciikratu. ** Le rire.
dition du naïf que la nature triomphe de Fart*, soit à l'insu de la personne et contre son gré, soit que le sujet en ait pleine et entière conscience. Dans le premier cas, c'est le naïf de surprise, et l'impression qui en résulte est un mouvement de gaieté ; dans le second cas, c'est le naïf de sentiment, et nous sommes émus. Pour le naïf de surprise , il faut que la personne soit moralement capable de renier la nature. Dans le naïf de sentiment , elle peut n'en pas être moralement capable , mais il faut que nous ne l'en croyions pas physiquement incapable, pour qu'elle puisse faire sur nous l'impression du naïf. C'est pourquoi les actes et les propos des enfants ne nous donnent proprement
outre, qu'une chose innniment supérieure à toute habitude acquise, je veux dire la transparence et la sincérité de la façon de penser, ou du moins une disposition naturelle à cette sincérité, n'est pas, après tout, entièrement bannie de l'âme humaine, et cette remarque mêle à ce jeu de notre judiciaire quelque chose de sérieux, un sentiment d'estime. Mais comme ce n'est là qu'un phénomène de peu de durée, et que l'art de la dissimulation ne tarde pas à ramener le voile, notre impression se complique en outre d'une certaine compassion qui est un mouvement de tendresse, lequel, comme une sorte de jeu, peut fort bien se concilier, et s'associe, en effet, ordinairement avec ce rire bienveillant que provoque la naïveté; et cette compassion dédommage en même temps celui qui y donne lieu , de l'embarras qu'il éprouve de n'avoir pas encore assez d'esprit à la façon dont l'entendent les autres. » — J'avoue que cette explication ne me satisfait pas entièrement, surtout parce qu'elle affirme de la naïveté en général ce qui n'est vrai que d'une certaine sorte de naïf, dont je parlerai tout à l'heure, le naïf de surprise. Sans doute, une naïveté fait toujours rire lorsqu'elle découvre son homme et lui fait prêter le flanc, et il est vrai aussi que, dans bon nombre de cas, ce rire tient à ce que nous nous étions attendus à quelque chose, et que notre attente a été déçue. Mais l'autre espèce de naïveté, l'espèce la plus noble, la naïveté de sentiment, provoque toujours un sourire, qu'il serait difficile d'expliquer par une déception de ce genre : ce sourire, en général, tient simplement à un contraste entre la conduite dont nous sommes témoins et les formes adoptées, les procédés auxquels nous nous étions attendus. Je ne sais même si la pitié qui se mêle à notre impression en présence d'une naïveté de cette seconde espèce, a bien pour objet la personne naïve, et si elle ne se rapporte pas ^plutôt à nous-mêmes, ou plutôt encore à l'humanité en général, dont la déchéance se représente alors à notre esprit. Il est par trop évident que notre ' egret est un sentiment moral qui doit porter sur un plus noble objet que ne ' ont les maux tout matériels auxquels la sincérité peut être exposée dans le cours ' rdinaire des choses en ce monde ; et cet objet ne peut être que l'idée de la vérité et de la simplicité perdues pour le genre humain. {Note de Schiller.)
1. Peut-être devrais-je dire simplement : « Il faut que la vérité triomphe de la dissimulation; » mais l'idée du naïf, à ce qu'il me semble, comprend quelque chose de plus, puisque la simplicité en général, lorsqu'elle l'emporte sur l'artifice, et la liberté des mouvements naturels, lorsqu'elle prend le dessus sur la roideur et la contrainte, nous font éprouver un sentiment analogue.
{Note de Schiller.)
l'idée du naïf qu'autant que nous oublions qu'ils sont physiquement incapables d'artifice, et en général qu'autant que nous sommes exclusivement frappés du contraste qu'il y a entre leur naturel et ce que nous avons d'artificiel en nous. La naïveté est une ingénuité enfantine qui se rencontre là où Von ne s'y attend plus ; et c'est précisément pour cela qu'à prendre le mot dans toute sa rigueur, on ne saurait attribuer la naïveté à l'enfance proprement dite.
