‹ EsthétiqueChapitre 57 sur 74 · La Nouvelle Heloïse · texte numérisé non relu

La Nouvelle Heloïse

qu'ils nous touchent, non par la réalité sensible; et cela, non pas tant parce qu'ils sont eux-mêmes nature, que parce qu'ils savent nous enthousiasm.er pour la nature. Toutefois, ce qui est vrai, en général, aussi bien de ces trois poètes que de tout poëte sentimental, n'exclut aucunement, cela va sans dire, la faculté de nous émouvoir, en particulier , par des beautés du genre naïf; sans quoi, ce ne seraient plus des poètes. Je veux dire seulement que ce n'est pas leur caractère propre et dominant de recevoir l'impression des objets avec un sentiment calme, simple, facile, et de rendre de même l'impression reçue. Involontairement, l'imagination, chez eux, devance l'intuition, et la réflexion est en jeu avant que la sensibilité ait fait son office : ils ferment les yeux et se bouchent les oreilles, pour se plonger dans les méditations intérieures. Leur âme ne saurait être touchée d'aucune impression, sans observer aussitôt ses propres mouvements, sans placer devant ses yeux et hors de soi ce qui se passe en elle. Il en résulte que nous ne voyons jamais l'objet lui-même, mais ce que l'intelligence et la réflexion du poëte ont fait de l'objet; et, lors même que cet objet est la propre personne du poëte, lors même qu'il veut nous représenter ses sentiments, nous ne sommes point instruits de son état immédiatement ni de première main ; nous voyons seulement comment cet état est réfléchi dans son âme, et ce qu'il en a pensé en tant que spectateur de lui-même. Lorsque Haller déplore la mort de sa femme (chacun connaît cette belle élégie), et qu'il débute de la manière suivante :

S'il faut que je chante ta mort, 0 Mariane, quel chant que celui-là!

Quand les soupirs luttent avec les paroles. Et que l'idée court après l'idée, etc.

nous pouvons trouver que cette description est rigoureusement vraie , mais nous sentons aussi que le poëte ne nous communique point, à proprement parler, ses sentiments, mais bien les pensées qu'ils lui suggèrent. Aussi l'émotion que nous éprouvons à l'entendre est-elle beaucoup moins vive : on se d;t que le poëte devait être déjà singulièrement refroidi, pour être ainsi spectateur de sa propre émotion.

SCHILLEB — ESTHÉT. Ih

Haller n'a presque jamais traité que des sujets d'un ordre supra-sensible, et une partie des poésies de Klopstock sont aussi de cette nature : ce choix seul les exclut déjà du genre naïf. Il fallait donc, pour peu qu'on voulût traiter ces sujets d'une façon poétique, il fallait, puisqu'on ne pouvait leur donner un corps, ni par conséquent en faire des objets d'intuition sensible, les faire passer du fini à l'infini, et les élever à l'état d'objets d'intuition spirituelle. En général, on peut dire que ce n'est qu'en ce sens qu'une poésie didactique se peut concevoir sans impliquer contradiction; car, pour le répéter encore une fois, la poésie n'a que deux domaines, le monde des sens et le monde idéal. Dans la région des concepts, dans le monde de l'entendement, elle ne peut absolument prospérer. Je ne connais encore, je le confesse, aucun poëme didactique, soit chez les anciens, soit chez les modernes, où le sujet soit purement et complètement ramené à l'individuel, ou purement et complètement élevé à l'idéal. Le cas le plus ordinaire, et encore dans les plus heureux essais, c'est que les deux principes changent de rôle entre eux : l'idée abstraite domine, et l'imagination, qui devrait régner sur tout le domaine de la poésie, a simplement la permission de servir l'entendement. Un poëme didactique oh la pensée même serait poétique et demeurerait telle, c'est une merveille que nous sommes encore à attendre.

