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IDYLLE

Il me reste encore à dire quelques mots de cette troisième espèce de poésie sentimentale, quelques mots sans plus, car je me réserve d'en parler, dans un autre temps, avec les développements que réclame particulièrement la matière*.

Représenter poétiquement l'humanité au temps de son innocence et de sa félicité première, telle est l'idée générale de cette sorte de poésie. Cette innocence et cette félicité paraissant in-

1. Je dois rappeler encore une fois que la satire, l'élégie et l'idylle, telles que je les considère ici, c'est-à-dire comme les trois seules formes possibles de poésie sentimentale, n'ont de commun avec les trois genres poétiques particulièrement connus sous ces noms, que la façon de sentir qui est également propre à celles-là et à ceux-ci. Quant à prouver que, hors du domaine de la poésie naïve, il ne peut y avoir que ces trois maniùres de sentir, et ces trois sortes de poésie : que par conséquent cette division embrasse bien tout le champ de la poésie sentimentale : c'est ce qu'on peut déduire aisément de la définition que nous en avons donnée.

La poésie sentimentale, en eiïet, se distingue de la poésie naïve en ce qu'au lieu de s'arrêter à l'état réel comme celle-ci, elle le rapporte à un idéal, et en ce qu'elle applique l'idéal à la réalité. Il s'ensuit, comme il a été déjà remarqué plus haut, qu'elle a toujours affaire, dans le môme temps, à deux objets opposés, à l'idéal et à l'expérience, entre lesquels il ne se peut concevoir que trois sortes de rapports, pas un de plus, pas un de moins. Ou bien nous sommes particulièrement frappés de la contradiction entre l'idéal et l'état réel; ou bien, c'est de leur accord; ou bien enfin, nous sommes partagés entre l'une et l'autre im[)ression. Dans le i)reinier cas, notre ftme est satisfaite par la vivacité de la lutte intérieure, par le mouvement énergique; dans le second, par l'harmonie de la vie intérieure, par le calme énergiqur ; dans le troisième cas, il y a alternative de lutte et d'harmonie, de mouvement et de repos. Ce triple étal do sensibilité donne lieu à trois différentes sortes de poésie, auxquelles répondent parfaitement les trois termes en usage : satire, idylle c! l'ii'gie, à la condition seulement qu'on veuille bien ne penser qu'à une chose, à la (lisi)osition d'esprit où nous transporte chacune des formes poétiques qui se présentent sous ces dé

compatibles avec la vie factice du grand monde et avec un certain degré de culture ou de raffinement, les poètes ont transporté le théâtre de l'idylle loin du tumulte des cités, au sein de la vie simple des bergers; ils lui ont marqué sa place aux temps qui précédèrent les prenners jours de la civilisation, à l'enfance même de l'humanité. Mais on comprend parfaitement que ce théâtre et cette date sont choses tout accidentelles, et qu'il ne faut pas y voir le but même de l'idylle, mais bien seulement le moyen le plus naturel d'atteindre ce but. Ce but, ce n'est jamais que de représenter l'homme dans un état d'innocence, c'est-àdire dans un état d'harmonie et de paix avec lui-même comme avec la nature extérieure.

Mais un pareil état ne se rencontre pas seulement avant l'aurore de la civilisation ; c'est aussi l'état où aspire la civilisation, comme à sa fin dernière, pour peu qu'elle obéisse dans son progrès à une tendance déterminée. L'idée d'un état semblable et la croyance à la réalité possible de cet état, est la seule chose qui puisse réconcilier l'homme avec tous les maux où il est exposé dans la voie de la civilisation; et si cette idée n'était qu'une

nominations , et faire abstraction des moyens dont elles se servent pour la produire.

Si donc on venait après cela me demander auquel de ces trois genres je rapporte l'épopée, le roman, la tragédie, etc., c'est qu'on ne m'aurait pas du tout compris. En effet, l'idée de l'épopée, du roman , etc. , en tant que formes particulières de poésie, ne peut être en aucune façon déterminée; ou du moins elle ne le peut être que par la manière de sentir : chacun sait que ces sortes d'ouvrages peuvent être exécutés dans plus d'une disposition d'espnt, et, par conséquent, appartenir à plusieurs <!es genres de poésie que j'ai établis.

Je remarquerai en fini sant que, si l'on veut bien considérer la poésie sentimentale, et cela est juste, comme un genre légitime (et non pas seulement comme un genre bâtard), que si l'on veut y voir une extension de la véritable poésie, il faudra bien aussi en tenir quelque compte lorsqu'il s'agira, soit de déterminer les différentes sortes de poésie, soit, plus généralement, d'établir les lois de la poétique, qui repose encore exclusivement sur rexem[)le et la tradition des poètes anciens et naïfs. Le poète .sentimental se sépare du poète naïf par des points trop essentiels, pour que les formes introduites par ce dernier puissent partout lui être appliquées sans. contrainte. Sans doute, il est difficile dans cette matière de distinj^uer toujours bien exactement les exceptions que réclame la diversité du genre, des exjiédients que se permet l'impuis.sance; mais enfin, l'expérience nous appiend que, sous les mains du poète sentimental (et des plus excellents de celte familley, il n'est pas un genre de poésie qui soit demeuré tout à fait semblable à ce qu'il était chez les anciens; et que, sous les noms anciens, on a !«ouvent «'xécuté des œuvres qui appartiennent à des genres tout nouveaux. {Note de Schiller.)

SCHILLER. — ESTHÉT. 26

chimère, les plaintes de ceux qui accusent la vie civile et la culture de l'intelligence comme un mal que rien ne compense , et qui se représentent cet ancien état de nature, auquel nous avons renoncé , comme le véritable but de l'humanité , leurs plaintes , dis-je, seraient parfaitement fondées. Il importe donc infiniment à l'homme engagé dans les voies de la civilisation de voir confirmer d'une manière sensible la croyance que cette idée se peut accomplir dans le monde des sens, que cet état d'innocence peut y être réalisé; et comme l'expérience réelle, loin d'entretenir cette croyance, est plutôt faite pour la contredire sans cesse, la poésie vient ici, comme dans beaucoup d'autres cas, en aide à la raison, pour faire passer cette idée à l'état d'idée intuitive, et pour la réaliser dans un fait particuher.

Sans doute cette innocence de la vie pastorale est aussi une idée poétique, et par conséquent l'imagination en cela a dû témoigner déjà de sa vertu créatrice ; mais outre que le problème, avec cette donnée, devenait infiniment plus simple et plus facile à résoudre, n'oublions pas que les éléments de ces peintures se trouvaient déjà dans la vie réelle, et qu'il ne s'agissait plus que de recueillir ces traits isolés pour en former un tout. Sous un beau ciel, dans une société primitive, où toutes les relations sont encore simples, où la science se borne à si peu de chose, la nature est satisfaite à peu de frais, et l'homme ne tourne au sauvage que lorsqu'il est tourmenté par le besoin. Tous les peuples qui ont une histoire ont un paradis, un âge d'innocence, un âge d'or. Je dis plus : tout homme a son paradis , son âge d'or, dont il se souvient avec plus ou moins d'enthousiasme, suivant qu'il est d'une nature plus ou moins poétique. Ainsi l'expérience fournit elle-même assez de traits à cette peinture que l'idylle pastorale exécute. Mais cela n'empêche pas l'idylle pastorale de rester toujours une belle et encourageante fiction, et le génie poétique, en retraçant ces peintures, a travaillé en réalité pour l'idéal. Car, pour l'homme qui s'est une fois écarté de la simple nature et qui a été abandonné à la conduite de ce dangereux guide, il est de la dernière importance de retrouver les lois de la nature exprimées dans un exemplaire fidèle, d'en contempler l'image dans un miroir pur, et de rejeter, à ce spectacle, toutes les souillures de la vie artiliciclle. Il y a toute-

