Dans les Heures^ « <le sa sottise
son indulgence pour les adversaires, les intérêts de son Église. Il ne s'imaginait pas seulement qu'il dût agir de la sorte en qualité d'homme de bonne foi: il croyait aussi, comme pape, pouvoir justifier sa conduite; et, oubliant que le plus artificiel des édifices ne se pouvait soutenir que si l'on continuait à nier la vérité, il commit la faute impardonnable de recourir à des moyens de salut, excellents peut-être dans une situation naturelle, et de les appliquer dans des circonstances toutes contraires. Gela modifie nécessairement beaucoup notre jugement, et quoique nous ne puissions refuser notre estime à l'honnêteté de cœur d'où dérive cette action , cette estime toutefois est sensiblement diminuée quand nous faisons réflexion que la nature , en cette occasion, eut trop facilement raison de Fart, et le cœur de la tête.
Le vrai génie est nécessairement naïf, ou il n'est pas le génie. La naïveté seule lui donne ce caractère, et ce qu'il est dans l'ordre intellectuel et esthétique , il ne peut pas le démentir dans l'ordre moral. Il ne connaît point les règles , ces béquilles de la faiblesse , ces pédagogues qui redressent les esprits faussés : il n'est guidé que par la nature ou par l'instinct , son ange gardien; il marche d'un pas tranquille et sûr à travers tous les pièges du faux goût , pièges où l'homme sans génie , s'il n'a pas la prudence de les éviter du plus loin qu'il les découvre, reste infailliblement empêtré. Il n'est doimé qu'au génie de sortir du connu sans cesser d'être chez lui , et d'élargir le cercle de la nature sans le franchir. Le franchir, c'est ce qui quelquefois, je l'avoue, arrive aussi aux plus grands génies; mais seulement parce qu'ils ont aussi leurs moments de fantaisie, où la nature, leur protectrice, les abandonne, parce que la force de l'exemple les entraîne, ou que le goût corrompu e leur siècle les égare.
' Les problèmes les plus embrouillés , le génie doit les résoudre avec simplicité, sans prétention, avec aisance : l'œuf de Christophe Colomb est l'emblème de toutes les découvertes du génie. Il ne justifie de son caractère de génie, qu'en triomphant par la simplicité de toutes les complications de l'art. Il ne procède pas selon les principes connus, nia^s i;ar saillies et par sentiments ; seulement les saillies chez lui sont les inspi-
rations d'un Dieu (tout ce que produit la saine nature est divin) ; ses sentiments sont des lois pour tous les temps , pour toutes les générations humaines.
Ce caractère enfantin que le génie imprime à ses œuvres , il le fait voir aussi dans sa vie privée et dans ses mœurs. Il est pudique j parce que la nature l'est toujours; mais il n'est point décent, parce que la corruption seule est décente. Il est intelliyent , parce que la nature ne saurait être inintelligente ; mais il n'est point rusé, parce que l'art seul peut être rusé. Il est fidèle à son caractère et à ses inclinations , mais ce n'est pas tant parce qu'il a des principes , que grâce à la nature qui , malgré toutes ses oscillations, revient toujours à son équilibre , et ramène toujours les mêmes besoins. Il est modeste et même timide, parce que le génie reste toujours un secret pour luimême; mais il n'est point inquiet, parce qu'il ne connaît pas les dangers du chemin où il marche. Nous savons peu de chose de la vie privée des plus grands génies ; mais le peu que nous en savons , ce que la tradition nous a conservé , par exemple , de Sophocle, d'Archimède, d'Hippocrate , et, dans les temps modernes, d'Arioste, de Dante et de Tasse, de Raphaël, d'Albert Durer, de Cervantes , de Shakspeare , de Fielding , de Sterne, etc., confirme cette assertion.
Je dis plus, et, quoique ceci semble plus difficile, je trouve que les grands politiques eux-mêmes, et les grands hommes de guerre, du moment qu'ils sont grands par leur génie, ont de la naïveté dans le caractère. Je ne veux rappeler ici qu'Épaminondas et Jules César parmi les anciens ; chez les modernes, Henri IV de France, Gustave-Adolphe de Suède, et le czar Pierre le Grand. Le duc de Marlborough, Turenne, Vendôme, nous offrent tous ce caractère. Quant à l'autre sexe, la nature lui propose la naïveté de caractère comme la suprême perfection où il lui soit donné d'atteindre. Aussi l'envie de plaire, chez les femmes, ne recherche rien tant que l'apparence du naïf: preuve suffisante, quand on n'en aurait point d'autre, que le plus grand pouvoir du sexe repose sur cette qualité. Mais, comme les princijics qui dominent dans l'éducation des femmes sont perpétuellement en lutte avec ce caractère, il leur est tout aussi difficile, dans l'ordre moral, de concilier ce magnifique
présent de la nature avec les avantages d'une bonne éducation, qu'il est difficile aux hommes de les conserver sans altération, dans l'ordre intellectuel ; et la femme qui joint au savoir-vivre du grand monde cette sorte de naïveté dans les mœurs, n'est ni plus ni moins digne de respect que le savant qui joint à toute la rigueur de l'école la liberté et l'originalité de la pensée.
La naïveté dans la façon dont on pense entraîne nécessairement la naïveté dans la façon dont on s'exprime , naïveté dans les termes, aussi bien que dans les mouvements; et c'est en cela surtout que consiste la grâce. Le génie exprime avec cette grâce naïve ses pensées les plus sublimes et les plus profondes : ce sont des oracles divins qui sortent de la bouche d'un enfant. Tandis que l'esprit scolastique, toujours en peine d'éviter l'erreur, torture tous ses mots, toutes ses idées, et les fait passer au creuset de la grammaire et de la logique, dur et roide pour n'être pas vague , verbeux pour ne rien dire de trop , énervant et émoussant la pensée pour ne pas blesser le lecteur qui n'est point sur ses gardes : le génie donne à la sienne , d'un seul et heureux trait de pinceau, une forme précise, ferme, et, malgré cela, parfaitement libre. Chez l'un, le signe et la chose signifiée sont toujours hétérogènes, étrangers l'un à l'autre; ici, au contraire, l'expression jaillit naturellement de l'idée comme par une nécessité intime; la langue et la pensée ne font qu'un, au point que , même à travers le voile de l'expression qui lui donne un corps, l'esprit paraît comme mis à nu. Cette façon de s'exprimer où le signe disparaît entièrement dans la chose signifiée, oià la langue laisse pour ainsi dire nue la pensée qu'elle traduit, tandis que l'autre manière ne saurait représenter la pensée sans la voiler en même temps : c'est ce que dans le style on appelle surtout l'originalité et l'inspiration.
Cette liberté, ce naturel par où le génie s'exprime dans les œuvres de l'esprit, sont aussi l'expression de l'innocence du cœur dans le commerce de la vie. Chacun sait que dans le monde on s'est écarté de la simplicité, de la rigoureuse véracité du langage, aussi bien que de la simphcité des sentiments, et dans la même proporiion : la conscience coupable, facile à blesser, l'imagination, facile à séduire, ont rendu né-
SCHILLER. — ESTHET. 23
cessaire une inquiète décence. Sans être faux, on parle souvent autrement qu'on ne pense; on est obligé de prendre des détours pour dire de certaines choses, qui pourtant ne peuvent affliger qu'un amour-propre malade, et qui n'ont de danger que pour une imagination dépravée. L'ignorance de ces lois de convention, jointe à une sincérité naturelle qui dédaigne toutes sortes de biais et toute apparence de fausseté (sincérité, dis-je, et non grossièreté : la grossièreté se dispense des formes parce qu'elle en est gênée), donne lieu dans le commerce à une naïveté d'expression qui consiste à nommer par leur vrai nom, et sans ambages, des choses qu'on ne se risque pas à désigner ou qu'on ne désigne qu'artificiellement. De ce genre sont les expressions ordinaires des enfants. Elles nous font rire, parce qu'elles sont en opposition avec les mœurs reçues; mais on conviendra toujours au fond du cœur que l'enfant a raison.
Il est vrai que le naïf de sentiment ne peut proprement, lui aussi, être attribué qu'à l'homme, c'est-à-dire à un être non absolument soumis à la nature, bien qu'il n'y ait de naïveté qu'à la condition que ce soit encore la pure nature qui réellement agisse par lui; mais, par un effet de l'imagination, qui aime à poétiser les choses , on transporte souvent ces attributs de l'être raisonnable aux êtres dépourvus de raison. C'est ainsi qu'en voyant un animal , un paysage , un édifice , et la nature en général, par opposition à ce qu'il y a d'arbitraire et de fantastique dans les conceptions de l'homme, nous leur attribuons souvent un caractère naïf. Mais cela suppose toujours que, dans notre pensée, nous prêtons une volonté à ces êtres qui n'en ont point, et que nous sommes frappés de la voir se diriger rigoureusement suivant la loi de nécessité. Mécontents que nous sommes d'avoir mal employé notre propre liberté morale, et de ne plus trouver l'harmonie morale dans notre conduite, nous sommes aisément amenés à une cerlaiiu^ disposition d'esprit où volontiers nous nous adressons à l'être dépourvu de raison, de même que si c'était une personne; et, comme s'il avait eu réellement à hittcr contre la tentation d'agir autrement, nous nous prenons à lui faire un mérite de son éternelle uniformité, à lui envier sa paisible constance. Nous
sommes fout disposés, dans ces moments-là, à considérer la raison, cette prérogative de l'espèce humaine, comme un don pernicieux et comme un mal : nous sentons si vivement tout ce qu'il y a d'imparfait dans notre conduite réelle, que nous oublions d'être justes envers notre destination et nos aptitudes.
Alors nous ne voyons dans la nature dépourvue de raison qu'une sœur qui , plus heureuse , est restée sous le toit maternel, tandis que dans l'ivresse de notre liberté nous l'avons fui pour nous lancer dans un monde étranger. Nous regrettons cet asile, nous aspirons douloureusement à y revenir, dès que nous avons commencé à éprouver les amertumes de la civilisation ; et dans cette vie tout artificielle où nous sommes exilés, nous entendons avec attendrissement la voix de notre mère. Tant que nous n'étions que des enfants de la nature, nous étions heureux, nous étions parfaits : nous sommes devenus libres, et nous avons perdu l'un et l'autre avantage. De là une double et très-inégale aspiration vers la nature : regret de la féliciié^ regret de la perfection qui y régnent. L'homme, en tant que sensible, déplore seulement la perte du premier de ces biens ; il n'y a que l'homme moral qui puisse s'affliger de la perte de l'autre.
Interroge-toi donc avec soin , cœur sensible et qui aimes la nature. Est-ce ta mollesse qui regrette son repos, ou ton sens moral blessé qui regrette son harmonie? Demande-toi bien, lorsque, dégoûté de l'art, offensé des abus que tu découvres dans la vie sociale, tu te sens attiré vers la nature inanimée, au sein de la solitude, demande-toi ce qui te porte à fuir le monde. Sont-ce les privations dont tu y souffres, ses charges, ses peines, ou bien est-ce l'anarclûe morale, le caprice, le désordre qui y règne? Les peines, ton cœur s'y doit plonger avec joie, et trouver son dédommagement dans la liberté même dont elles sont la conséquence. Tu peux, il est vrai, te proposer pour but, dans un avenir lointain , le calme et la félicité de la nature, mais seulement cette sorte de félicité qui est le prix de ta dignité. Ainsi donc, plus de plaintes sur le poids de la vie, sur l'inégalité des conditions, sur la gêne des relations sociales, sur l'incertitude de la possession, l'ingratitude, l'oppression, la persécution : tous ces maux de la civilisation, tu dois fy soumettre avec une libre résignation : c'est la condition naturelle du bien
par excellence, de l'unique bien, et lu dois le respecter à ce titre. Dans tous ces maux, tu ne dois déplorer que ce qu'ils ont de moralement mal, et il ne faut pas que ce soit simplement avec de lâches pleurs. Veille plutôt à demeurer pur toi-même au milieu de ces impuretés, libre parmi cette servitude, constant avec toi-même au milieu de ces changements capricieux, iidèle observateur de la loi parmi cette anarchie. Ne t'effraye pas du désordre qui est hors de toi, mais du désordre qui est en toi; aspire à l'unité, mais ne la cherche point dans l'uniformité; aspire au repos, mais par l'équilibre et non pas en suspendant l'action de tes facultés. Cette nature que tu envies à lêtre dépourvu de raison, elle ne mérite aucune estime, elle ne vaut pas un désir. Tu l'as dépassée, elle doit rester éternellement derrière toi. L'échelle qui te portait ayant manqué sous ton pied , il ne te reste plus qu'à te reprendre à la loi morale, librement, avec une conscience libre, un libre vouloir, ou sinon à rouler, sans espoir de salut, dans un abîme sans fond.