Mais dans l'un et dans l'autre cas , dans le naïf de surprise , comme dans le naïf de sentiment, il faut toujours que la nature ait gain de cause et que l'art ait le dessous.
Tant que nous n'avions pas établi ce dernier point, nous ne pouvions nous faire de la naïveté qu'une idée incomplète. Les affections aussi sont quelque chose de naturel, et les règles de la décence quelque chose d'artificiel : pourtant le triomphe des affections sur la décence n'est rien moins que naïf. Mais que l'affection triomphe de l'artifice , de la fausse décence , de la dissimulation, nous ne ferons aucune difticulté d'appliquer le mot naïf^ Il faut donc que la nature triomphe de l'art, non point par sa force aveugle et brutale, et comme grandeur dynamique, mais en vertu de sa forme, et en tant que grandeur morale; en un mot, non pas comme impuissance, mais comme nécessité interne. Il faut que ce ne soit pas Vinsuffisancc , mais bien V inopportunité de l'art, qui donne la victoire à la nature; car l'insuffisance n'est que manque et défaut, et rien de ce qui résulte du manque et du défaut ne saurait produire l'estime.
1. On dit d'un enfant qu'il est mal élevé lorsque, par convoitise, légèreté ou emportement, il agit contrairement aux prescriptions d'une bonne éducation -, mais il n'est que naïf lorsque, par l'efTel de sa lil)re et saine nature, il s'affranchit de tout le maniéré d'une éducation déraisonnable, des attitudes guindées que lui apprend le maître de danse, etc. Même chose a lieu pour certains obj(3is que nous qualifions de naïfs, dans un sens tout ii fait impropre, quand nous transportons les attributs de l'homme à ce qui est dépourvu de raison. Ainsi personne ne dira d'un jardin mal entretenu où les mauvaises herbes envahissent tout, que ce soit un speciacle naïf; mais on le pourra dire assurément on voyant, dans un jardin à la française, la libre croissance des liranchesqui se [)Oussont en avant, anniliiler l'œuvrn laborieuse, disgracieuse des ciseaux. Ainsi encore, quand nous voyons un cheval do manège; faire maladroitement ses exercices parce qu'il est naturellement lourd, il n'y a là absoliinionl rien de n;iïf ; mais ipie le cheval oublie sa leçi>n jiour obéir ;\ sa nature et à son libre instinct, voilà du naïf. (Ao/e de Schiller.)
Sans doute, dans le naïf de surprise, c'est toujours la prédominance de l'affection et un manque de réflexion qui fait qu'on se montre naturel ; mais ce manque et cette prédominance ne suffisent pas du tout à constituer le naïf : ils donnent simplement occasion à la nature à' obéir sans obstacle à sa constitution morale, c'est-à-dire à la loi de Vharmonie.
Le naïf de surprise ne peut se rencontrer que dans l'homme , et non pas même à tous les instants ; mais seulement lorsqu'il cesse d'être pure et innocente nature. Cette sorte de naïveté suppose une volonté qui n'est pas en harmonie avec ce que la nature fait de son chef. Une personne naïve de la sorte , si vous la rappelez à elle-même , sera la première à s'effrayer de ce qu'elle est : celle , au contraire , en qui se trouve le naïf de sentiment, ne s'étonnera que d'une.chose, c'est de la façon dont sentent les hommes et de leur étonnement. Puisque ce n'est pas ici le caratère moral du sujet en tant que personne , mais bien seulement son caractère naturel , affranchi par l'affection , qui confesse la vérité , il suit de là que nous ne ferons aucun mérite à l'homme de cette sincérité, et que nous aurons le droit d'en rire , notre raillerie n'étant retenue alors par aucune estime personnelle pour son caractère. Et toutefois, comme c'est encore la sincérité de la nature qui , même dans le naïf de surprise, perce tout à coup à travers le voile delà dissimulation, il se mêle une satisfaction d'un ordre supérieur à la maligne joie que nous ressentons d'avoir pris quelqu'un sur le fait : c'est que la nature , opposée à l'affectation, et ia vérité, opposée à la tromperie, doit dans tous les cas inspirer de l'estime. Ainsi nous éprouvons, même en présence du naïf de surprise, un plaisir réellement moral , bien que ce ne soit pas à l'occasion d'un objet moral K