fois une circonstance qui diminue singulièrement la valeur esthétique de ces sortes de poésies. Par cela même que l'id} lie se transporte au temps qui précéda la civilisation , elle échappe bien aux inconvénients de la civilisation , mais elle en perd aussi les avantages, et, par sa nature, elle se trouve nécessairement en opposition avec elle. Ainsi, au sens théorique, elle lous ramène en arrière, en même temps qu'au sens pratique ièlle nous pousse en avant et nous ennoblit. Elle place malheureusement derrière nous le but vers lequel elle devrait nous conduire, et par conséquent elle ne peut nous inspirer que le triste sentiment d'une perte, et non le joyeux sentiment de l'espérance. Ces poésies ne pouvant atteindre à leur but qu'en écartant tout ce qui est dû à l'art et en simplifiant la nature humaine, peuvent donc avoir infiniment de prix pour le cœur^ mais elles sont aussi par trop pauvres pour ce qui regarde f esprit, et l'on a trop vite parcouru ce cercle uniforme. Aussi ne pouvons-nous les aimer et les rechercher que dans les instants où nous avons besoin de calme , et non lorsque nos facultés aspirent au mouvement et à l'exercice. Une âme malade y trouvera sa guérison. une âme saine n'y trouvera point son aliment. Elles ne peuvent point vivifier, elles ne peuvent qu'adoucir. Ce défaut qui tient à l'essence même de l'idylle pastorale, tout l'art des poètes n'y a pu remédier. Je sais que ce genre ne manque pas d'amateurs enthousiastes, et qu'il y a bon nombre de lecteurs qui peuvent préférer un Amyntas et un Daphnis aux plus magnifiques chefsd'œuvre de la muse épique ou dramatique; mais, chez eux, c'est moins le goût esthétique que le sentiment d'un besoin individuel qui prononce sur les œuvres de l'art, et leur jugement, par cela même, ne saurait être pris en considération ici. Le lecteur qui juge avec son esprit et dont le cœur est sensible, sans méconnaître le mérite de ces poésies, avouera du moins qu'il se sent plus rarement attiré de ce côté et qu'il s'en rassasie plus vite. Elles n'en agissent qu'avec plus d'efficacité au moment précis du besoin. Mais faut-il que le beau véritable en soit réduit à attendre nos heures de besoin? et n'est-ce pas plutôt à lui d'éveiller dans notre âme un besoin qu'il va satisfaire?

Ce que je reproche ici à la poésie bucolique ne doit s'entendre que de l'idylle sentimentale : la pastorale naïve, en effet, ne sau-

rait être dépourvue de valeur esthétique, puisque cette valeur se trouve déjà rien que dans sa forme. Je m'explique : toute espèce de poésie est tenue de justifier d'une valeur infinie, idéale, qui seule en fait vraiment une poésie; mais elle peut satisfaire à cette condition de deux façons différentes. Elle peut nous donner le sentiment de l'intini par sa forme, en représentant l'objet avec toutes ses limites, en l'individualisant; elle peut éveiller en nous le sentiment de l'infini par sa matière, endégagéant son objet de toutes les limites où il est enfermé, en idéalisant cet objet; partant, elle peut avoir une valeur idéale, soit par une représentation absolue, soit par la représentation d'un absolu. La poésie naïve prend le premier chemin, l'autre est celui de la poésie sentimentale. Le poète naïf n'est donc point exposé à manquer de valeur idéale, du moment qu'il s'en tient fidèlement à la nature, laquelle présente toujours des objets complètement circonscrits, c'est-à-dire est infinie, quant à la forme. Le poète sentimental, au contraire , par cela même que la nature ne lui offre constamment que des objets circonscrits , trouve en elle un obstacle lorsqu'il veut donner à l'objet particuher une valeur absolue. Ainsi le poète sentimental entend mal ses intérêts lorsqu'il va sur les brisées du poète naïf, et qu'il lui emprunte ses objets, objets qui, par eux-mêmes, sont parfaitement indifférents, et qui ne deviennent poétiques que par la façon dont ils sont traités. Par là, il s'impose sans aucune nécessité les mêmes limites qui restreignent le champ du poète naïf, sans toutefois pouvoir circonscrire complètement les objets, ni lutter avec son rival pour la détermination absolue de la peinture. Il devrait donc bien plutôt s'éloigner du poète naïf précisément dans le choix des sujets, puisque celui-ci, ayant l'avantage sur lui du côté de la forme, ce n'est que par la nature des objets qu'il peut reprendre le dessus

Appliquons ces principes à l'idylle sentimentale : on voit d'ici pourquoi ces poésies , quelque génie , quelque art qu'on y déploie, ne satisfont pleinement ni le cœur ni l'esprit. On s'y propose un idéal , et, en même temps, on s'en tient à ce milieu étroit et pauvre de la vie pastorale. Ne faudrait-il pas, au contraire, de toute nécessité, choisir pour l'idéal un autre cadre, ou bien , pour le monde pastoral, un antn^ genre de

peinture? Ces peintures sont précisément assez idéales pour que la peinture y perde la vérité individuelle, et, réciproquement, assez individuelles pour que la valeur idéale en souffre. Un berger de Gessner, par exemple, ne peut nous charmer ni par l'illusion de la nature ni par la vérité de l'imitation : c'est un être trop idéal pour cela; mais il ne nous satisfait pas davantage comme idéal, par l'infini de la pensée : c'est une créature beaucoup trop bornée pour nous donner cette satisfaction. Il plaira donc jusqu'à un certain point h toutes les classes de lecteurs, sans exception, parce qu'il cherche à unir le naïf et le sentimental , et qu'il donne ainsi un commencement de satisfaction aux deux exigences opposées qu'on peut faire valoir à l'endroit d'un poëme ; mais, comme l'auteur, en s'efforçant de réunir les deux points, ne satisfait pleinement ni à l'une ni à l'autre exigence, comme on ne trouve en lui ni la pure nature ni le pur idéal, il ne saurait se mettre parfaitement en règle avec les juges dont le goût est sévère : le goût n'accepte dans les choses esthétiques rien d'équivoque ni d'incomplet. C'est une chose étrange que, dans le poëte que je viens de nommer ce caractère équivoque s'étend jusqu'à la langue, qui flotte indécise entre la poésie et la prose, comme s'il craignait, ou de se trop éloigner de la nature en parlant le langage rhythmique, ou, s'il s'affranchissait absolument du rhythme, de perdre lout essor poétique. Milton donne à l'esprit une satisfaction plus haute , dans ce magnifique tableau du premier couple humain et de l'état d'innocence au sein du paradis terrestre : la plus belle idylle que je connaisse dans le genre sentimental. Tci la nature est noble, inspirée, simple et unie en même temps que profonde : c'est l'humanité, dans sa plus haute valeur morale, revêtue de la forme la plus gracieuse.

Ainsi, même sur ce terrain de l'idylle, aussi bien que dans tous les autres genres poétiques , il faut se prononcer une fois pour toutes entre V individualité et Vidéalité; car prétendre à la fois donner satisfaction à l'une et à l'autre exigence, c'est le plus sûr moyen , tant qu'on n'est pas arrivé au terme de la perfection , de manquer à la fois l'un et l'autre but. Si le poëte moderne croit sentir en lui assez de l'esprit des Grecs pour rivaliser avec eux , malgré toute l'indocilité de sa matière , sur

leur propre terrain, sur le terrain de la poésie naïve, eh bien, qu'il le fasse exclusivement, et qu'il se place en dehors de toutes les exigences du goût sentimental de son temps. Sans doute il est bien douteux qu'il atteigne ses modèles : entre l'original et l'imitateur le plus heureux, il restera toujours une notable distance ; mais enfin , en prenant cette route , il est assuré du moins de produire une œuvre vraiment poétique*. Que si, au contraire, il se sent porté vers l'idéal par l'instinct de la poésie sentimentale , eh bien , qu'il se décide aussi à poursuivre pleinement ce but, qu'il cherche l'idéal dans son entière pureté , et qu'il ne s'arrête point avant d'avoir atteint les plus hautes régions, sans regarder derrière lui pour savoir si le réel le suit et ne l'abandonne pas en chemin. Qu'il ne s'abaisse point à cet expédient misérable de gâter l'idéal pour l'accomîiioder aux besoins de l'infirmité humaine , et d'éconduire l'esprit pour jouer plus aisément avec le cœur. Qu'il ne nous ramène point en arrière, à notre enfance, pour nous faire acheter, au prix des acquisitions les plus précieuses de l'entendement, un repos qui ne peut durer plus longtemps que le sommeil de nos facultés spirituelles; mais qu'il nous conduise en avant à notre émancipation , afin de nous donner le sentiment de cette harmonie supérieure qui paye le combattant de toutes ses peines et qui assure la félicité du vainqueur! Qu'il se propose pour tache une idylle qui réalise l'innocence pastorale jusque chez les enfants de la civilisation , et dans toutes les conditions de la vie la plus militante, la plus échaufïée, de la pensée la plus élargie par la culture, de l'art le plus raffiné, des conventions sociales les plus délicates : une idylle, en un mot, qui soit faite, non plus pour ramener l'homme en Arcadle, mais pour le conduire à Y Elysée! Cette idylle, telle que je la conçois, c'est l'idée de l'iiuma-