Ce que nous disons ici des poésies didactiques en général, est vrai en particulier des poésies de Haller. La pensée même de ces poésies n'est point poétique, mais l'exécution le devient quelquefois, tantôt par l'emploi des images, tantôt par un certain essor vers l'idéal. C'est par celte dernière qualité seulement que les poésies de lïaller appartiennent à notre sujet. L'énergie, la profondeur, une gravité pathétique, tels sont les traits qui distinguent ce poëte. 11 a dans son ûme un idéal qui l'enflamme, et son ardent amour de la vérité va chercher dans les paisibles vallées des Alpes cette innocence des premiers âges que le monde ne connaît plus. Sa plainte est profondément touchante; il retrace, dans une satire énergique et presque amère, les égarements de l'esprit et du cœur, et avec amour la belle simplicité de la nature. Seulement, dans ses tableaux, l'abstraction est partout trop prédominante, de même (jue, dans son dme, l'en-

tendement prime la sensibilité. Constamment il enseigne plus qu'il ne peint, et, dans ses peintures même, son pinceau est plus énergique qu'aimable. Il est grand, hardi, plein de feu, sublime; mais il atteint rarement, il n'atteint jamais peut-être à la beauté.

Pour la solidité et la profondeur des idées, Kleist est de beaucoup inférieur à Haller : pour la grâce, peut-être aurait-il l'avantage, si toutefois, comme il arrive de temps en temps, nous ne lui imputons pas d'un côté comme un mérite ce qui lui manque de l'autre. L'âme sensible de Kleist jouit surtout avec délices de la vue des scènes et des mœurs champêtres; il se dérobe avec joie au vain bruit de la société, et trouve dans le sein de la nature inanimée l'harmonie et la paix, que ne lui offre plus le monde moral. Combien elle est touchante son Aspiration au reposa que de vérité, que de sentiment dans ces vers!

0 monde, tu es le tombeau de la véritable vie.

Souvent un généreux instinct m'attire vers la vertu;

Mon cœur est triste, un ruisseau de larmes baigne mes joues;

Mais l'exemple l'emporte, et toi, feu de la jeunesse !

Bientôt vous séchez ces nobles larmes.

Un homme digne de ce nom doit vivre loin des hommes I

Mais si l'instinct poétique de Kleist le mène ainsi loin du cercle étroit des relations sociales, dans la solitude et parmi les fécondes inspirations de la nature, l'image de la vie sociale et de ses -angoisses le poursuit, et aussi ses chaînes, hélas! Ce qu'il fuit, il le porte en lui-môme, et ce qu'il cherche reste éternellement hors de lui : jamais il ne peut triompher de l'influence fatale de son siècle. En vain trouve-t-il assez de flamme dans son cœur, assez d'énergie dans son imagination, pour animer par la peinture les froides conceptions de l'entendement :1a froide pensée, k chaque fois, tue les vivantes créations de la fantaisie, et la réflexion détruit l'œuvre mystérieuse de la sensibilité. Sa poésie, il faut le reconnaître, est d'un coloris aussi brillant, aussi varié que le printemps qu'il a chanté ; son imagination est vive et active; mais on pourrait dire qu'elle est plus mobile que riche, qu'elle se joue plutôt qu'elle ne crée, qu'elle va toujours

1. Voyez, dans les œuvres de Kleist, la pièce ainsi intitulée. (Note de Schiller.)

en avant d'une marche inquiète, plutôt qu'elle ne s'arrête pour amasser et façonner. Les traits se succèdent avec rapidité, avec exubérance, mais sans se concentrer pour former un individu, sans se compléter pour faire un tout vivant, sans se grouper en une figure. Tant qu'il reste dans la poésie purement lyrique, tant qu'il s'arrête aux peintures champêtres, d'une part la liberté plus grande de la forme lyrique, de l'autre la nature plus arbitraire du sujet, nous empêchent d'être frappés de ce défaut : dans ces sortes d'ouvrages, ce sont, en général, les sentiments du poète, plutôt que l'objet lui-même, dont nous attendons la peinture. Mais ce défaut ne devient que trop sensible lorsqu'il s'avise, comme dans Cisside et Pacliès, ou dans son Sènèque, de représenter des hommes et des actions humaines, parce qu'ici l'imagination se voit contenue dans de certaines bornes fixes et nécessaires, et qu'on ne peut plus tirer l'effet poétique que de V objet même. Ici, Kleist devient pauvre, ennuyeux, maigre et d'une insupportable froideur : exemple plein d'enseignements pour tous ceux qui , sans avoir la vocation intime , prétendent sortir de la poésie musicale pour s'élever jusqu'aux régions de la poésie plastique. Un esprit de la même famille, Thomson, a payé le même tribut à l'infirmité humaine.

