POÉSIE ÉLÉGIAQUE
Lorsque le poète oppose la nature à l'art, et l'idéal à la réalité, de telle sorte que la nature et l'idéal forment le principal objet de ses tableaux, et que le plaisir qu'on y prend soit l'impression dominante , je dis que c'est un poëte élégiaqiie. Dans ce genre, ainsi que dans la satire, je distingue deux classes. Ou bien la nature et l'idéal sont un objet de tristesse, quand l'une est représentée comme perdue pour les hommes, et l'autre comme non atteint. Ou bien tous deux sont un objet de joie , nous étant représentés comme une réalité. Dans le premier cas, c'est Y élégie au sens étroit du mot : dans le second, c'est Vidylle, dans son acception la plus étendue *.
1. Si je prends ces dénominations de satire, d'élégie et d'idylle, dans un sens plus large qu'on ne fait d'ordinaire, j'ai à peine besoin de m'en justifier, je pense, auprès des lecteurs qui vont au fond des choses. Mon intention n'est point du tout de déplacer les bornes qu'on a respectées jusqu'ici, non sans raison, dans la pratique, aussi bien pour la satire et l'élégie que pour l'idylle : je ne considère dans ces différents genres de poésie que la façon de sentir qui y domine; et chacun sait que c'est là une chose qui ne se peut renfermer dans ces étroites limites. Je puis être aiïecté d'une émotion élégiaque non-seulement par une élégie proprement dite, mais par un morceau de poésie dramatique ou d'épopée. Dans la Messiade, dans les Saisons de Thomson, dans le Paradis perdu, dans la Jérusalem délivrée, nous trouvons beaucoup de tableaux qui d'ordinaire n'appartiennent qu'à l'idylle, à l'élégie, à la satire. Et cette observation peut s'étendre, avec une simple différence du plus au moins, à presque toutes les poésies pathétiques. Mais quand je rattache l'idylle au genre élégiaque, c'est un point sur lequel une explication peut sembler plus nécessaire. Toutefois rappelons-nous qu'il n'est question ici que de cette sorte d'idylle qui est une espèce du genre sentimental , que de cette poésie dont le caractère essentiel est d'opposer la nature à l'art, et l'idéal à la réalité. Lors même que cette opposition n'est pas expressément marquée par le poëte, et qu'il se contente de mettre purement et isolément sous nos yeux ou le tableau de la nature non corrompue,
Comme l'indignation dans la satire pathétique, et la raillerie dans la satire plaisante, ainsi la tristesse, dans l'élégie, ne doit découler que d'une inspiration éveillée par le sentiment de l'idéal. C'est par là seulement que l'élégie acquiert une valeur poétique, et toute autre source de tristesse est bien au-dessous de la dignité de l'art. Le poète élégiaque cherche la nature, mais la nature dans sa beauté, et non pas seulement dans ce qu'elle a d'agréable ; dans son harmonieux accord avec l'idéal, et non pas seulement dans sa condescendance pour nos besoins. La tristesse que nous ressentons au souvenir des joies perdues, de l'âge d'or à jamais évanoui pour le monde, du bonheur, en vain regretté, de la jeunesse, de l'amour, etc., ne peut devenir la matière d'une poésie élégiaque , qu'autant que ces états de paix des sens se peuvent en même temps représenter comme des objets d'harmonie morale. C'est pour cela que, sans méconnaître, dans les chants plaintifs que pousse Ovide exilé au bord de l'Euxin, ce qu'il y a d'émotion, et, çà et là, de poésie, je ne puis guère les considérer, en somme, comme une œuvre poétique. Il y a beaucoup trop peu d'énergie, beaucoup trop peu d'âme et de noblesse dans sa douleur. C'est le besoin, et non l'enthousiasme , qui lui arrache ces plaintes : on y sent , je ne dirai pas une âme vulgaire, mais un noble esprit dans une disposition vulgaire, énervé et abattu par sa destinée. Sans
ou le tableau de l'idéal réalisé, celte opposition n'en existe pas moins dans son cœur, et se trahit, sans qu'il le veuille, à chaque trait de son pinceau. Et quand même il n'en serait point ainsi, la langue même dont il est forcé de se servir, par cela seul qu'elle porte l'empreinte de l'esprit du temps et qu'elle a subi l'influence de l'art, nous rappellerait au sentiment de la réalité avec ses bornes, de la civilisation avec ses combinaisons artificielles. Oui, notre propre cœur mettrait en regard de ce tableau de la pure et simple nature, l'expérience de la corruption, et, par suite, quand bien même ce n'aurait pas été l'intention du pfjëte, l'im[)ression produite sur nous serait éli'gia(]ue. Et cela est tellement inévitable que môme la plus haute jouissance (|ue lassent éprouver à l'houmie civilisé les plus beaux ouvrages de la poésie naïve, soit anciens, soit modernes, ne reste f)as longtemps pure : tôt ou tard, elle est accomi>agaée d'une inqjression élégiaque. Enfin je fais observer que la classification tentée ici, n'étant fondée que sur la dilTérence des façons de sentir, n'a i)as le moins du monde la prétention de l'aire loi pour ce qui regarde la classification des poèmes et la filiation des genres de ])oésie : car , du moment que le poule n'est nullement obligé, filt-ce d.ins le cours d un mCnie ouvrage, de s'en tenir conslanunent à la même maméiede sentw, il est clair que ce n'est pas d • là, mais seulement de la forme d'exposition, qu'on peut tirer la distinction des genres, {^ote de Schiller.)
doute, si nous songeons que l'objet de ses regrets est Rome, et la Rome d'Auguste, nous pardonnons à l'enfant de la joie sa tristesse ; mais Rome même avec ses magnificences et toutes ses félicités , à moins que l'imagination ne commence par en rehausser l'idée, n'est après tout qu'une grandeur finie, et par conséquent un objet indigne de la poésie, qui étant de sa nature au-dessus de tout ce que peut offrir le monde réel, n'a droit de regretter avec douleur que l'infini.
Ainsi, l'objet de la plainte poétique ne doit jamais être un objet externe, mais bien seulement un objet interne et idéal; lors même qu'elle déplore une perte réelle, il faut qu'elle commence par en faire une perte idéale. C'est à ramener l'objet fini aux proportions de l'infini que consiste proprement l'œuvre du poète. Par conséquent, la matière externe de l'élégie, considérée en elle-même, est toujours indifférente, puisque la poésie ne peut jamais l'employer telle qu'elle la trouve, et que c'est seulement par ce qu'elle en fait, qu'elle lui confère une dignité poétique. Le poète élégiaque cherche la nature, mais la nature en tant qu'idée et dans un degré de perfection qu'elle n'a jamais atteint en réalité, bien qu'il pleure cette perfection comme quelque chose qui a existé et qui maintenant est perdu. Quand Ossian nous parle des jours qui ne sont plus et des héros qui ont disparu , son imagination a depuis longtemps transformé ces tableaux que lui représente sa mémoire en un pur idéal, et métamorphosé ces héros en dieux. Les expériences diverses de telle ou telle perte en particulier se sont étendues et confondues dans l'idée générale de la mortalité, et le barde ému, que poursuit l'image de la ruine partout présente, prend son essor vers le ciel, pour y trouver dans le cours du soleil un emblème de ce qui ne passe points
J'arrive tout de suite aux poètes élégiaques des temps modernes. Rousseau , que l'on considère en lui le poète ou le philosophe, obéit toujours à la même tendance : chercher la nature, ou la venger de l'art. Suivant l'état de son cœur, suivant qu'il se complaît davantage ou à chercher la nature ou à la
1 Qu'on lise par exemple la magnifique pièce intitulée Cartlion.
(Note de Schiller.)
venger, nous le voyons tantôt ému de sentiments élégiaques, tantôt se monter au ton de la satire de Juvénal, tantôt, comme dans sdi Julie\ ravi dans la sphère de l'idylle. Ses compositions ont sans contredit une valeur poétique, puisque l'objet en est idéal : seulement, il ne sait point le traiter d'une façon poétique. Sans doute, son caractère sérieux l'empêche de tomber dans le frivole; mais ce sérieux aussi ne lui permet pas de s'élever au jeu poétique. Tantôt absorbé par la passion, tantôt par l'abstraction, il arrive rarement, si jamais il y arrive, a la liberté esthétique où le poète doit se maintenir devant son objet, et qu'il doit faire partager au lecteur. Ou bien c'est sa sensibilité maladive qui le domine, et ses impressions deviennent une torture; ou bien c'est la force de la pensée qui enchaîne l'imagination, et détruit par la rigueur du raisonnement toute la grâce de ses tableaux. Les deux facultés dont l'influence réciproque et dont l'intime réunion est proprement ce qui fait le poète, se rencontrent chez cet écrivain en un degré plus qu'ordinaire, et il ne lui manque qu'une chose, c'est que les deux qualités se manifestent en effet unies l'une avec l'autre; c'est que l'activité propre de la pensée se mêle davantage au sentiment, et la sensibilité au travail de la pensée. Aussi, même dans l'idéal qu'il s'est fait de la nature humaine, il est trop préoccupé des bornes de celte nature, et pas assez de sa puissance; il y trahit toujours un besoin de î^e/jos physique, plutôt qu'un besoin d'harmonie morale. C'est à sa sensibilité passionnée qu'il faut s'en prendre si, pour en finir au [ilus tôt avec cette lutte dont l'humanité lui offre le spectacle, il aime mieux ramener l'homme à l'uniformité inintelligente de sa condition première, que concilier le débat au sein de l'intelligente et féconde harmonie, la civilisation parfaite; s'il aime mieux arrêter l'art dès ses premiers pas, que d'attendre qu'il ait consommé son œuvre; bref, s'il préfère placer le but près de terre, et abaisser l'idéal, afin de l'atteindre d'auiant plus vite, d'autant plus sûrement, j'armi les poètes de l'Allemagne qui appartiennent h cette famille, je n(; veux mentionner ici que lialler, Kleist et Klopslock. Le caractère de leur poésie est sentimental : c'est par l'idéal