1. M. Voss, en nous donnant Louise, n'a pas seulement enrichi d'une œuvre de ce genre, mais véiilahlement élargi notre liltéralun^ allemande, (.elle idylle, sans Ctre absolument pure de toute influence sentimentale, rentre tout i\ fait dans le gonrc naïf, el rivalise avec un rare succès, par la vérité individuelle, par le pnrfait naturel, avec les meilleurs modèles (|ue nous ail laissés la Grèce. Aussi, et je le dis .\ sa ^'loire, ne peul-cUe sr. comparer ;\ aucun poome moderne du môme ^''nrc; nuiis bien seulement aux modules grecs : elle a, comme ceuxci , le singulier avantage de nous faire goûler une satisfaction pure, déterminée, €t toujours égale. {Note de Schiller.)

nité définitivement réconciliée avec elle-même, aussi bien chez l'individu que dans la société tout entière; c'est l'union librement rétablie entre l'inclination et le devoir; c'est la nature épurée, élevée à sa plus haute dignité morale; en un mot, ce n'est rien de moins que l'idéal de la beauté appliqué à la vie' réelle. Ainsi le caractère de cette idylle est de concilier parfai^î te ment toutes ces contradictions entre la réalité et V idéal, qui for-^ maient la matière de la poésie satirique et élégiaque, et, en écartant ces contradictions, de mettre fin à tout conflit entre leS'' sentiments de l'âme. Ainsi l'impression dominante de cette sorte de poésie serait le calme; mais le calme qui suit l'accomplissement, et non celui de l'indolence, le calme qui vient de l'équilibre rétabli entre les facultés , et non pas de ce qu'on en suspend l'exercice ; de la plénitude de nos forces , et non de notre infirmité : ce calme enfin qui est accompagné dans l'âme du sentiment d'une puissance infinie. Mais précisément parce que l'idylle ainsi conçue écarte toute idée de lutte, il sera infiniment plus difficile qu'il ne l'était dans les deux genres de poésie dont nous avons parlé plus haut, d'y exprimer le mouvement : condition indispensable pourtant , et sans laquelle on ne conçoit point que la poésie puisse jamais agir sur les âmes. Il faut l'unité la plus parfaite , mais l'unité ne doit faire aucun tort à la variété : il faut que le cœur soit satisfait, mais sans que l'inspiration pour cela cesse. La solution de ce problème est proprement ce que nous doit donner la théorie de l'idylle.

Quels ^ sont maintenant les rapports des deux poésies à l'égard l'une de l'autre , et leurs rapports avec l'idéal poétique ? Voici, sur cette double question , les principes que nous avons, posés ^

La nature a accordé cette faveur au poëte naïf d'agir toujours comme une unité indivisible , d'être à tout moment un tout identique et parfait, et de représenter, au sein du monde réel,

1. Ici commence le troisième article, qui est contenu, comme nous l'avons dit, dans le !«•• cahier des Heures de 1796.

2. « Que nous avons posés, dit le texte des Heures, dans nos recherches précédentes. »

l'humanité dans sa plus haute valeur. En revanche, elle a donné au poëte sentimental une faculté puissante, ou plutôt elle a imprimé en lui un ardent sentiment : c'est de réaliser par luimême cette unité première que l'abstraction a détruite en lui , de compléter l'humanité en sa personne, et de passer d'un état borné à un état infini \ Ils se proposent tous deux d'exprimer complètement la nature humaine ( sans quoi ce ne seraient point des poètes) ; mais le poëte naïf a toujours sur le poëte sentimental l'avantage de la réalité sensible, en ce qu'il met en œuvre comme un fait réel ce que l'autre aspire seulement à atteindre. C'est même une expérience que chacun peut faire en s'interrogeant sur le plaisir que lui font goûter les poésies naïves. On sent alors que les facultés humaines sont toutes enjeu, on n'éprouve aucun vide, on a le sentiment de son unité; sans rien distinguer dans ce qu'on éprouve , on jouit tout ensemble et de son activité spirituelle et de la plénitude de la vie physique. Tout autre est la disposition d'esprit où nous met le poëte sentimental. Ici nous ne sentons plus qu'une vive aspiration à produire en nous cette harmonie dont nous avions tout à l'heure et la réalité et la conscience , à faire de nous un seul et même tout , à réaliser en nous , dans une expression complète, l'idée de l'humanité. De là vient que l'âme ici est toute en mouvement, tendue, hésitante entre des sentiments contraires , tandis qu'elle était tout à l'heure calme et reposée, en harmonie avec elle-même et pleinement satisfaite.

1. Pour le lecteur qui veut des démonstrations rigoureusement scientifiques, je ferai observer ici que les deux manières de sentir, à en concevoir Tidée dans ce qu'elle a de plus élevé, sont entre elles dans le rapport de la première catégorie à la troisi(.me, celle-ci étant toujours produite par la combinaison de la première avec Télément qui lui est directement contraire. Kn eiïet, le contraire de la disposition d'esprit que j'appelle naïve, c'est l'esprit de réflexion, et la disposition d'esprit que j'appelle sentimentale est le résultat des ciïorts de l'âme pour retr(juver même dans les conditions nouvelles où l'esprit de réflexion l'a réduite^ sa premiÎTe naïveté de sentiment, au moins en essence. KUe y arriverait on réalisant l'idéal, au sein duquel se renconiront de nouveau l'art et la nature. Ou on passe en revue ces trois idées dans l'ordre des catégories, on trouvera d'abord, toujours dans la première catégorie, la nature et la disposition naïvequi y corresj)f)tiil; jjuis, toujours dans la .».econde catégorie, Tarf, considéré comme contrariant la nature au moyen de l'entendement (lui agit en libeité; enfin , dans la troisième oatéRorio, Vidénl , où l'art ayant atteint sa perfecliou dernière, revient s'idcutilier avec la nature. {Note de Schiller.)

Mais si le poète naïf a l'avantage sur le poète sentimental du côté de la réalité , s'il fait vivre réellement ce dont Tautre ne peut qu'éveiller un vif instinct, le poète sentimental, en revanche, a ce grand avantage sur le poète naïf d'être en état d'offrir à cet instinct un plus grand objet que n'était celui que nous donnait son rival, et le seul qu'il nous pût donner. Toute réalité, nous le savons, reste au-dessous de l'idéal : tout ce qui existe a ses bornes, mais la pensée est infinie. Cette limitation à laquelle tout est soumis dans la réalité sensible , est donc aussi un désavantage pour le poète naïf, tandis que la liberté absolue, inconditionnelle, de la faculté de l'idéal, profite au poète sentimental. Sans doute , le premier accomplit ainsi son objet; mais cet objet est quelque chose de borné : le second, il est vrai, n'accomplit pas entièrement le sien; mais son objet, à lui, c'est l'infini ! Ici encore, j'en appelle à l'expérience de chacun. De la disposition d'esprit où nous a mis le poète naïf, on passe aisément et avec plaisir aux choses de la vie, aux objets réels : le poète sentimental, au contraire, nous dégoûtera toujours , pour quelques instants , de la vie réelle. C'est que le caractère infini de l'idée a en quelque sorte dilaté notre âme au delà de sa mesure naturelle, si bien que rien de ce qu'elle trouve dans le monde des sens ne saurait plus remplir sa capacité. Nous aimons mieux retomber contemplativement en nous-mêmes , oii nous trouvons, dans le monde idéal, un aliment pour cet instinct éveillé ; tandis que chez le poète naïf nous n'éprouvons d'autre besoin que celui de sortir de nous-mêmes, et de nous porter à la rencontre des objets sensibles. La poésie sentimentale est le fruit de la retraite et du silence, et elle y invite : la poésie naïve est inspirée par le spectacle de la vie , et elle ramène à la vie.