Il est vrai que dans le naïf de surprise, nous éprouvons toujours un sentiment d'estime pour la nature, parce qu'il faut bien
1. Comme le naïf consiste uniquement dans la manière dont une chose se fait ou se dit, cette qualité disparaît pour nous dès que la chose en elle-même, par ses causes ou par ses conséquences, fait sur nous une autre impression plus forte, ou même contraire. Un crime, par exemple, peut être découvert par une naivetà de ce genre •, mais nous n'avons alors ni le calme ni le temps nécessaires pour prendre garde à la façon naïve dont la découverte a eu lieu ; i'tiorreur que nous inspire le caractère personnel du scélérat absorbe tout le
que nous estimions la vérité; tandis que dans le naïf de sentiment, nous estimons la personne même, goûtant par là non-seulement une satisfaction morale , mais encore une satisfaction dont l'objet est moral. Dans l'un comme dans l'autre cas, la nature a raison, puisqu'elle dit la vérité; mais, dans le second cas , outre que la nature a raison , il y a un acte qui fait honneur à la personne. Dans le premier cas, la sincérité de la nature fait toujours honte à la personne, parce que ce mouvement ■ est involontaire; dans le second, c'est toujours un mérite dont ' il faut tenir compte à la personne , lors même que ce qu'elle avoue serait de nature à lui faire honte.
Nous attribuons à un homme la naïveté de sentiment , lorsque, dans les jugements qu'il porte sur les choses, il passe sans les voir par-dessus tous les côtés factices et artificiels d'un objet, pour s'en tenir exclusivement à la simple nature. Tous les jugements qu'on peut porter des choses sans sortir de la saine nature , nous les exigeons de lui ; et nous ne le tenons quitte absolument que de ce qui suppose qu'on s'écarte de la nature dans sa façon de penser ou de sentir, ou du moins qu'on sait ce que c'est que de s'en écarter.
Qu'un père raconte à son fils que telle ou telle personne meurt de faim, et que l'enfant s'en aille porter à ce malheureux la bourse de son père , voilà une action naïve : c'est en effet la saine nature qui agit dans cet enfant; et, dans un monde où la saine nature ferait loi , il aurait eu parfaitement raison d'en user ainsi. Il ne voit que la misère de son semblable, et que le moyen le plus prochain de la soulager. Cette extension donnée au droit de propriété, par suite de laquelle une partie du genre humain peut périr, n'est pas fondée sur la simple nature. Ainsi l'action de cet enfant fait honte à la société réelle, et c'est aussi ce que reconnaît notre cœur par le plaisir qu'il ressent de cette action.
Qu'un homme sans connaissance du monde, mais de bon
plaisir que nous pourrions prendre à voir son caract("^re naturel. De même que, si la naïvelù nous fait découvrir un crime, riudigiialioii nous ù tu la salisraclioii morale que nous eussions eue à retrouver la sincùrité de la nature, de môme la pillé fiui s'éveille en nous étouiïc la joie maliKno que nous ferait (''piouver la naïveté d'un homme, dès que cette uaïvelé le met eu péril. {Sutc de Schiller.)
sens d'ailleurs, confie ses secrets à un autre, qui le trompe, mais qui est habile à déguiser sa perfidie, et que par sa sincérité même il lui fournisse les moyens de lui faire du tort, nous trouvons que sa conduite est naïve. Nous rions de lui, et toutefois nous ne pouvons nous défendre de l'estimer, précisément pour sa naïveté. C'est qu'en effet sa confiance envers autrui lui vient de la droiture de son propre cœur : du moins n'y a-t-il ici de naïveté qu'autant que c'est là le cas.
