Sicywart, roman du J. M. Miller, publié h Ulm en n
4. Le Voyage dans les province'^ méridionales de la franco, par M. A. de Thùmmel, parut à Leipzig, de 1791 à 1805.
méprisable. Or, la véritable beauté devant nécessairement être d'accord et avec la nature et avec l'idéal, il est clair que ni l'un ni l'autre de ces deux romans ne saurait prétendre à passer pour un bel ouvrage. Et, malgré tout, il est naturel que le roman de Thiimmel se fasse lire avec beaucoup de plaisir . cela doit être, et je le sais par expérience. Il ne blesse en effet que ces exigences qui ont leur principe dans l'idéal, et qui par conséquent n'existent pas pour la plupart des lecteurs; qui, ' même chez les plus délicats, ne se font pas entendre à ces heures où on lit des romans : quant aux autres besoins de l'esprit, et aux besoins des sens surtout, ce livre leur donne au contraire une satisfaction peu commune ; il doit donc être, il restera à bon droit, un des livres favoris de notre temps et de toutes les époques où l'on n'écrit des œuvres esthétiques que pour plaire, où l'on ne lit que pour se procurer un plaisir.
Mais la littérature poétique n'offre-t-elle pas aussi, même dans ses monuments classiques, quelques exemples analogues d'atteintes portées à l'idéal, à sa pureté supérieure? N'y en a-t-il pas qui, par leur sujet tout grossier et tout sensuel, semblent s'éloigner étrangement de ce spiritualisme que je demande ici à toute œuvre d'art? Ce que le poète peut se permettre, lui, le chaste nourrisson des Muses, ne devrait-il pas être accordé au romancier, qui n'est que le demi-frère du poète, et qui touche encore par tant de points à la terre? Je puis d'autant moins éluder ici cette question, qu'il y a des chefs-d'œuvre, aussi bien dans le genre élégiaque que dans le genre satirique, où l'on cherche et recommande une nature tout autre que celle dont il est question dans cet Essai, et où l'on a l'air de la défendre non pas tant contre les mauvaises mœurs que contre les bonnes. La conclusion serait ou qu'il faut rejeter ces sortes de poèmes, ou qu'en traçant ici l'idée de la poésie élégiaque, nous aurions beaucoup trop donné à l'arbitraire.
Ce que le poète, disais-je , peut se permettre , faudrait-il ne le point tolérer chez un conteur en prose ? La réponse est contenue dans la question. Ce que l'on accorde au poète ne prouve rien pour celui qui n'est pas poète. Cette tolérance, en effet, repose sur l'idée même que nous devons nous faire du poète , et seulement sur cette idée : ce qui chez lui est une liberté lé-
gitime , n'est qu'une licence digne de mépris , dès qu'elle ne prend plus sa source dans l'idéal, dans ces nobles et hautes inspirations qui font le poëte.
Les lois de la décence sont étrangères à la nature innocente : l'expérience de la corruption leur a seule donné naissance, Mais une fois que cette expérience a été faite , et que l'innocence naturelle a disparu des mœurs , ces lois désormais sont des lois sacrées que l'homme qui a le sens moral ne doit pas enfreindre. Elles régnent dans un monde artificiel du même droit que les lois de la nature dans l'innocence des premiers âges. Mais à quel caractère reconnaît-on le poëte? Précisément à ce qu'il fait taire dans son âme tout ce qui rappelle un monde artificiel , et qu'il fait revivre en lui la nature même avec sa simplicité primitive. Du moment qu'il a fait cela, il est afi"ranchi, par cela seul, de toutes les lois par lesquelles un cœur dépravé s'assure contre lui-même. 11 est pur, il est innocent, et tout ce qui est permis à la nature innocente lui est également permis. Mais vous qui le lisez , ou l'écoutez , si vous avez perdu votre innocence , et si vous êtes incapables de la retrouver, fût-ce pour un moment, au contact purifiant du poëte, c'est votre faute, et non la sienne; que ne le laissez-vous-là ! ce n'est pas pour vous qu'il a chanté I
Yoici donc, en ce qui touche ces sortes de libertés, les règles que nous pouvons établir.