J'ai nommé la poésie naïve une faveur de la nature, afin de rappeler que la réflexion n'y a aucune part. C'est un premier jet, une heureuse inspiration, qui n'a nul besoin d'être corrigée, quand elle tourne bien, et qu'on ne peut rectifier non plus quand elle est mal venue. Avec le sentiment même s'accomplit l'œuvre entière du génie naïf; là est sa force, et là aussi sont ses bornes. Lors donc qu'il n'a pas senti tout d'abord d'une façon poétique, c'est-à-dire d'une façon parfaitement humaine,

il n'est pas d'art au monde qui puisse remédier à ce défaut. La critique peut l'aider à s'apercevoir d'une faute , mais elle ne peut mettre aucune beauté à la place. Le génie naïf doit tout tirer de sa nature : il ne peut rien ou presque rien par sa ^ olonté ; et il remplira l'idée du genre pourvu que la nature agisse en lui selon une nécessité intérieure. Or, s'il est vrai que tout ce qui arrive par le fait de la nature, est nécessaire, et si toutes les productions, heureuses ou non, du génie naïf, lequel ne répugne à rien tant qu'à l'arbitraire et au choix, sont empreintes aussi de ce caractère de nécessité : autre chose est la contrainte du moment, autre chose la nécessité interne qui tient à l'ensemble des choses. Considérée comme un ensemble, la nature est indépendante et infinie : considérée isolément dans chacun de ses effets, elle est, au contraire, pauvre et bornée. Même distinction, par conséquent, pour la nature du poëte. L'instant même où il est le plus heureusement inspiré, dépend d'un instant précédent, et, par conséquent, on ne peut lui attribuer qu'une nécessité conditionnelle. Mais maintenant, le problème que le poëte doit résoudre, c'est de rendre un état accidentel semblable au tout humain , et par conséquent de le fonder sur soi-même d'une manière absolue et nécessaire. Il faut donc qu'au moment de l'inspiration toute trace d'un besoin temporel reste à l'écart, et que l'objet même, si borné qu'il soit, ne borne point l'essor du poëte. Mais, on le conçoit de reste, cela n'est possible qu'autant que le poëte apporte à l'objet une liberté absolue, une absolue plénitude de facultés, et qu'il est préparé par un exercice antérieur à embrasser toutes choses avec toute son humanité. Or, cet exercice, il ne peut l'acquérir que par le monde où il vit, et dont il reçoit immédiatement les impressions. Ainsi le génie naïf est dans une certaine dépendance à l'égard de rex[)érience, tandis que le génie sentimental en est affranchi. Le génie sentimental , nous le savons, commence son opération au point où l'autre finit la sienne : sa vertu est de compléter par des éléments quil tire de lui-même un objet défectueux, et de se transporter par sa propre force, d'un état borné, à un état de liberté absolue. Ainsi le poëte naïf a besoin d'une aide qui lui vienne du dehors, tandis que le poëte sentimental alimente son génie de son propre fonds et s'épure par lui-

même : il faut au premier, une nature pittoresque, un monde poétique, une humanité naïve qui frappe, autour de lui, ses regards , car il doit accomplir son œuvre sans sortir de la région sensible. Que si ce secours extérieur lui fait défaut, s'il se voit entouré d'une matière qui ne parle point à l'esprit , il arrivera de deux choses l'une : ou bien, si les caractères généraux de V espèce sont ce qui domine en lui, il sort de la das^e particulière à laquelle il appartient comme poëte, et devient sentimental , pour rester au moins poëte ; ou bien, si son caractère particulier comme poëte naïf garde le dessus, il sort de son espèce, et devient nature inférieure et commune , pour rester au moins nature. De ces deux alternatives, la première pourrait nous représenter le cas où ont dû se trouver les principaux poëtes du genre sentimental dans l'antiquité romaine et dans les temps modernes. Nés à un autre âge du monde , transplantés sous un autre ciel, ces poëtes qui nous émeuvent aujourd'hui , par des idées , nous eussent charmés par la vérité individuelle et la naïve beauté. L'autre alternative est l'écueil presque inévitable pour un poëte qui , jeté dans un monde vulgaire , ne peut se résoudre à perdre de vue la nature.

J'entends, à perdre de vue la nature réelle ; mais on ne saurait distinguer avec trop de soin , de la nature réelle , la nature vraie , qui est le sujet des poésies naïves. La nature réelle existe partout; mais la nature vraie n'en est que plus rare; car il y faut une nécessité intérieure qui détermine son existence. Toute éruption de la passion, si vujgaire qu'elle soit, est de la nature réelle ; il se peut même que ce soit de la nature vraie ; mais ce n'est pas de la vraie nature humaine, car la vraie nature humaine veut que la faculté autonome qui est en nous ait part à chaque manifestation, et l'expression de cette faculté est à chaque fois de la dignité. Toute bassesse morale est un phénomène où je reconnais la nature humaine réelle, mais non, j'aime aie croire, la nature humaine vraie ; car celle-ci ne peut être que noble. Il est impossible d'embrasser dans toute leur étendue les écarts de goût où l'on a été conduit, soit dans la critique, soit dans la pratique de l'art , par cette confusion entre la nature réelle de l'homme et sa nature vraie. Quelles trivialités on tolère ou même on applaudit en poésie sous prétexte , prétexte trop vrai .

hélas! que c'est de la nature réelle! Combien on prend plaisir à voir des caricatures qu'on a déjà grand'peine à tolérer dans le monde réel, à les voir, dis-je, soigneusement conservées dans le monde poétique, et reproduites d'après nature ! Sans doute, le poète peut imiter aussi la nature inférieure, et pour le poète satirique en particulier, cela entre dans la définition même du genre; mais il faut alors que la beauté de sa propre nature soutienne l'objet et le rehausse, et non que la vulgarité du sujet fasse descendre trop bas l'imitateur. Si le poète lui-même, dans rinstant au moins où il trace une peinture, est vraie nature humaine, peu importe l'objet de ses tableaux; mais aussi ce n'est absolument qu'à cette condition que nous pourrons tolérer une reproduction fidèle de la réalité. Malheur à nous qui le lisons, quand la grimace se mire dans la grimace, quand la verge de la satire est tombée entre des mains que la nature avait destinées à manier un fouet tout autrement sérieux , et lorsque des hommes absolument dénués de tout ce qu'on appelle esprit poétique , qui n'ont que le talent de singe de l'imitation vulgaire, l'exercent affreusement et brutalement aux dépens de notre gotjt!

Mais il n'est pas, disais-je, jusqu'au poète vraiment naïf, pour qui la nature vulgaire n'ait ses dangers ; car enfin cette belle harmonie entre la faculté de sentir et la faculté de penser, harmonie qui fait proprement le poète naïf, ce n'est après tout qu'une idée qui n'est jamais absolument atteinte dans le monde réel; et même chez les plus heureux génies de cette classe, la sensibilité l'emportera toujours plus ou moins sur l'activité spontanée. Mais la sensibilité est toujours, plus ou moins aussi, subordonnée à l'impression externe , et il n'y aurait qu'une activité perpétuelle de la faculté créatrice , activité qu'on ne peut attendre de la nature humaine, qui pût empêcher que la matière n'exerçât parfois sur la sensibilité une violence aveugle. Or, toutes les fois que cela arrive, le sentiment, de poétique qu'il était, devient vulgaire *.