Dans le genre sentimental, et surtout dans cette partie du genre sentimental que nous nommons élégiaque, il y a peu de poètes modernes , et encore moins de poètes anciens, qui se puissent comparer à notre Klopstock. Tout ce à quoi l'on peut atteindre hors des limites de la forme vivante et hors de la sphère de l'individualité, dans la région des idées, la poésie musicale ^ l'a produit chez ce poète. Ce serait sans doute lui îaire une grande injustice que de lui contester absolument cette

1. Poésie musicale : je me pcrs de ce terme pour apiielcr l'attention sur la (louDle parenté qui unit la poésie, d'une part aux arts musicaux, de l'autre aux arts plaslifiues. Selon (pie la poésie se propose de rei)résenter un objet déterminé, comme font les arts plastiques, ou qu'elle se borne à produire en nous, comme la musique, un certain état de Vâme, sans avoir besoin pour cela d'un objnt déterminé, on peut nommer la poésie p]asti(]ue ou musicale. Ainsi, celte derniùie qualification ne se rapporte pas soulciuent à ce (pii, dans la j)oésie, a[i[)artient proprement et malérioUcment à la musique; mais, en général, ;\ tous les efrots qu'elle peut produire dans nos ûmcs sans enfermer l'imagination dans les bornes d'un olyet déterminé; et c'est en ce sens que j'appelle par excellence Klopstock un pocile musiud. {iSotc de Schiller.)

vérité individuelle et ce sentiment de la vie que le poète naïf répand dans ses peintures. Beaucoup de ses odes, plusieurs traits isolés , soit de ses drames , soit de sa Messiade , représentent l'objet avec une vérité frappante , et en marquent admirablement les contours : surtout lorsque l'objet n'est autre que son propre cœur, il a fait preuve, en mainte occasion, d'un grand naturel et d'une naïveté charmante. Je veux dire seulement que ce n'est pas en cela que consiste la force propre de Klopstock, et qu'il ne faudrait peut-être pas chercher cette qualité dans toute son œuvre poétique. Autant la Messiade est une création magnifique au point de vue delà poésie musicale {on sàit maintenant ce que j'entends par ce terme), autant, au point de vue de la poésie plastique, là où l'on attend des formes déterminées, et déterminées pour V intuition, autant, dis-je, la Messiade laisse à désirer encore. Peut-être, dans ce poëme, les figures sont-elles suffisamment déterminées, mais elles ne le sont point assez en vue de l'intuition. C'est l'abstraction seule qui les a créées, et l'abstraction seule les peut discerner. Ce sont d'excellents types pour exprimer des idées, mais ce ne sont point des individus , ni des figures vivantes. Quant à l'imagination , à laquelle pourtant doit s'adresser le poète , et qu'il doit dominer en lui proposant toujours des formes parfaitement déterminées, on la laisse ici beaucoup trop libre de se représenter comme elle le voudra ces hommes et ces anges , ces divinités et ces démons, ce paradis et cet enfer. Je vois bien là de vagues contours où devra se renfermer l'entendement pour concevoir ces personnages ; mais je n'y trouve point la limite nettement tracée où devra se renfermer l'imagination pour les représenter. Et ce que je dis ici des caractères, doit s'appliquer à tout ce qui , dans ce poëme, est ou devrait être de l'action et de la vie, et non pas seulement dans cette épopée , mais aussi dans les poésies dramatiques de Klopstock. Pour refKendement, tout y est parfaitement déterminé et limité (il me suffit de rappeler ici son Judas, son Pilate, son Philon; son Salomon dans la tragédie qui porte ce titre ) ; mais pour l'imagination , tout cela manque beaucoup trop de forme, et il faut bien que je l'avoue, je ne trouve point du tout que notre poète soit ici dans sa sphère.

