‹ EsthétiqueChapitre 55 sur 74 · POESIE SATIRIQUE · texte numérisé non relu

POESIE SATIRIQUE

Le poëte est satirique lorsqu'il prend pojr sujet la distance où les choses sont de la nature et le contraste de la réalité et de l'idéal (quant à l'impression qu'en reçoit l'âme , ces deux sujets reviennent au même). Mais, dans l'exécution, il peut mettre du sérieux et de la passion, ou du badinage et de la sérénité, selon qu'il se complaît dans le domaine de la volonté ou sur le terrain de l'entendement. Dans le premier cas , c'est la satire vengeresse ou pathétique; dans le second, c'est la satire plaisante.

Je sais bien qu'à prendre les choses à la rigueur, le but du poëte ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est trop frivole pour le sérieux que nous voulons au fond de toute espèce de jeu poétique. Si vous me faites voir des contradictions morales, nécessairement mon cœur prend parti, et par conséquent mon âme n'est plus libre. Or, nous savons que tout intérêt propre, c'est-à-dire toute relation à un besoin, doit être bannie des émotions poétiques. Si vous me faites voir, au contraire, des contradictions qui ne choquent que l'entendement, mon cœur reste dans l'indifférence, et pourtant le poëte a affaire aux deux plus puissants intérêts du cœur humain, à la nature et à l'idéal. Ce n'est donc pas un problème sans difficulté pour lui , que de ne point manquer, dans la satire pathétique, à la forme poétique, c'est-à-dire à la liberté de l'imagination et de ses jeux; et, dans la satire plaisante, de ne point perdre de vue le fond poétique, je veux dire le sentiment de l'infini. Ce

problème, il n'y a qu'une manière de le résoudre. La satire vengeresse arrive à la liberté poétique en s'élevant jusqu'au sublime; la satire railleuse acquiert une valeur et un fond poétique, lorsqu'elle traite son objet conformément aux lois du beau.

Dans la satire, la réalité est opposée, comme imperfection , à l'idéal, considéré comme la réalité suprême. Tl n'est nullement nécessaire d'ailleurs que l'idéal y soit expressément représenté , pourvu que le poète sache l'éveiller dans nos âmes ; mais il faut toujours qu'il l'éveille, sans quoi il n'exercera absolument aucune action poétique. Ainsi la réalité est ici un objet nécessaire d'aversion; mais il faut encore, toute la question est là, que cette aversion vienne nécessairement de l'idéal qui est opposé à la réalité. Je m'explique : il pourrait se faire que cette aversion procédât d'une source purement sensible , et ne reposât que sur un besoin dont la satisfaction rencontre des obstacles dans le réel ; que de fois, en effet, nous croyons ressentir contre la société un mécontentement moral , tandis que nous sommes simplement aigris par les obstacles qu'elle oppose à notre inclination ! C'est cet intérêt tout matériel que le satirique vulgaire met en jeu, et comme, par cette voie, il ne manque jamais de provoquer en nous des mouvements affectifs, il s'imagine tenir notre cœur entre ses mains, et se croit passé maître en fait de pathétique. Mais tout patiiétique puisé à cette «source est indigne de la poésie, qui ne doit nous émouvoir qu'au moyen d'idées, et n'arriver à notre cœur qu'en passant par notre raison. I)e plus , ce pathétique impur et matériel n'aura jamais son effet sur les âmes qu'en surexcitant les facultés affectives, en occupant nos cœurs d'un sentiment pénible : à la différence du pathétique vraiment poétique qui exalte en nous le sentiment de l'indépendance morale, et qui se reconnaît h ce que la liberté de notre âme y persiste jusque dans l'état d'affection. En effet, lorsque l'émotion vient de l'idéal opposé au réel, la sublime beauté de l'idéal corrige toute impression de gêne, et la grandeur de l'idée dont nous sommes pénétrés nous élève par delà toutes les bornes de roxpérience. Ainsi, dans la représentation de quelque réalité révoltante, l'essentiel est que le nécessaire soit le fond sur lequel le poète ou

le narrateur place le réel ; qu'il sache disposer notre âme aux idées. Pourvu que le point d'où nous voyons et jugeons soit élevé, peu importe que l'objet soit bas et bien loin au-dessous de nous. Lorsque l'historien Tacite nous peint la décadence profonde des Romains du premier siècle , c'est une grande âme qui d'en haut laisse tomber ses regards sur un objet vil ; et la disposition où il nous met est véritablement poétique, parce que c'est la hauteur où il est placé lui-même, et où il a su nous élever, qui seule rend si sensible la bassesse de l'objet.