1. S'il était besoin de montrer combien le poëlc naïf dôpcnd de son objet, et coml)ion de choses, chez lui, que dis-je? comme lonl chez lui revient à la sensibilité, la poésie des anciens nous fournirait pour cela les meilleures

Il n'est pas un génie naïf, à commencer par Homère, et à finir par Bodmer, qui ait complètement échappé à cet écueil; mais, à vrai dire, l'écueil est particulièrement dangereux pour ceux qui ont à se défendre, par le dehors, contre les impressions d'une nature vulgaire, ou de qui l'âme, faute de discipline intérieure, s'est dépravée et tourne au sauvage. C'est la' première de ces deux causes qui fait que des écrivains même pohs par la culture , ne restent pas toujours exempts de platitudes, et c'est la seconde qui a empêché plus d'un talent magnifiquement doué d'occuper la place à laquelle l'avait appelé la nature. Le poète comique, dont le génie plus que tout autre se nourrit de la vie réelle, est aussi, par cette raison même, le plus exposé à tomber dans la grossièreté : témoin Aristophane et Plante , et presque tous les poètes qui plus tard ont marché

preuves. Tant que la nature est en eux et autour d'eux vraiment belle, leurs poésies le sont aussi : se dégrade-t-elle? l'inspiration disparaît aussi de leurs poésies. Tout lecteur de sens délicat doit être choqué, par exemple, de la façon dont ils peignent la nature féminine, les relations entre les sexes, et l'amour : il y a là un certain vide et une Impression de dégoût, que toute la vérité, toute la naïveté de la peinture ne saurait racheter. Sans plaider la cause de l'exaltation romanesque, qui, j'en conviens, n'ennoblit point la nature, mais s'en écarte, il est permis d'admettre, je l'espère, que la nature, en ce qui touche l'union des sexes et le sentiment de l'amour, peut revêtir un caractère plus noble que celui que lui ont donné les anciens; on connaît aussi les circonstances accidentelles qui chez eux faisaient obstacle à l'ennoblissement de ces sortes d'affections. La preuve que c'était le fait des circonstances, des entraves extérieures, et non une nécessité intime, qui retenait en cela les anciens à un degré plus bas, c'est que les poètes modernes ont pu aller bien plus loin que leurs devanciers, sans pourtant forcer la nature. Je ne parle point ici de ce que la poésie sentimentale a su faire de ce sujet : les poètes de ce genre vont, par delà la nature, à l'idéal, et, par conséquent, leur exemple ne prouverait rien contre les anciens; je parle seulement de l'expression donnée à cette même passion par des poôtes vraiment naïfs, dans la. Sakontala * , par exemple, dans les Minnesdnger, dans bon nombre de romans et d'épopées chevaleresques, par Shakspeare, par Fielding, et par beaucoup d'autres, même en Allemagne. Toute la question ici, pour les anciens, aurait été de spiritualiser par une influence interne, par le mot, une matière trop rude par le dehors, de suppléer par la réflexion à ce qui manquait de valeur poétique dans le sentiment extérieur, de compléter la nature par l'idéal; en un mot, par l'emploi du procédé sentimental, de faire, d'un objet fini, un infini. Mais c'étaient des poètes naïfs, et non des poètes de l'ordre sentimental; et, par conséquent, leur œuvre s'achevait tout entière dans la région du sentiment extérieur. {Note de Schiller.)

* Drame sanscrit, qui venait d'être traduit, en anglais par W. Jones (1789), et de l'anglais en allemand par Forster (1791 ^ et dont quelques scènes avaient été insérées au dixième cahier de la Tkalie, publiée par Schiller.

sur leurs traces. Combien le sublime Shakspeare, dans certaines scènes, ne nous fait-il pas tomber bas! Que de trivialités blessantes pour notre délicatesse, dans Lope de Vega, dans Molière, dans Regnard, dans Goldoni 1 Dans quel bourbier ne sommesnous pas entraînés avec Holberg! Schlegel, un des poètes le plus richement doués de notre pays , car ce n'est pas faute de talent s'il ne brille pas au premier rang dans ce genre ; Gellert, poète vraiment naïf, et aussi Rabener , et Lessing lui-même , si j'osais le nommer ici, Lessing, formé à l'école de la critique, Lessing, si vigilant à se juger lui-même; tous enfin, n'ont-ils point pâti plus ou moins du caractère prosaïque et insipide de la nature qu'ils ont choisie pour matière de leurs satires? Quant aux derniers venus dans ce genre, je ne veux nommer personne , parce que je n'aurais à excepter personne. Mais non-seulement le génie naïf est exposé à se trop rapprocher d'une réalité vulgaire : l'aisance avec laquelle il s'exprime, et ce fait précisément, qu'il se rapproche davantage de la vie réelle, tout cela encourage les imitateurs vulgaires à s'essayer dans le champ de la poésie. La poésie sentimentale, bien qu'elle offre d'ailleurs assez de dangers , comme nous le montrerons plus loin, a du moins cet avantage, de tenir cette tourbe à distance : car ce n'est pas le fait du premier venu de s'élever jusqu'à l'idéal ; mais la poésie naïve leur donne la croyance qu'avec du sentiment, de Vhumour, il ne faut qu'imiter la nature réelle , pour prétendre au titre de poète. Or, il n'y a rien de plus révoltant que la platitude quand elle s'avise de vouloir être aimable et naïve, elle qui devrait s'entourer de tous les voiles de l'art pour dissimuler sa dégoûtante nature. C'est là aussi ce qui nous vaut ces incroyables trivialités que les Allemands aiment qu'on leur chante sous le titre de poésies naïves et facétieuses, et dont ils ont coutume de s'amuser indéfiniment autour d'une table bien servie. Sous prétexte de bonne humeur, de sentiment, on tolère ces pauvretés : mais cette bonne humeur et ce sentiment sont d'un genre qu'on ne saurait assez soigneusement proscrire. Les Muses de la Plelsse^ en particulier

1. Leipzig est situé au confluent de la Ploisse et de l'Clster blanc. La Leine passe à Gœltingue, l'Elbe à Dresde el à Hambourg.

forment à cet égard un chœur à part, singulièrement pitoyable, et d'autres Muses leur répondent, par des accords qui ne valent pas mieux, des bords de la Leine et de VElbe K Si ces plaisanteries sont fades, non moins pitoyable est la passion qui se fait entendre sur notre scène tragique , et qui , au lieu d'imiter la vraie nature, n'atteint qu'à l'expression insipide et ignoble de la nature réelle : si bien qu'après avoir essuyé ces déluges de larmes, on éprouve exactement la même impression que si l'on avait fait une visite à l'hôpital, ou lu la Misère humaine de Salzmann \ Mais le mal est bien pire encore dans la poésie satirique, et en particulier dans le roman comique , genres qui, par leur nature même, touchent de si près à la vie de tous les jours, et qui, par conséquent, comme tous les postes-frontières, devraient être précisément remis aux mains les plus sûres. En vérité , celui-là moins que tout autre est appelé à devenir le peintre de son siècle, qui est lui-même V enfant, et la caricature de ce siècle. Mais, comme après tout rien n'est plus facile que de prendre à partie, ici ou là parmi ses connaissances, un caractère plaisant, ne fût-ce que celui d'un homme gros et gras, et d'en esquisser la charge à gros traits sur le papier, on voit souvent les ennemis jurés de toute inspiration poétique, éprouver la démangeaison d'essayer quelque barbouillage en ce 'genre, pour réjouir de cette belle création un cercle de dignes amis. Vous me direz qu'un cœur pur, un esprit bien fait, ne sera jamais exposé à con-

1. Ces bons amis ont très-mal pris, il y a quelques années, le reproche fait aux poésies de Bûrger par un critique de la G. U. deL.*; et le dépit avec lequel ils regimbent contre cet aiguillon semble faire voir qu'en défendant ce poète, ils s'imaginaient combattre pour leur propre cause. Mais en cela ils se trompent fort. Cette semonce ne pouvait être raisonnablement adressée qu'à un vrai poète, richement doué par la nature, mais qui avait négligé de développer ce rare présent par une culture personnelle. A un semblable personnage, on pouvait, on devait appliquer la plus haute mesure de l'art, parce qu'il avait en lui la force d'y satisfaire le jour où il l'eût voulu tout de bon; mais ce serait un ridicule et en même temps une cruauté de procéder d'une façon semblable avec des gens à qui la nature n'a point songé, et qui, à chaque production qu'ils lancent sur la place, ne font qu'exhiber un bon et valable certificat d'indigence. (Note de Schiller.)