Sa sphère, c'est toujours le royaume des idées : et il sait élever à l'infini tout ce qu'il touche. On pourrait dire qu'il dépouille de leur enveloppe corporelle, pour les spiritualiser, tous les objets dont il s'occupe, de même que les autres poètes habillent d'un corps tout ce qui est spirituel. Le plaisir que donnent ses poésies s'obtient presque toujours par un exercice de la faculté de réflexion ; les sentiments qu'il sait éveiller en nous, et si profondément, si énergiquement, découlent toujours de sources supra-sensibles. De là le sérieux , la force, l'élan, la profondeur, qui caractérisent tout ce qui vient de lui; mais de là aussi cette perpétuelle tension d'esprit oii nous tient sa lecture. Aucun poète ( à l'exception peut-être de Young, qui, de ce côté , exige encore plus que lui , sans nous en dédommager comme lui ) , aucun poète ne pourrait moins convenir que Klopstock au rôle d'auteur favori et de guide dans la vie, parce qu'il ne fait jamais que nous conduire hors de la vie, parce qu'il n'appelle jamais sous les armes que l'esprit, sans récréer et refaire la sensibilité par la calme présence d'aucun objet. Sa Muse est chaste, elle n'a rien de terrestre, elle est immatérielle et sainte comme sa religion ; et l'on est forcé de reconnaître avec admiration que, s'il s'égare parfois sur ces hauteurs, jamais il ne lui est arrivé d'en tomber. Mais précisément pour cette raison, je confesse en toute ingénuité que je ne suis pas sans inquiétude pour le bon sens de ceux qui vont tout de bon et sans affectation prendre Klopstock pour leur livre de chevet, pour un livre où l'on puisse trouver des sentiments pour toute situation, ou auquel on puisse revenir de quelque situation que l'on sorte; peut-être môme, je le soupçonne, a-t-on vu en Allemagne assez de fruits de sa dangereuse influence. Ce n'est que dans certaines dispositions de l'âme , et aux heures d'exaltation,que Ton peut rechercher Klopstock et le bien sentir; c'est pour cela aussi qu'il est l'idole de la jeunesse, sans être pourtant, il s'en faut bien ! le choix le plus heureux qu'elle pût faire. La jeunesse qui aspire toujours au delà de la vie réelle, qui fuit toute forme arrêtée, et trouve toutes limites trop étroites , se laisse emporter avec amour, avec délices, dans les espaces infinis que lui ouvre ce poète. Mais attendez que le jeune homme soit devenu un homme, et que, du domaine des idées,

il revienne au monde de l'expérience , vous verrez décroître , et de beaucoup, cet amour enthousiaste pour Rlopstock, sans toutefois que l'âge altère en rien l'estime qui est due à ce phénomène unique , à ce génie si extraordinaire , à ces sentiments si nobles, l'estime que l'Allemagne, en particulier, doit à ce mérite éminent.

J'ai dit que ce poète était grand par excellence dans le genre élégiaquèj et il est à peine besoin de confirmer ce jugement en entrant dans le particulier. Capable d'exercer toute espèce d'action sur les cœurs , et passé maître pour tout ce qui tient à la poésie sentimentale, il peut tantôt ébranler les âm.es par le pathétique le plus élevé, tantôt les bercer de sensations douces et célestes ; pourtant son cœur se laisse aller ae préférence à une mélancolie inspirée et féconde ; pf^ quelque sublimes que soient les sons de sa harpe et de sa lyre,. ce sont toujours les tendres accents de son luth qui retentissent avec le plus de vérité et d'émotion profonde. J'en prends à témoin tous ceux dont l'dme est pure et sensible : ne donneraient-ils pas tous les endroits où Rlopstock est fort, hardi, toutes les fictions, toutes les descriptions magnifiques , tous les modèles d'éloquence, qui abondent dans la Messiade , toutes ces comparaisons éclatantes où excelle notre poëte , ne les donneraient-ils pas pour ces pages où respire la tendresse, V Élégie à Ebert, par exemple, ou bien cette admirable poésie intitulée Bardale^ ou encore les Tombes ouvertes avant l'heure y la Nuit d'Été, le Lac de Zurich, et mainte autre pièce de ce genre? De même la Messiade m'est chère comme un trésor de sentiments élégiaques et de peintures idéales, bien qu'elle me satisfasse peu comme récit d'une action et comme œuvre épique.

Je devrais peut-être, avant de quitter ce domaine, rappeler les mérites en ce genre d'Uz, Denis, Gessner (dans sa i/ori d'Abel)^ Jacobi, de Gerstenberg, Hôlty, de Gôckingk, et de plusieurs autres, qui tous ont su toucher par des idées, et dont les poésies appartiennent au genre sentimental dans le sens où nous sommes convenus d'entendre ce mot. Mais mon but n'est point ici d'écrire une histoire de la poésie allemande; je n'ai voulu qu'éclaircir ce que j'ai dit plus haut, par quelques exemples empruntés à notre littérature. J'ai voulu montrer que les poètes

anciens et les poètes modernes, les auteurs de poésie naïve et de poésie sentimentale, suivent des chemins essentiellement différents, pour arriver au même but; que les uns émeuvent par la nature, l'individualité, la sensibilité toute vive, tandis que les autres, au moyen des idées et d'une haute spiritualiié, exercent sur notre âme une action tout aussi puissante, quoique moins étendue.

On a vu, parles exemples qui précèdent, comment la poésie sentimentale conçoit et traite les sujets pris de la nature : on serait peut-être curieux de savoir aussi comment la poésie naïve traite un sujet de l'ordre sentimental. Question absolument neuve, à ce ^'j'il semble, et d'une difficulté toute particulière; car, avant tout, s'est-i! jamais présenté un sujet de V ordre sentimental aux époques primiti;'<^.s et naïves? et dans les âges modernes, où est le poète naïf avec qui nous pourrions faire cette expérience? Eh bien, cela n'empêche pas que le génie ne se soit posé ce problème et ne l'ait résolu avec un bonheur merveilleux. Un caractère qui, avec une sensibilité ardente, embrasse l'idéal et fuit la réalité, pour s'élever à un infini sans existence; toujours occupé à chercher hors de soi ce qu'il détruit incessamment au dedans de soi ; un esprit qui ne trouve de réalité que dans ses rêves , et pour qui les réalités de la vie ne sont que bornes et entraves; qui enfin ne voit dans sa propre existence qu'une barrière et va comme de raison jusqu'à forcer cette barrière même, afin de pénétrer jusqu'à la réalité véritable: un tel esprit, ce périlleux extrême du caractère sentimental, est devenu la matière que s'est proposée un poète, dans l'àme duquel la nature agit d'une action plus pure et plus fidèle que dans pas une autre, et qui est peut-être aussi de tous les poètes modernes celui qui s'écarte le moins de la vérité sensible des choses.

Il est intéressant de voir avec quel heureux instinct tout ce qui est de nature à alimenter l'esprit sentimental se trouve ramassé dans Werther : un amour rêveur et malheureux, un sentiment très -vif de la nature, le sens religieux joint à l'ivsprit de contemplation })hilosophi(iuc, enfin, et j)our ne rien omettre, le monde d'Ossian, sombre, informe, mélancolique. Ajoulez à cela l'aspect sous lequel se présente le contraste de la réalité,

tout ce qu'il y a de moins propre à la faire aimer, ou plutôt tout ce qu'il y a de plus propre à la faire haïr ; voyez comme toutes les circonstances extérieures se réunissent pour repousser l'infortuné dans son monde idéal : on comprend alors qu'il était de toute impossibilité qu'un caractère ainsi fait pût se sauver et sortir du cercle où il était enfermé. Le même contraste revient dans le Torquato Tasso du même poëte, bien que les caractères soient tout différents. Il n'est pas jusqu'à son dernier roman \ où Tonne rencontre, ainsi que dans le premier, cette opposition entre l'esprit poétique et le sens commun des gens positifs, entre l'idéal et le réel, entre la façon subjective et la façon objective de voir et de se représenter les choses : c'est la même opposition, dis-je, mais avec quelle diversité ! Dans Faust même, nous trouvons encore ce contraste, rendu il est vrai, le sujet le voulait ainsi, bien plus grossièrement des deux parts, et matérialisé. 11 vaudrait bien la peine qu'on tentât une explication psychologique de ce caractère, personnifié et spécifié de quatre manières si différentes.