La satire pathétique doit donc toujours partir d'un cœur pénétré et vivifié par l'idéal. Il n'y a que l'instinct, l'instinct dominant de l'harmonie morale, qui puisse produire ce profond sentiment des contradictions morales, et cette ardente indignation contre la perversité, qui s'élève à l'inspiration chez un Juvénal, chez Swift, Rousseau, Haller*, et d'autres. Ces mêmes poètes auraient été et ne pouvaient manquer d'être aussi heureux dans la poésie touchante et tendre , si des causes accidentelles n'eussent donné de bonne heure à leur âme cette direction déterminée ; aussi voyons-nous que plusieurs d'entre eux ont réellement fait leurs preuves dans les deux genres. Tous ceux que je viens de nommer ont vécu dans un siècle dégénéré et ont eu sous les yeux d'horribles exemples de dépravation morale; ou bien leur propre destinée avait répandu de l'amertume dans leur âme. Il faut tenir compte aussi de l'esprit philosophique, qui, par son impitoyable rigueur à séparer la réalité de l'apparence et à pénétrer dans le fond des choses, incline les âmes vers cette âpreté et cette austérité, que montrent Rousseau , Haller, et d'autres, dans la peinture du réel. Mais toutes ces influences extérieures et accidentelles, qui n'ont jamais qu'une action restrictive , peuvent tout au plus déterminer la direction du génie : elles ne sont jamais le fond même de l'inspiration. Ce fond, chez tous, est nécessairement le même; et, pur de tout besoin extérieur, il dérive d'un ardent instinct qui les pousse vers l'idéal , instinct qui seul constitue la vraie voca-

1. n y a quelques noms de plus dans les Heures : « Chez un Juvénal, chez Lucien, Dante, Swift, Young, Rousseau, Haller, et d'autres. »

tion du poëte satirique en général, comme celle de tout poëte sentimental.

Si la satire pathétique ne sied qu'à des âmes sublimes , de même la satire railleuse ne peut réussir qu'à une belle àme. Celle-là en effet, est déjà garantie de la frivolité par le sérieux même de son objet; mais celle-ci, qui ne peut traiter que des sujets moralement indifférents, tomberait infailliblement dans le frivole, et perdrait toute dignité poétique, si l'exécution, chez elle, ne rehaussait la matière, et si le svjet, la personne du poëte, ne se substituait à son objet. Or, il n'est donné qu'à une belle âme d'imprimer son caractère , son entière image , à chacune de ses manifestations, indépendamment de l'objet de son activité. Une âme sublime ne peut se faire connaître pour telle que par des victoires isolées sur la rébellion des sens, qu'à certains moments d'exaltation, et par des efforts sans durée; dans une belle âme, au contraire, l'idéal agit à la façon de la nature, et partant avec continuité : aussi peut-il se manifester en ellemême dans l'état de repos. La mer profonde ne paraît jamais plus sublime que lorsqu'elle est agitée; la vraie beauté d'un clair ruisseau est dans son cours paisible K

C'est une question qu'on a souvent débattue, de savoir lequel des deux genres, la tragédie ou la comédie, doit passer avant l'autre. Si l'on entend simplement demander par là quel est celui des deux qui traite de l'objet le plus important, il n'y a pas l'ombre d'un doute : l'avantage est du côté de la tragédie. .Mais veut-on savoir lequel des deux suppose le plus de valeur dans le sujetj dans l'auteur, la question en ce cas se décide tout aussi nettement en faveur de la comédie. Dans la tragédie, la matière par elle-même fait déjà beaucoup : dans la comédie, l'objet ne fait rien, et le poëte tout. Or, comme dans les jugements du goût, il ne faut tenir aucun compte de la matière traitée, il s'ensuit naturellement que la valeur esthétique de ces deux genres sera en raison inverse de l'importance propre de leurs matières. Le poëte tragique est soutenu par son objet : dans la comédie, au contraire, c'est le sujet, la personne du poëte qui doit maintenir

1. Cette dernière phrase n'est point dans les Heures. Schiller l'a ajoutée dans les Opuscules en prose.

son Objet a la hauteur esthétique. Le premier n'a qu'à prendre son élan, et cela ne demande pas un si grand effort : l'autre doit rester égal à lui-même; il faut qu'il soit d'avance, et comme chez lui, là où le poëte tragique n'arrive qu'au moyen d'un élan. Et voilà précisément ce qui distingue une belle âme d'une âme sublime. Une belle âme porte d'avance en soi toutes les grandes idées; elles découlent sans contrainte et sans peine de sa nature même : nature infinie, au moins en puissance, à quelque point de sa carrière que vous la preniez. Une âme sublime peut s'élever à toute espèce de grandeur, mais à la condition de faire effort; elle peut s'arracher à tout état de servitude , à tout ce qui borne et restreint, mais seulement par la force de sa volonté. Celle-ci, par conséquent, n'est libre que par saccades et avec effort; l'autre l'est avec aisance, et toujours.