2. Charles de Karlsherg ou la Misère humaine, roman en 6 volumes, pubUé à Leipzig, de 1783 à 1786.

La Gazette universelle de littérature d'Iéna. Voyez notre tome précédent, p. 36t et suivantes.

fondre ces productions d'une nature vulgaire avec les riches inspirations du génie naïf; mais cette pureté de sentiment est précisément ce qui manque, et dans la plupart des cas on ne songe qu'à satisfaire un besoin de la sensibilité, sans que la nature spirituelle réclame rien pour elle-même. Une idée juste au fond, mais bien mal comprise, l'idée que toute œuvre d'art a pour objet de récréer , contribue honnêtement pour sa part à entretenir dans les esprits cette indulgence , si toutefois on peut appeler cela indulgence , quand personne ne soupçonne même rien de plus élevé, et que tout le monde, le lecteur comme l'écrivain, y trouve son compte. C'est que ces instincts vulgaires, lorsqu'ils sont sollicités outre mesure, ne sauraient être satisfaits que par des pauvretés misérables , et qu'une intelligence même supérieure , lorsqu'elle n'est pas soutenue par une culture proportionnée du sentiment , ne se repose de ses occupations qu'au sein de ces jouissances sensibles , d'où la nature spirituelle est absente.

Que si le génie poétique doit avoir assez de force pour s'élever, avec une libre et personnelle activité, au-dessus de toutes les entraves accidentelles qui sont inséparables de chaque objet déterminé, pour arriver à représenter la nature humaine dans la plénitude absolue de sa puissance, il ne lui est pourtant pas permis , d'un autre côté , de s'affranchir des limites nécessaires que suppose l'idée même d'une nature humaine ; car l'absolu , mais seulement dans le cercle de l'humanité, voilà son problème et sa sphère. Nous avons vu que le génie naïf n'est point exposé, il est vrai, à franchir cette sphère, mais bien plutôt à ne pas la remplir tout entière, accordant trop de place aux nécessités extérieures, aux besoins accidentels du moment, et cela, aux dépens de la nécessité interne ou absolue. Pour le génie sentimental, au contraire, le danger est, en s'appliquant à écarter toutes les bornes, de supprimer absolument la nature humaine, et nonseulement de s'élever, comme il en a le droit et le devoir, par delà toute réalité finie et déterminée, jusqu'à la possibilité absolue, ou, en d'autres termes, d'idéaliser; mais de passer au delà de la possibilité même, ou, en d'autres termes, de rêver. Cette faute, l'exaltation romanesque, tient précisément à la propriété spécifique du procédé sentimental, connue le défaut con-

traire, Vatonîe jtieni à l'opération propre du génie naïf. Le génie naïf, en effet, laisse dominer en soi la nature, sans la restreindre ; et comme la nature , dans ses phénomènes particuliers et du moment, est toujours dépendante et sujette à quelque besoin, il s'ensuit que le sentiment naïf ne restera pas toujours assez exalté pour pouvoir résister aux déterminations accidentelles de l'heure présente. Le génie sentimental, au contraire, laisse de côté le monde réel, pour se hausser jusqu'à l'idéal, et pour dominer avecune libre spontanéité sursamatière. Mais, comme la raison, suivant la loi qui lui est propre, aspire toujours à l'inconditionnel, il s'ensuit que le génie sentimental ne restera pas toujours assez calme pour se renfermer uniformément et sans interruption dans les conditions que suppose l'idée même d'une nature humaine, et auxquelles la raison, même dans ses actes les plus libres, doit toujours rester attachée. Il ne pourrait se renfermer dans ces conditions que par une sensibilité proportionnée à sa libre activité ; mais le plus souvent cette activité , chez le poète sentimental, domine autant la sensibilité, que la sensibilité, à son tour, la domine chez le poète naïf. De là vient que si , dans les productions du génie naïf, on trouve parfois que Vinspiration manque, de même, dans les productions du génie sentimental, on se demande souvent en vain oii est Vohjet. Ainsi l'un et l'autre, bien qu'ils procèdent de deux façons parfaitement opposées, tomberont dans le vide; car, devant le jugement esthétique, l'objet sans l'esprit et l'inspiration sans l'objet ne sont tous deux qu'une négation.

Les poètes qui empruntent trop exclusivement leur matière au monde de la pensée, et qui sont portés à concevoir des tableaux poétiques plutôt par l'abondance intérieure des idées que par les suggestions de la sensibilité, sont tous plus ou moins exposés à donner dans cette sorte d'écarts. Dans leurs créations, la raison tient beaucoup trop peu de compte des bornes du monde sensible, et la pensée est toujours poussée trop loin pour que l'expérience puisse la suivre. Or, quand l'idée est poussée si loin que non-seulement aucune expérience déterminée ne peut plus y répondre (le beau idéal, en effet, peut et doit aller jusque-là), mais qu'elle répugne, en général, aux conditions de toute expérience possible, lorsqu'il faudrait, par conséquent,

SCHILLER. — ESTHÉT. 27

pour la réaliser, délaisser absolument la nature humaine, alors ce n'est plus une pensée poétique, mais une pensée exagérée : en supposant, bien entendu, qu'elle se soit annoncée comme capable de se représenter à l'imagination et comme poétique ; car, autrement, il suffit qu'elle ne soit pas contradictoire. Que si la pensée est contradictoire, ce n'est plus de l'exagération, c'est un non-sens; car ce qui n'existe absolument pas ne saurait excéder sa mesure. Mais quand la pensée ne s'annonce nullement comme un objet proposé à l'imagination, on est tout aussi peu fondé à dire qu'elle soit exagérée ; car la simple pensée est infinie, et ce qui est absolument sans limites ne peut outre-passer ses limites. On ne saurait donc taxer d'exagération que ce qui blesse, non pas la vérité logique, mais la vérité sensible, et ce qui néanmoins a la prétention d'être une vérité sensible. Par conséquent, si un poète conçoit la malencontreuse idée de choisir pour objet de ses tableaux certaines natures qui sont tout simplement surhumaines, et qui ne peuvent être représentées d'autre sorte, il ne peut se mettre à l'abri de l'exagération qu'en renonçant à les décrire en poëte, en n'essayant même pas de confier l'exécution du sujet à l'imagination ; sans quoi, il lui arriverait de deux choses l'une : ou bien l'imagination , appliquant ses propres limites à l'objet, ferait d'un objet absolu un objet borné et purement humain (c'est ce qui est arrivé, par exemple, et ce qui devait arriver pour toutes les divinités de la Grèce); ou bien l'objet ôterait à l'imagination ses bornes , c'est-à-dire altérerait la nature de cette faculté; en quoi consiste précisément l'exagération.