La naïveté dans la façon de penser ne saurait donc jamais être le fait d'un homme dépravé : cette qualité n'appartient qu'aux enfants et aux hommes qui sont enfants par le cœur. 11 arrive souvent à ceux-ci , au milieu des relations artificielles du grand monde , d'agir ou de penser d'une façon naïve : étant eux-mêmes d'une bonne nature, d'une nature vraiment humaine , ils oublient qu'ils ont affaire à un monde dépravé ; et ils se conduisent, même à la cour des rois, avec une ingénuité et une innocence qui ne se rencontrent que dans le monde de la pastorale.
Ce n'est d'ailleurs pas chose si facile de distinguer toujours exactement la candeur puérile de la candeur enfantine , car il y a des actions qui sont sur la lisière de l'une et de l'autre. Est-ce simplicité, et faut-il en rire? ou noble simplesse , et faut-il en estimer les gens davantage? On ne sait quel parti prendre en pareil cas. J'en trouve un exemple bien remarquable dans l'histoire du gouvernement du pape Adrien YI, que nous a racontée M. Schrôckh, avec toute la solidité et l'esprit de vérité pratique qui le distinguent. Adrien , Néerlandais de naissance, exerça le pontificat dans un moment des plus critiques pour la hiérarchie , à une époque où un parti exaspéré découvrait sans ménagement aucun tous les endroits faibles de l'Église romaine , tandis que le parti opposé était intéressé au plus haut point à les couvrir. Ce qu'aurait dû faire en pareil cas un homme d'un caractère vraiment naïf, si un caractère de cette trempe se fût fourvoyé dans la chaire papale , cela ne fait pas question; mais je me demande jusqu'à quel point cette naïveté de sentiment pouvait être compatible avec le rôle d'un pape. Au reste , c'est ce qui embarrassa le moins les prédécesseurs et les successeurs d'Adrien. Ils suivirent uniformément le
système adopté une fois pour toutes par la cour romaine , de ne faire nulle part aucune concession. Mais Adrien avait conservé le caractère droit de sa nation et l'innocence de sa condition antérieure. Parti de l'humble sphère des lettrés pour monter à ce poste éminent, il ne démentit pas, à la hauteur où il était parvenu, la simplicité primitive de son caractère. Il fut touché des abus de l'Église romaine, et il était beaucoup trop sincère pour dissimuler en public ce qu'il s'avouait dans le particulier. C'est par suite de cette façon de penser, que dans son Instruction à son légat en Allemagne, il se laissa entraîner à des aveux inouïs jusqu'alors de la part d'un souverain pontife, et diamétralement contraires aux principes de cette cour. « Nous savons bien , disait-il entre autres choses , que depuis longues années il s'est passé, dans cette chaire sacrée, beaucoup de choses abominables : il n'est donc pas étonnant que le mal se soit propagé du chef aux membres, du pape aux prélats. Nous sommes tous sortis de la bonne voie , et depuis longtemps déjà il n'est pas un de nous, pas un, qui ait rien fait de bon. » Ailleurs encore il ordonne au légat de déclarer en son nom « que lui , Adrien , ne saurait être blâmé de ce qu'ont pu faire avant lui les autres papes ; que lui-même , lorsqu'il était encore dans une condition médiocre, il avait toujours condamné ces débordements, etc., etc. » On se figure sans peine comment une telle naïveté, chez un pape, devait être accueillie par le clergé romain. Le moindre crime dont on l'accusa fut de trahir l'Eglise (*t de la livrer aux hérétiques. Eh bien , celte démarche souverainement imprudente pour un pape, mériterait cependant toute notre estime et notre admiration, si nous pouvions nous persuader qu'elle fut réellement naïve , c'est-à-dire qu'Adrien n'y fut poussé que par la sincérité naturelle de son caractère, sans égard aux conséquences possibles d'un tel aveu, et qu'il n'eût pas laissé d'agir de cette sorte quand bien même il aurait compris toute la portée de sa maladresse*. Mallieureusemont nous avons plutôt quelques raisons de croire que cette conduite ne lui semblait point si impolitique, et que dans sa candeur, il allait jusqu'à se llatter d'avoir servi très- utilement, par