Produire en nous cette liberté d'esprit et l'entretenir, c'est le beau problème de la comédie , de même que le but de la tragédie est de rétablir en nous cette liberté d'esprit par des voies esthétiques, lorsqu'elle a été violemment suspendue par la passion. Par conséquent, il faut dans la tragédie que le poëte, comme s'il faisait une expérience, suspende artificiellement notre liberté d'esprit, puisque c'est en la rétablissant que la tragédie montre sa vertu poétique; dans la comédie, au contraire, il faut se garder que les choses en viennent jamais jusqu'à cette suspension de la liberté. De là vient que le poëte tragique traite toujours son sujet au point de vue pratique, tandis que le poëte comique traite toujours le sien théoriquement, lors même que le poëte tragique, comme Lessing dans son Nathan, se serait passé la fantaisie de traiter une matière théorique, et l'autre une matière pratique. Peu importe où le poëte ait emprunté son sujet : ce qui le rend tragique ou comique, c'est le tribunal devant lequel il le fait comparaître. Le poëte tragique doit se défier du raisonnement calme, et s'adresser toujours au cœur : le poëte comique doit se garder de la passion , et toujours occuper l'esprit. Ainsi l'un fait éclater son art en excitant constamment le pathétique, l'autre en détournant constamment le pathétique; et, naturellement, l'art est d'autant plus grand de part et d'autre que le sujet de l'un est d'une nature plus abstraite , et que celui de l'autre incline davantage au

pathétique '. Si donc la tragédie a un point de départ plus important, il faut, d'un autre côté, reconnaître que la comédie tend à un but plus important; et, si elle pouvait l'atteindre, elle rendrait toute tragédie superflue et impossible. Ce but n'est autre chose que le terme suprême auquel l'homme doit aspirer sans cesse : c'est de s'affranchir de toute passion , c'est de voir toujours autour de soi et en soi d'une vue claire et d'un regard calme, c'est de reconnaître partout plus d'accident que de fatalité , et de rire de la sottise plutôt que de s'irriter ou de se lamenter de la malice.

Qu'il s'agisse de la vie réelle, ou de tableaux poétiques, il nous arrive assez souvent de prendre ce qui n'est que légèreté d'esprit, talent agréable, bonne et joyeuse humeur, pour autant d'indices d'une belle âme; et la moyenne du goût public ne s'élevant jamais au-dessus de l'agréable, il est facile à ces sortes de jolis esprits d'usurper le renom de belles âmes , renom si difficile à mériter. Mais nous avons une pierre de touche infaillible pour distinguer l'heureuse facilité qui est dans l'humeur, de celle où l'on arrive par la possession de l'idéal , aussi bien que pour distinguer la vertu qui tient au tempérament, de la véritable moralité du caractère : c'est de les mettre aux prises l'une et l'autre avec un objet qui a de la grandeur et qui présente de sérieuses difficultés. Mis à cette épreuve, l'esprit élégant et joli ne manque jamais de tomber dans la platitude, de même que la vertu de tempérament tombe dans le matériel : l'âme véritablement belle, au contraire, s'élèvera alors non moins infailliblement à l'état d'âme sublime.

Tant que Lucien ne fait que châtier la sottise, dans les Sou-

1. Nathan le Sage n'a point mérité cet éloge : ici le caractère glacial du sujet a refroidi tout l'ouvrage. Mais Lessing lui-môme savait bien (]ue ce n'était point là une tragédie, et tout son tort est d'avoir oublié pour son propre compte (ainsi nous faisons tous!) cette doctrine exposée dans la Dramaturgie : « Que le poëte n'est point autorisé à faire servir la forme tragique à un autre but que le but tragique. « A moins d'y apporter des cbangements très-considéial)lcs, jiî ne sais trop si ce poëme aurait jamais pu faire une bonne tragédie; tandis qu'avec de simples changements dans la forme, il en pouvait sortir une bonne comédie. C'est «pie, pour atteindre ce dernier but, il eût fallu sacrifier le pathétique, tandis (|ue, j)Our attcMudre l'autre, il eilt fallu sacrifKM- le raisonnement ; et je n'ai pas besoin de dire sur lequel de ces deux éléments repose surtout la beauté d« ce poëme. {Note de Schiller.)

haits^ par exemple, dans les Lapithes , dans Jupiter-Tragœdiis , ce n'est qu'un railleur dont la joyeuse humeur nous amuse; mais c'est tout un autre homme en plusieurs endroits de son Nigrinus, de son Timon ^ de son Alexandre, où son esprit satirique s'en prend aussi à la perversité morale : « Malheureux (c'est ainsi qu'il commence, dans son Nigrinus, le tableau révoltant de la Rome d'alors), malheureux, pourquoi as-tu quitté la lumière du soleil , la Grèce , et cette vie heureuse et libre, pour venir dans cette cohue de servitude fastueuse, de saluts et de visites, de festins, de sycophantes, de flatteurs, d'empoisonneurs, de gens qui épient les héritages, de faux amis, etc.*? » C'est dans ces occasions-là et d'autres semblables que doit se révéler cette haute gravité de sentiment que je veux trouver au fond de tous les jeux de l'esprit, pour que ces jeux soient poétiques. Il n'est pas jusqu'à cette raillerie méchante dont Lucien, de même qu'Aristophane, poursuit Socrate, où ne se trahisse un bon sens sérieux, qui venge la vérité des sophistes, et qui combat pour un idéal qu'il est loin seulement de toujours exprimer. Lucien a fait plus : il a justifié ce caractère dans son Biogène et dans son Demonax, de façon à ne laisser aucun doute. Et chez les modernes, quel beau, quel grand caractère Cervantes n'a-t-il pas exprimé dans son Bon Quichotte^ toutes les fois que le sujet comporte de la grandeur! Quel magnifique idéal ne devait pas vivre dans l'âme du poète qui a conçu Tom Jones et Sophie 1 Et Yorick, le rieur, dès qu'il lui en prend envie, avec quelle grandeur, quelle puissance, il émeut notre âme! Dans notre Wieland aussi, je reconnais ce même sérieux de sentiment : lors même qu'il se joue, et qu'il s'abandonne à son humeur, la grâce du cœur anime et ennoblit ses fantaisies; elle marque de son empreinte jusqu'au rhythme de ses chants, et jamais l'essor ne lui fait défaut : dès que le sujet en vaut la peine, il nous emporte aux plus hautes régions.

On ne saurait porter le même jugement de la satire de Voltaire. Sans doute, chez cet écrivain aussi, c'est la vérité et la simplicité de la nature, qui çà et là nous fait éprouver des émo-

1. Mgrinus, § 17. — Nous traduisons l'allemaud de Schiller, non le grec de Lucien.

tions poétiques, soit qu'il rencontre réellement la nature et la retrace dans un caractère naïf, comme plus d'une fois dans son Ingénu; soit qu'il la cherche et la venge, comme dans son Candide et ailleurs. Mais, quand ni Tun ni l'autre n'a lieu, il peut sans doute nous amuser par la finesse de son esprit, jamais assurément il ne nous touche comme poète. Toujours sous sa raillerie il y a trop peu de sérieux, et c'est ce qui rend à bon droit suspecte sa vocation de poète. Tous ne rencontrez toujours que son intelligence, jamais son cœur. Nul idéal ne perce sous cette gaze légère ; à peine quelque chose d'absolument fixe sous ce perpétuel mouvement. Sa prodigieuse diversité de dehors et de formes, bien loin de rien prouver en faveur de la plénitude intime de son inspiration, témoigne plutôt du contraire; car il a épuisé toutes les formes sans en trouver une seule où il ait su mettre l'empreinte de son cœur. On est presque forcé de craindre que chez ce riche talent la pauvreté du cœur n'ait seule décidé la vocation à la satire. Et comment s'expliquer autrement qu'il ait pu parcourir une si longue route sans jamais sortir de cette ornière étroite? Quelle que soit la variété de la matière et des formes extérieures, nous voyons la forme intime revenir partout avec son éternelle et stérile uniformité; et, en dépit de sa carrière si féconde, il n'a jamais accompli en luimême le cercle de l'humanité, ce cercle que chez les satiriques mentionnés plus haut nous voyons avec joie parcouru tout entier.

Page 1