Il faut distinguer entre l'exagération dans le sentiment et l'hyperbole dans la représentation; je ne parle ici que de la première. L'objet du sentiment peut ne pas être naturel, mais le sentiment lui-même ne laisse pas pour cela d'être la nature, et par conséquent aussi il doit parler le langage de la nature. Ainsi , tandis que l'exagération dans le sentiment peut partir d'un cœur sincèrement ému et d'une véritable aptitude poétique, l'hyperbole dans la représentation témoigne toujours d'un cœur froid et très-souvent d'une véritable impuissance poétique. Ce n'est donc pas un défaut contre lequel le poëte sentimental doive être mis en garde, mais un danger seulement pour l'imitateur,

qui n'a point la vocation ; aussi se rencontre-t-il volontiers avec la platitude, avec l'insipidité, voire même avec la bassesse. Le sentiment exagéré n'est point du tout dénué de vérité, et par cela même que c'est un sentiment réel, il faut bien qu'il ait un objet réel; aussi comporte-t-il, puisque c'est la nature qui l'inspire. une expression simple, et, venant du cœur, il ne manquera pas d'aller au cœur. Toutefois, comme son objet n'est pas pris dans la nature, mais exclusivement et artificiellement produit par l'entendement, il n'a aussi qu'une réalité logique, et par conséquent le sentiment n'est pas purement humain. Ce n'est pas une illusion que le sentiment d'Héloïse pour Abélard, de Pétrarque pour sa Laure, de Saint-Preux pour sa Julie, de Werther pour sa Charlotte, d'Agathon, de Phanias, de Peregrinus Proteus (je parle du Peregrinus de Wieland)*, pour l'objet de leurs rêves : le sentiment est vrai, l'objet seul est factice et en dehors de la nature humaine. Si leur sentiment s'en était tenu à la simple vérité sensible des objets, il n'aurait pu prendre cet essor; mais aussi un objet purement chimérique et arbitraire, un simple jeu de la fantaisie, sans aucune valeur intime, n'eût pas été capable de remuer le cœur : le cœur n'est remué que par ce qui est raison. Ainsi, cette sorte d'exagération a besoin d'être rappelée à l'ordre; mais elle n'a rien de méprisable, et ceux qui la tournent en dérision feraient bien de se demander à eux-mêmes si cette sagesse dont ils se piquent ne serait pas chez eux manque de cœur, si ce ne serait pas faute de raison qu'ils ont tant d'intelligence. Telle est encore cette délicatesse exagérée en matière de galanterie et d'honneur qui caractérise les romans chevaleresques, en particulier ceux de l'Espagne; telle est cette tendresse raffinée et poussée jusqu'au précieux dans les romans français et anglais (je dis les meilleurs) du genre sentimental : ces sentiments ne sont pas seulement vrais d'une vérité subjective; même au point de vue objectif, ils ne sont pas dénués de valeur; ce sont des sentiments de bon aloi, qui sortent réellement d'une source morale, et qui ne sont condamnables qu'en ce qu'ils passent les bornes de la vérité

1. Agathon et Peregrinus donnent leurs noms à deux romans de Wieland. Phanias est un dès amants de Musarion, dans le poëme intitulé Musarion.

humaine. Sans cette réalité morale, comment pourraient- ils toucher si énergiquement, si profondément se communiquer, comme nous voyons en effet qu'ils se communiquent? Il en faut dire autant de la rêverie morale et religieuse, du patriotisme et de l'amour de la liberté, quand ils sont poussés jusqu'à l'exaltation. L'objet de ces sentiments étant toujours une pure idée, et ne paraissant point dans l'expérience externe (car ce qui remue le politique enthousiaste, par exemple, ce n'est pas ce qu'il voit, mais ce qu'il conçoit par la pensée), l'imagination, avec l'activité qui lui est propre, a ici une liberté pleine de périls, et ne peut plus, comme dans d'autres cas, être rappelée dans ses limites par la présence sensible de l'objet. Mais ni l'homme en général, ni le poète en particulier, ne peut se soustraire à la loi de la nature que pour se ranger sous la juridiction opposée, celle de la raison. Il ne peut abandonner la réalité que pour l'idéal ; car il faut que la liberté se tienne à l'une ou à l'autre de ces deux ancres. Mais il y a loin de la réalité à l'idéal , et, entre les deux, on rencontre la fantaisie avec ses conceptions^ arbitraires et sa liberté sans frein. Il est donc inévitable que l'homme en général, et en particulier le poète, lorsqu'il se soustrait par la liberté de son entendement à la domination des sentiments, sans y être poussé par les lois de la raison, c'est-àdire lorsqu'il abandonne la nature par pure liberté, se trouve, tant que dure cet état, affranchi de toute loi, et par conséquent livré en proie aux illusions de la fantaisie.

Est-il besoin de démontrer que les peuples, comme les individus, qui se sont soustraits à la sûre conduite de la nature, se trouvent en effet dans le cas dont je parle? Il suffit de consulter l'expérience, et l'expérience aussi nous fait voir assez d'exemples d'un semblable égarement dans la poésie. Sous prétexte que le véritable instinct de la poésie sentimentale passe nécessairement les bornes de la nature réelle pour s'élever à l'idéal, le faux instinct poétique s'en va dépasser toute espèce de bornes, et se persuade qu'il suffit du libre jeu d'une imagination sans règles pour former l'inspiration poétique. Le véritablegénie, qui n'abandonne la réalité qu'en vue de l'idéal, ne saurait tomber dans cette erreur, ou du moins il n'y tombera qu'aux moments où il s'échappe à lui-môme; tandis qu'au contraire,

en suivant sa nature, il peut être entraîné à l'exagération des sentiments. Mais il peut, par son exemple, entraîner d'autres personnes dans la fantaisie, parce que des lecteurs dont l'imagination est vive et l'entendement faible ne voient chez lui que les libertés qu'il prend avec la nature réelle , sans pouvoir le suivre jusqu'à cette loi supérieure, cette nécessité intime dont il a le secret. Il en est du poète sentimental, en ce point, comme il en était du génie naïf tout à l'heure. Parce que le véritable poète naïf exécute tout ce qu'il veut sans s'inspirer que de sa nature, l'imitateur vulgaire prétend bien avoir dans sa nature à lui un guide qui ne le cède point à celle du modèle. Il s'ensuit que les chefs-d'œuvre du genre naïf sont ordinairement suivis des manifestations les plus plates et les plus ordurières de la nature vulgaire, de même que les chefs-d'œuvre de la poésie sentimentale ont pour cortège toute une légion d'œuvres purement fantastiques, comme il serait facile de le faire voir par des exemples pris dans la littérature de chaque peuple.

En fait de poésie, on reconnaît généralement deux principes, parfaitement justes au fond, mais qui, dans le sens où on les prend d'ordinaire, se détruisent exactement l'un l'autre.. Le premier de ces deux principes, c'est « que la poésie a pour objet le plaisir et qu'elle est faite pour récréer. » Nous avons déjà dit plus haut que ce principe n'est pas médiocrement favorable à la frivolité et à la platitude dans les peintures poétiques. L'autre principe, à savoir « qu'elle sert à ennoblir moralement l'homme, » autorise de son côté l'exagération. Il n'est pas superflu d'examiner d'un peu près ces deux principes , que l'on a sans cesse à la bouche , qu'on interprète souvent d'une façon si absurde, et qu'on applique si maladroitement.

Nous disons qu'une chose nous récrée quand elle nous fait passer d'un état violent à l'état qui nous est naturel. Toute la question ici est donc de savoir en quoi nous faisons consister notre état naturel, et ce que nous entendons par un état violent. Si nous faisons consister purement et simplement notre état naturel dans le libre déploiement de toutes nos forces physiques , dans l'affranchissement de toute contrainte, il s'ensuit que chacun des actes de la raison, par cela seul qu'il exerce une résistance contre la sensibilité, est une violence que nous subissons,