Disons d'abord que la nature seule peut justifier ces licences ; d'où il suit que l'on ne saurait légitimement s'y porter par choix, ni avec un parti pris d'imitation ; la volonté, en efi'et, doit toujours se diriger selon les lois de la morale , et de sa part, toute condescendance pour la sensualité est absolument impardonnable. Il faut donc que ces licences soient, avant tout, de lanflï-" veté. Mais comment nous convaincre qu'elles soient en efiel naïves? Nous les tiendrons pour telles si nous les voyons accompagnées et soutenues de toutes les autres circonstances qui ont pareillement leur raison d'être dans la nature; car la nature ne se nîconnaît qu'à l'étroite et rigoureuse cons('()uence, à l'unité, à l'iiniforniité de ses ellets. Ce n'est qu'à une àme (jui a horreur en toute occasion de touit espèce d'artifice, et (jui , par conséquent , le rejette aussi là où il lui serait utile, c'est à
celle-là seulement que nous permettons de s'en affranchir là où les conventions artificielles la gênent et l'entravent : un cœur qui se soumet à toutes les obligations de la nature a seul le droit de profiter aussi des libertés qu'elle autorise. Tous les autres sentiments de ce cœur-là devront par conséquent porter l'empreinte de la nature : il sera vrai, simple, libre, franc, sensible et droit; tout déguisement, toute ruse, toute fantaisie arbitraire , toute petitesse d'égoïsme , seront bannis de son caractère, et vous n'en verrez pas trace dans ses écrits.
Seconde règle : la belle nature peut seule justifier des libertés de ce genre ; d'où il suit qu'elles ne doivent pas être l'éruption exclusive des appétits; car tout ce qui procède uniquement des besoins de la nature sensible, est méprisable. C'est donc de tout l'ensemble et delà plénitude de la nature humaine que doivent partir aussi ces vives manifestations. Il faut que nous y retrouvions Vhumanité. Mais commentjuger qu'elles procèdent en effet de notre nature tout entière, et non pas seulement d'un besoin exclusif et vulgaire de la sensibilité? 11 faut pour cela que nous voyions, qu'on nous représente ce tout dont elles forment un trait particulier. Cette disposition de l'ame à éprouver les impressions de la sensibilité est en soi chose innocente et indifférente. Elle ne messied à un homme, que parce que, lui étant commune avec les animaux, elle accuse en lui l'absence de la véritable, de la parfaite humanité; elle ne nous choque dans un poëme que parce qu'une telle œuvre ayant la prétention de nous plaire , l'auteur semble par conséquent nous croire capables, nous aussi, de cette infirmité morale. Mais, lorsque nous voyons dans l'homme qui s'y est laissé entraîner par surprise, tous les autres caractères qu'embrasse la nature humaine en général, lorsque nous trouvons, dans l'œuvre où Ton a pris de ces libertés, l'expression de toutes les réalités de la nature humaine, ce motif de mécontentement disparaît, et nous pouvons jouir , sans que rien altère notre joie, de cette naïve expression d'une vraie et belle nature. Par conséquent , ce même poëte qui ose se permettre de nous associer à des sentiments si bassement humains, doit savoir, d'un autre côté, nous élever à tout ce qu'il y a de grand, ^^, beau, de sublime dans notre nature.