On a fait observer plus haut qu'une simple disposition à la légèreté d'esprit, à la bonne humeur, s'il ne s'y joint dans l'âme même un certain fonds d'idéal, ne suffisait pas à constituer une vocation de poète satirique , bien qu'en général on fasse volontiers cette confusion : de même , une simple disposition aux sentiments tendres, la mollesse du cœur et la mélancolie, ne suffisent point à constituer une vocation pour l'élégie. Ni d'un côté ni de l'autre je ne puis reconnaître le véritable talent poétique : il y manque l'essentiel, je veux dire ce principe énergique et fécond qui doit animer le sujet et produire le beau véritable. Aussi les productions de ce dernier genre, du genre tendre, ne font-elles que nous énerver; et, sans réconforter le cœur, sans occuper l'esprit, elles ne vont qu'à flatter en nous la nature sensible. Une disposition constante à cette façon de sentir, finit nécessairement, à la longue, par amollir le caractère et le fait tomber dans un état de passivité d'où rien de réel ne peut sortir ni pour la vie extérieure ni pour la vie

1. La première partie de Wilhelm Meister, dont Goethe communiquait au fur et à mesure le manuscrit à Schiller.

intérieure. On a donc parfaitement fait de poursuivre par d'impitoyables railleries cette fatale manie de sentimentalité ^ et de mélancolie larmoyante qui s'empara de l'Allemagne il y a quelque dix-huit ans, à la suite de certains ouvrages excellents, mais qui furent mal compris et indiscrètement imités : on a bien fait, dis-je, de combattre ce travers, quoique l'indulgence avec laquelle on est disposé à recevoir les parodies de ces caricatures élégiaques (parodies qui ne valent guère mieux), la complaisance pour les mauvais plaisants , pour la satire sans cœur et la jovialité sans esprit^, fassent voir assez clairement que ce zèle contre la sensiblerie ne part pas d'une source absolument pure. Dans la balance du vrai goût, Tun ne peut pas peser plus que l'autre, attendu qu'il manque ici et là ce qui fait la valeur esthétique d'une œuvre d'art , l'union intime de l'esprit avec la matière et le double rapport de l'œuvre avec la faculté de sentir comme avec la faculté de l'idéal.

On s'est moqué de Siegwart et de son histoire de couvent', et l'on admire les Voyages dans le midi de la France'' : l'une et l'autre production cependant ont tout autant de droits à être estimées en un certain sens, et tout aussi peu de droits à être louées sans réserve. Une sensibilité vraie, quoique excessive, donne du prix au premier de ces romans : une humeur vive et légère, un esprit fm, recommandent l'autre ; mais l'un manque absolument de la sobriété d'esprit qui y conviendrait, et l'autre de toute dignité esthétique. Si vous consultez l'expérience, l'un est quelque peu ridicule; si vous songez à l'idéal, l'autre est presque

1. M. Adelung définit la sentimentalité : « une disposition à éprouver des sentiments doux et tendres sans aucun but raisonnable et sans mesure. » Heureux M. Adelung, qui n'éprouve d'émotions qu'autant qu'il a un but, et, qui plus est, un but raisonnable! {Note de Schil'er,)

2. Soit dit sans troubler le mécbant plaisir de certains lecteurs; et (ju'iraporte après tout à la critique qu'il y ait des gens pour s'édifier et s'auiusor des facéties ordurières de M. Blumauer? Mais nos aristarques au moins devraient s'abslenir de nienlionner avec une sorte d'estime des productions dont l'existence même devrait bien rester un secret pour les gens de goût. Je ne nie pas qu'il ne jiuisse y avoir là du talent et de l'enjouement; mais raison do plus pour déplorer qu'on en fasse un usage si impur. Je ne parle point de nos comédies allemandes : les poètes peignent le temps où ils vivent, (Note de Schiller.)

Page 1