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Voyez, dans le tomel", la Vie de Schiller, p

pas encore capable de comprendre la nature de première main. Son image seule, réfléchie par l'entendement et arrangée par les règles, voila tout ce que pouvait supporter mon regard ; et, à ce titre, la poésie sentimentale des Français ou celle des Allemands, de 1750 à 1780 environ, était ce qui me convenait le mieux. Au reste, je ne rougis point de ce jugement d'enfant : les critiques adultes prononçaient alors dans le même sens, et poussaient la naïveté jusqu'à publier leurs arrêts dans le monde.

Même chose m'est arrivée pour Homère , avec qui je fis connaissance plus tard encore. Je me rappelle aujourd'hui ce remarquable endroit du sixième livre de V Iliade, où Glaucus et Diomède se rencontrent l'un l'autre dans la mêlée, puis se reconnaissent pour hôtes et échangent des présents. On peut rapprocher de cette touchante peinture de la piété avec laquelle s'observaient, même à la guerre, les lois de V hospitalité , une peinture de là générosité chevaleresque qui se trouve dans Arioste. Deux chevaliers, deux rivaux en amour, Ferragus et Renaud, celui-ci chrétien, l'autre Sarrasin, après s'être battus à outrance, tout couverts de blessures, font la paix et montent sur le même cheval pour aller chercher la fugitive Angélique. Ces deux exemples, quelque différents qu'ils soient d'ailleurs, reviennent à peu près au même quant à l'impression produite sur nos cœurs : tous deux nous représentent la noble victoire du sentiment moral sur la passion, et nous touchent par la naïveté des sentiments. Mais quelle différence dans la manière dont s'y prennent les deux poètes pour décrire deux scènes si analogues! Arioste, qui appartient à une époque avancée, à un monde où la simplicité de mœurs n'était plus de mise, ne peut dissimuler, en racontant ce trait, l'étonnement, l'admiration qu'il en ressent. Il mesure la distance de ces mœurs aux mœurs de son temps, et ce sentiment est plus fort que lui. Il abandonne tout à coup la peinture de l'objet, et paraît de sa personne sur la scène. On connaît cette belle stance qu'on a de tout temps particulièrement admirée :

0 noblesse! ô générosité des vieilles mœurs chevaleresques! Celaient des rivaux, séparés par leur foi, souH'raiil dans tout leur corps une douleur amère, à la suite d'un combat à outrance; el, sans nul soupçon, les

voilà qui chevauchent de compagnie par des sentiers tortueux et sombres. Stimulé par quatre éperons, le cheval précipite sa course, jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'endroit ou le chemin se partage*.

Voyons maintenant le vieil Homère. A peine Diomède a-t-il appris, par le récit de Glaucus, son adversaire, que celui-ci est depuis plusieurs générations l'hôte et l'ami de sa famille, il enfonce sa lance dans la terre, s'entretient familièrement avec lui, et tous deux conviennent de s'éviter dorénavant dans la mêlée. Mais écoutons Homère lui-même :

i( Ainsi donc je suis pour toi maintenant un hôte fidèle dans Argos et toi pour moi dans la Lycie, quand je visiterai ce pays. Nous éviterons donc que nos lances se rencontrent dans la mêlée. N'y a-t-il pas pour moi d'autres Troyens ou de vaillants alliés à tuer, lorsqu'un dieu me les offrira et que mes jambes les atteindront, et pour toi, Glaucus, assez d'Achéens, pour que tu immoles qui tu pourras? Mais échangeons nos armes, afin que les autres voient aussi que nous nous vantons d'être hôtes dès le temps de nos pères. » Ainsi parlèrent-ils, et, s'élançant de leurs chars, ils se prirent les mains et se jurèrent amitié l'un à l'autre*.

n eût été difficile à un poète moderne (au moins à un poète qui serait moderne dans le sens moral de ce mot) d'attendre même jusqu'à cet endroit oi^i nous nous arrêtons pour témoigner sa joie en présence d'une telle action. Nous le lui pardonnerions d'autant plus aisément que, nous aussi, à la lecture, nous sentons ici que notre cœur fait une pause et se détourne volontiers de Tobjet pour ramener ses regards sur lui-même. Mais pas la moindre trace de tout cela dans Homère. Comme s'il venait de rapporter quelque chose qui se voit tous les jours, que dis-je? comme s'il ne portait point un cœur dans sa poitrine, avec sa véracité sèche et nue il poursuit :

Alors le fils de Saturne aveugla Glaucus, qui, échangeant son armure avec Diomède, lui donna des armes d'or du prix d'une hécatombe, pour des armes d'airain qui ne valaient que neuf bœufs*.

Les poètes de cet ordre, les poètes proprement naïfs, ne sont plus guère à leur place dans un âge artificiel. Aussi bien n'y

1. Roland Furieux, chant i'"' , stance 32. {Note de Schiller.)

2. Iliade, VI, 224-233. Schiller se sert, et il en avertit en note, de la traduction de Voss (tome I, p. 153).

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