et que dès lors le repos de l'esprit, joint à un mouvement physique, sera pour nous l'état récréatif par excellence. Mais si, au contraire, nous faisons consister notre état naturel dans un pouvoir sans bornes pour toute manifestation de notre nature humaine, dans la faculté de disposer avec une égale liberté de toutes nos forces, il s'ensuit que tout ce qui divise, tout ce qui isole ces forces, sera pour nous un état violent, et que la récréation par excellence sera ce qui ramène l'ensemble de notre nature à unecomm.une tendance, à l'harmonie. Ainsi, la première de ces deux récréations idéales est exclusivement déterminée par le besoin de la nature sensible; la seconde , par l'activité autonome de la nature humaine. De ces deux sortes de récréation, laquelle peut-on et doit-on demander au poète? En théorie, cela ne fait pas question : personne ne voudrait paraître sujet même à la simple tentation de mettre l'idéal humain au-dessous de l'idéal de la brute. Cela n'empêche pas que, dans la pratique, les exigences qu'on témoigne communément à l'endroit du poète et de ses œuvres ne soient prises surtout de l'idéal sensible, et que, la plupart du temps, ce ne soit d'après cet idéal, non pas, il est vrai, que se détermine Vestime que l'on montre pour ces sortes d'ouvrages, mais que se décide la faveur : c'est là-dessus qu'on se règle pour choisir son livre de prédilection. L'état d'esprit de la plupart des hommes est, d'une part, un travail qui les excite et les épuise; de l'autre, une jouissance qui les endort. Or, ce travail, nous le savons, fait du repos d'esprit, de la cessation de l'activité, un besoin sensible, plus impérieux cent fois que ne Test celui de notre nature morale, qui nous sollicite à l'harmonie, à une liberté d'action absolue; car il faut tout d'abord que la nature physique soit satisfaite avant que Vesprit puisse manifester une exigence. D'un autre côté, la jouissance va jusqu'à enchaîner et paralyser les instincts moraux qui devraient manifester cette exigence. Aussi n'est-il rien de plus désavantageux pour le sentiment du vrai beau que cette double disposition, malheureusement trop commune parmi les hommes; et c'est ce qui expli<jue pourquoi on en trouve si peu, je dis parmi les bons et même les meilleurs, qui portent un jugement sain dans les matières esthétiques. Le beau résulte de l'harmonie entre l'esprit et les sens ; il s'adresse à la fois à toutes les facultés de l'homme.

et par conséquent il ne saurait être senti et apprécié qu'autant que l'on suppose l'homme exerçant complètement et librement toutes ses forces. Il y faut apporter un sens ouvert, un cœur large, un esprit qui ait conservé toute sa fraîcheur et toute sa force ; il y faut mettre à la fois toute sa nature ; et c'est ce que nous n'obtiendrons jamais de ceux qui sont divisés au dedans d'eux-mêmes par l'abstraction , rétrécis par de misérables formules techniques, énervés par des efforts d'attention. Ceux-là demandent, il est vrai, une matière sensible, mais non pour continuer à exercer sur cet objet leurs facultés pensantes; c'est, au contraire, pour en suspendre l'exercice. Ils demandent à être affranchis, mais de quoi? D'un fardeau qui pesait à leur indolence, et non d'une entrave qui gênait l'activité de leur esprit.

Peut-on s'étonner après cela de la fortune que nous voyons faire, dans les choses esthétiques , aux talents médiocres et frivoles ? ou de l'acharnement des petits esprits contre le beau véritable et énergiquement efficace ? Ils comptaient y trouver une récréation , mais une récréation conforme à leurs besoins et à leur pauvre idée , et ils s'aperçoivent avec chagrin qu'on leur demande ici tout d'abord un déploiement de forces auquel ils pourraient bien n'être pas aptes , même dans leurs meilleurs moments. Chez l'écrivain vide et médiocre, au contraire, ils sont toujours, quels qu'ils soient, les bien venus : si peu de force d'esprit qu'ils apportent, il leur en faut beaucoup moins encore pour épuiser l'inspiration de leur auteur. Là , on les soulage tout d'un coup du fardeau de la pensée, et la nature , mise à l'aise, savourant le néant avec une complaisance béate, peut s'endormir et se refaire sur l'oreiller de là platitude. Dans le temple de Thahe et de Melpomène, tel du moins qu'il est fait chez nous, la déesse du lieu trône , et reçoit dans son vaste sein l'homme de science au sens obtus et l'homme d'affaires épuisé de fatigue; elle endort leur intelligence d'un sommeil magnétique, en même temps qu'elle réchauffe leurs sens engourdis, et berce doucement leur imagination.

Et pourquoi ne pardonnerait-on pas à des gens vulgaires ce qui arrive assez souvent même aux têtes les mieux faites ? Ces instants de relâche que la nature réclame après tout effort de quelque durée , et qu'elle s'accorde même sans en demander

la permission (et ce sont les seuls que l'on se réserve d'ordinaire pour goûter le charme des œuvres d'art), ces instants de repos sont si peu favorables au jugement esthétique , que , dans les classes vraiment occupées, il y a infiniment peu de personnes capables de prononcer sur les choses de goût avec sûreté, et, ce qui est ici d'une si grande importance, d'une manière conséquente et uniforme. Rien de plus commun que de voir , quand il s'agit déjuger du beau, les savants prêter le flanc de la façon la plus ridicule aux gens du monde qui ont quelque culture; et, en particulier, les critiques de profession se faire bafouer de tous les connaisseurs. Leur sentiment , soit étourderie, soit exagération, soit grossièreté, les guide dans la plupart des cas tout de travers ; et, quoiqu'ils aient pour le défendre quelques raisons empruntées à Ja théorie, ils ne peuvent en tirer qu'un jugement technique ( c'est-à-dire relatif à la convenance des moyens par rapport au but), et non un jugement esthétique , jugement qui doit toujours embrasser l'ensemble d'une œuvre d'art , et où par conséquent il faut que le sentiment décide. Si seulement ils se résignaient de bonne grâce à ne point porter de jugement esthétique, et s'ils s'en tenaient à l'autre, au jugement technique, ils seraient encore assez utiles, puisque le poète, à ses heures d'inspiration, et le lecteur, dans les instants où il est sous le charme, sont très-enclins tous deux à négliger les détails. Mais le spectacle qu'ils nous donnent n'en est que plus ridicule, lorsqu'on voit ces natures grossières en qui tout le travail et toute la peine du monde ne développent tout au plus qu'une aptitude particulière, quand on les voit poser leurs chétives individualités en représentants du goût public, et juger souverainement, à la sueur de leur front, de ce qui est beau.

Nous venons de voir qu'on se méprend communément sur le genre de récréation que nous doit procurer la poésie : on restreint beaucoup trop cette idée, en ne la rapportant le plus souvent qu'à un simi)le besoin de la nature sensible. Tout au contraire, on donne ordinairement beaucoup trop d'étendue à l'autre idée, celle de l'ennoblissement moral que doit se proposer le poëte : on a le tort de la déterminer trop exclusivement par le pur idéal.

En effet , d'après le pur idéal , l'ennoblissement va à l'infini , parce que la raison , dans ses exigences , ne s'enchaîne point aux limites nécessaires du monde sensible, et ne se tient en repos qu'au sein de la perfection absolue. Rien ne peut lui donner satisfaction , tant qu'il est possible de concevoir quelque chose de supérieur encore; elle juge en toute rigueur, et n'admet point d'excuses tirées des besoins, de l'infirmité, de la nature finie ; elle ne reconnaît d'autres limites que celles de la pensée , qui , nous le savons , s'élance au delà de toutes les limites du temps et de l'espace. Le poëte ne saurait donc se proposer pour but un tel idéal d'ennoblissement, cet idéal que lui trace la raison pure, pas plus qu'il ne doit se proposer ce grossier idéal de récréation que lui assigne la nature sensible ; car son rôle est bien , à la vérité , d'affranchir la nature humaine de toutes les entraves accidentelles qui la gênent , mais sans détruire pour cela l'idée essentielle de notre humanité, sans en déplacer les bornes nécessaires. Tout ce qu'il se permet au delà de cette ligne est de l'exagération, et c'est précisément l'écueil où ne donne que trop aisément le poëte , lorsque, cherchant la noblesse , il se méprend sur le sens de cette idée. Mais le mal est qu'il ne peut lui-même s'élever au véritable idéal de la nature humaine ennobhe, sans faire quelques pas encore par delà cet idéal. En effet, pour s'éleverjusque-là, il doit nécessairement abandonner le monde réel ; car cet idéal de noblesse est comme tous les autres , on n'y saurait aspirer qu'en remontant à la source intime, à la source morale. Il ne le trouve point dans ce monde qui l'entoure , dans le tumulte de la vie active : il ne saurait le rencontrer que dans son cœur , et son cœur lui-même, il ne le trouve que dans le calme d'une méditation solitaire. