Yoy. Werther, 26 mai, 21 juin, 28 août, 9 mai, etc
temps les réflexions sur celte matière, devait être tout d'abord le plus vivement frappé de ce phénomène du naïf et lui donner un nom. Ce peuple, si je ne m'abuse, a été le peuple français. Mais le sentiment du naïf, et l'intérêt qu'on y prend, doit naturellement remonter beaucoup plus haut, et il date du temps où le sens moral et le sens esthétique ont commencé à se corrompre. Cette modification dans la manière de sentir est déjà on ne peut plus frappante dans Euripide, par exemple, si on le compare à ses devanciers, notamment à Eschyle; et cependant Euripide a été le poëte favori de son temps. La même révolution est sensible aussi chez les historiens anciens. Horace, le poëte d'une époque cultivée et corrompue, vante, sous ses ombrages de Tibur, le calme et la félicité champêtres, et on pourrait le nommer le vrai fondateur de cette poésie sentimentale, dont il est resté le modèle non surpassé. Dans Properce, Virgile et autres, on trouve aussi des traits de cette façon de sentir; on en trouve moins chez Ovide, à qui il eût fallu pour cela plus d'abondance de cœur, et qui, dans son exil de Tomes, regrette douloureusement la félicité dont Horace se passait si volontiers dans son Tibur.
Le poëte, cela est au fond de l'idée même de la poésie, le poëte est, partout, le gardien de la nature. Lorsqu'il ne peut plus remplir entièrement ce rôle, et que déjà il a subi en luimême l'influence délétère des formes arbitraires et factices, ou qu'il a eu à lutter contre cette influence, il se présente comme le témoin de la nature et comme son vengeur. Le poëte sera donc l'expression de la nature même, ou bien son rôle sera de la chercher, si les hommes l'ont perdue de vue. De là deux sortes de poésie tout à fait distinctes, qui embrassent et épuisent le dojnaine entier de la poésie. Tous les poètes, j'entends ceux qui le sont véritablement, appartiendront, selon le temps où ils fleurissent, selon les circonstances accidentelles qui ont influé sur leur éducation en général et sur les diflérentes dispositions d'esprit par où ils passent, appartiendront, dis-je, soit à l'ordre de la poésie naïve, soit à la poésie sentimentale.
Le poëte d'un monde jeune, naïf et inspiré, comme aussi le porte qui, à une époque d(î civilisation artiflcielle, se raj)proclie le plus do ces chantres primitifs, est austère et prude connue la
virginale Diane dans ses forêts : sans familiarité aucune, il se dérobe au cœur qui le cherche, au désir qui veut l'embrasser. Il n'est pas rare que la vérité sèche avec laquelle il traite son sujet ressemble à de l'insensibilité ^ L'objet le possède tout entier, et, pour rencontrer son cœur, il ne suffit pas, comme pour un métal de peu de prix, de fouiller seulement sous la superficie : comme pour l'or, il faut descendre aux dernières profondeurs. De même que la Divinité derrière l'édifice de cet univers, le poète naïf se cache derrière son œuvre; il est lui-même son œuvre, et son œuvre, c'est lui-même. Il faut déjà n'être plus digne de l'œuvre, ne la point comprendre ou en être rassasié, pour être seulement tenté de s'inquiéter de l'auteur.
Tel nous apparaît, par exemple, Homère dans l'antiquité, et Shakspeare parmi les modernes : deux natures infiniment diverses et séparées dans le temps par un abîme, mais parfaitement identiques quant à ce trait de caractère. Lorsque, bien jeune encore, je fis connaissance avec Shakspeare', j'étais révolté de sa froideur, de cette insensibilité qui lui permet de railler dans les moments les plus pathétiques, de troubler l'impression des scènes les plus déchirantes, dans Hamlet, dans le Roi Lear, dans Macbeth, etc., en y mêlant les bouffonneries d'un fou ; qui tantôt l'arrête sur des endroits où ma sensibilité voudrait courir et passer outre, et tantôt l'emporte avec indifférence, quand mon cœur serait si heureux de s'arrêter. Habitué que j'étais, par la pratique des poètes modernes, à chercher tout d'abord le poète même dans son œuvre, à rencontrer son cœur, à réfléchir familièrement avec lui sur sa matière, en un mot, avoir l'objet dans le sujet, je ne pouvais supporter que le poète ici ne se laissât jamais saisir, que jamais il ne voulût me rendre compte. Depuis plusieurs années déjà, Shakspeare était l'objet de mon étude et de tout mon respect, que je n'étais pas encore parvenu à aimer sa personne. Je n'étais
1. Il y a ici quelques différences dans les Heures : ^ Le poëte d'un monde jeune, naïf.... est froid, indifférent, concentré, sans aucune familiarité. Austère et prude comme la virginale Diane dans ses forêts, il se dérobe.... Il ne rend point amour pour amour, rien ne peut fondre son cœur, ni dénouer la sévère ceinture de sa chasteté. Il n'est pas rare , etc. »