Nous aurions donc trouvé là une mesure à laquelle nous pourrions soumettre avec confiance le poëte qui entreprend sur la décence , et qui ne craint pas de pousser jusque-là pour peindre librement la nature. Son œuvre est commune, basse, absolument inexcusable , du moment qu'elle est froide , et du moment qu'elle est vide , parce que cela montre un parti pris , un besoin vulgaire, un appel malsain à nos appétits. Son œuvre, au contraire, est belle et noble, et nous devons y applaudir sans aucun égard à toutes les objections de la froide décence, dès que nous y reconnaissons la naïveté, l'alliance de la nature spirituelle et du cœur ^
On me dira peut-être que, si nous adoptons ce critérium, la plupart des récits de ce genre composés par les Français , et les meilleures imitations qu'on en a faites en Allemagne , n'y trouveraient peut-être pas leur compte, et qu'il en pourrait bien être de même , au moins en partie , de beaucoup de productions de notre poëte le plus spirituel et le plus aimable ^ , sans même excepter ses chefs-d'œuvre. A cela , je n'aurais rien à répondre. La sentence, après tout, n'est rien moins que nouvelle, et je ne fais que donner la raison du jugement porté depuis longtemps, sur cette matière , par tous les hommes d'un sens délicat. Mais ces mêmes principes qui, appliqués aux ouvrages dont je viens de parler , semblent peut-être d'un rigorisme par trop sévère, pourraient bien aussi être trouvés un peu trop indulgents, appliqués à quelques autres ouvrages. Je ne nie pas, en effet, que les mêmes raisons qui me font tenir pour absolument inexcusables les dangereuses peintures de l'Ovide romain et de l'Ovide allemand , celles d'un Grébillon, d'un Voltaire, de Marmontel (qui prétend écrire des contes moraux l)^ de Laclos
1. Je dis et du cœur, parce que la vivacité purement sensible de la peinture, et tonte la plénitude, toute l'exubérance d'im.igination qu'on y peut mettre, ne suffisent point à en faire une peinture naïve. Voilà pourquoi Ardinghetlo * , malgré toute l'énergie sensuelle qui y règne, et toute la force du coloris, n'est jamais qu'une caricature brutale, sans vérité comme sans valeur esthétique. Toutefois cette étrange production restera comme un rciiianiuahle exemple de Vvssor \)resi\\ie \)o{ili([ne <\uii l'appétit sensuel est, à lui seul, capable de prendre. {Note de Schiller.)
î. Wioland, qu'il nommera tout à l'heure l'Ovide allemand.
* Ardimjhello ou les Iles fortunées, par J. J. W. lleinse (Liepzig, 1787).
et de beaucoup d'autres, que ces mêmes raisons, dis-je, ne me réconcilient avec les Élégies du Properce romain et du Properce allemand^, voire même avec plusieurs productions décriées de Diderot. C'est que les premiers de ces ouvrages ne sont que spirituels, prosaïques et voluptueux , tandis que les autres sont poétiques, humains et naïfs ^
1. L'auteur fait allusion aux Élégies de Goethe insérées dans le 6* cahier des Heures de 1795.
2. Puisque je mets l'immortel auteur d'Agathon, d'Oberon, etc., en cette compagnie, je dois déclarer expressément que je ne veux nullement qu'il soit confondu avec elle. Ses peintures même les plus hardies en ce genre n'ont point une tendance matérielle, comme s'est permis de le dire, il y a peu de temps, un de nos critiques du jour, tant soit peu irréfléchi. L'auteur d'Amour pour Amour, et de tant d'autres ouvrages naïfs et pleins d'originalité, qui tous offrent les caractères les plus prononcés d'une àme belle et noble, ne peut avoir une telle tendance. Mais on le dirait poursuivi par un malheur tout particulier; c'est que de telles peintures paraissent rendues nécessaires par le plan de ses compositions. C'est l'entendement même, qui de sang-froid a conçu le plan, qui a exigé de lui ces hcences, et sa propre sensibilité me paraît si éloignée d'y prendre goût, que je crois toujours reconnaître, dans l'exécution même, le travail de l'entendement, du sens froid et rassis. Et c'est précisément cette froideur dans l'exposition qui fait juger le plus sévèrement ces licences, la naïveté de ces sortes de peintures étant la seule chose qui les puisse justifier au point de vue esthétique, comme au point de vue moral. Quant à savoir s'il est permis au poète, lorsqu'il conçoit son plan, de s'exposer à courir un semblable danger dans l'exécution, et, en général, si l'on peut considérer comme un plan véritablement poétique celui qui ne peut être exécuté (je veux bien l'accorder) sans blesser le chaste sentiment du poète aussi bien que du lecteur, sans arrêter leurs regards sur des objets qui révoltent une sensibilité délicate et épurée : c'est une question que je ne prends pas sur moi de résoudre, et sur laquelle je serais bien aise d'entendre un jugement sensé. {Note de Schiller ^
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