Mais quand tu te seras consolé d'avoir perdu la félicité de la nature, que sa perfection serve de modèle à ton cœur. Si tu peux sortir de ce cercle où l'art te tient enfermé, et retrouver la nature, si elle se montre à toi dans sa grandeur et dans son calme, dans sa beauté naïve, dans son innocence et sa simplicité enfantine, ohl alors arrête-toi devant cette image, cultive ce sentiment avec amour : il est digne de toi , de ce qu'il y a de plus noble dans l'homme. Qu'il ne te vienne plus à l'esprit de vouloir chancjer avec elle, embrasse-la plutôt, absorbe-la dans ton être, et tâche d'associer ra\antage infini qu'elle a sur toi avec la prérogative infinie qui t'est propre, et que de cette union sublime naisse le divin. Que la nature respire autour de toi comme une aimable idylle, où, loin de l'art et de ses égarements^ tu puisses toujours te retrouver toi-même, où tu ailles puiser un nouveau courage, une confiance nouvelle pour reprendre ta course et rallumer dans ton cœur la ll(unnio de Vidval , si prompte à s'éteindre parmi les tourmentes de la vie!
Si l'on songe à cette belle nature qui environnait les anciens Grecs, si l'on se rappelle dans quelle intimité ce peuple, sous son bienheureux ciel, pouvait vivre avec la libre nature, combien leur façon d'imaginer, leur façon de sentir et leurs mœurs,
se rapprochaient plus que les nôtres de la simplicité de la nature, combien les œuvres de leurs poètes en sont l'expression fidèle, on devra nécessairement remarquer comme un fait étrange qu'il se rencontre chez eux si peu de traces de cet intérêt sentimental que nous pouvons prendre, nous autres modernes, aux scènes de la nature et aux caractères naturels. Les .Grecs sont, il est vrai, d'une exactitude et d'une fidélité supérieure dans leurs descriptions de la nature, ils en reproduisent avec soin jusqu'aux détails; mais nous ne voyons pas qu'ils y prennent plus d'intérêt, qu'ils y mettent plus de leur cœur, qu'à décrire un vêtement, un bouclier, une armure, un meuble ou un produit quelconque des arts mécaniques. Dans leur amour pour Tobjet, il semble qu'ils ne fassent point de différence entre ce qui existe par soi-même et ce qui doit son existence à l'art, à la volonté humaine. Il semble que la nature intéresse plus leur esprit et leur curiosité que leur sentiment moral. Ils ne s'y attachent point avec cette profondeur de sensibilité, avec cette tristesse douce qui caractérise les modernes. Bien plus, en personnifiant la nature dans ses phénomènes particuliers, en la divinisant, en représentant ses effets comme les actes d'êtres libres, ils lui ôtent ce caractère de calme nécessité qui précisément la rend pour nous si attrayante. Leur imagination impatiente ne fait que traverser la nature pour arriver au delà, au drame de la vie humaine. Elle ne se plaît qu'au spectacle de ce qui est vivant et libre ; il lui faut des caractères, des actes, des accidents de fortune et des mœurs ; et tandis qu'il nous arrive à nous, au moins dans certaines dispositions morales, de maudire notre prérogative, cette libre volonté qui nous expose à tant de combats avec nous-mêmes, à tant d'inquiétudes et d'erreurs, et de la vouloir échanger contre la condition des êtres dépourvus de raison , contre cette existence fatale qui n'admet plus aucun choix, mais qui est si calme dans son uniformité, les Grecs, tout au contraire, n'ont l'imagination occupée qu'à retrouver la nature humaine dans le monde inanimé, et qu'à prêter à la volonté une influence là où règne l'aveugle nécessité.
D'où peut venir cette différence entre l'esprit ancien et l'esprit moderne? Gomment se fait-il qu'étant, pour tout ce qui tient à
la nature, incomparablement au-dessous des anciens, nous leur soyons supérieurs précisément sur ce point, que nous rendions un plus complet hommage à la nature, que nous ayons pour elle un attachement plus intime, et que nous soyons capables d'embrasser même le monde inanimé avec la sensibilité la plus ardente ? Cela vient de ce que la nature , de notre temps , n'est plus dans l'homme, et que nous ne la rencontrons plus dans sa vérité primitive qu'en dehors de l'humanité, dans le monde inanimé. Ce n'est pas que nous soyons plus conformes à la nature; tout au contraire, c'est parce que, dans nos relations sociales, dans notre manière d'être, dans nos mœurs, nous sommes en opposition avec la nature. C'est là ce qui nous porte, lorsque l'instinct de la vérité et de la simplicité se réveille, cet instinct qui, comme l'aptitude morale dont il procède, vit incorruptible et indélébile dans tout cœur humain, à lui procurer dans le monde physique la satisfaction qu'il n'y a pas lieu d'espérer dans l'ordre moral. Voilà pourquoi le sentiment qui nous attache à la nature tient de si près à celui qui nous fait regretter notre enfance à jamais envolée et notre innocence première. Notre enfance, voilà tout ce qui reste de la nature dans l'humanité telle que la civilisation l'a faite, de la nature intacte et non mutilée. Il n'est donc pas étonnant, lorsque nous rencontrons hors de nous l'empreinte de la nature, que nous soyons toujours ramenés à l'idée de notre enfance.
C'était tout autre chose chez les Grecs de l'antiquité'. La civi-
1. Mais je ne parle que des Grecs : il ne fallait rien de moins que ce mouvement actif, celte riche plénitude de vie, de vie humaine, qui entourait les Grecs, pour transporter les attributs de la vie même aux êtres inanimés, et poursuivre si ardemment l'image de l'homme dans la nature. Le monde humain qui s'offrait aux regards dOssian,par exemple, était pauvre et uniforme : la nature inanimée qui l'environnait était, au contraire, grande, colossale, puissante ; elle devait l>ar conséquent peser davantage sur l'imagination et faire prévaloir ses droits même sur la nature humaine. Aussi, dans les chants de ce poêle, la nature iujiniriiéo (par opposition à l'iiomme) ressorl-cllo bitni plus encore (praillours, comme objet oll'erl h la sensibilité. Cepeiidanl Ossian lui-même se i)lainl déjà d'une décadence de l'esptce humaine; et si étroit que fût le cercle de la civilisalion dans son pays, et par conséquent de la corruption qu'elle entraîne, l'expérience qu'on en avait faite était assez i)alpabl(! po\irtant et assez fra|>panle pour eiïrajer un poêle si sensible et si moral, i)our le rejeter vers la nature inanimée, et pour répandre sur ses hymnes ce ton élégiaque qui nous y fait trouver tant (l'émotion et tant de charme. {Note de Schiller.)
lisation, chez eux, ne dégénérait pas, n'était pas poussée à un tel excès, qu'il fallût rompre avec la nature. L'édifice entier de leur vie sociale reposait sur des sentiments, et non sur une conception factice, sur une œuvre de l'art. Leur théologie même était l'inspiration d'un sentiment naïf, le fruit d'une imagination joyeuse, et non, comme le dogme ecclésiastique des peuples modernes, des combinaisons subtiles de l'entendement. Puis donc que les Grecs n'avaient pas perdu la nature de vue dans l'humanité, ils n'avaient aucune raison, la rencontrant hors de l'homme, pour être surpris de leur découverte, et ils ne pouvaient sentir bien impérieusement le besoin d'objets où elle pût se retrouver. D'accord avec eux-mêmes, heureux de se sentir hommes , ils devaient nécessairement s'en tenir à l'humanité, comme à ce qu'il y avait pour eux de plus grand, et s'efforcer d'en rapprocher tout le reste ; tandis que nous , qui ne sommes point d'accord avec nous-mêmes, nous qui sommes mécontents de l'expérience que nous avons faite de notre humanité , nous n'avons pas de plus pressant intérêt que de nous enfuir hors d'elle, et d'éloigner de nos regards une forme si mal réussie.
Le sentiment dont il est ici question n'est donc pas celui que connaissaient les anciens : il se rapproche bien plutôt de celui que nous éprouvons nous-mêmes pour les anciens. Les anciens sentaient naturellement; nous sentons, nous, le naturel. C'était bien certainement une tout autre inspiration qui remplissait l'âme d'Homère, lorsqu'il peignait son divin bouvier* donnant l'hospitalité à Ulysse, que celle qui agitait l'âme du jeune Werther au moment où il lisait Y Odyssée^, au sortir d'une réunion où il n'avait trouvé que l'ennui. Le sentiment que nous éprouvons pour la nature ressemble à celui du malade pour la santé.
Dès que la nature commence à disparaître peu à peu de la vie humaine, c'est-à-dire à mesure qu'elle cesse d'être éprouvée en tant que sujet (actif et passif), nous la voyons poindre et grandir dans le monde poétique en qualité à!idèe et comme objet. Le peuple qui a poussé le plus loin le défaut de naturel, et en même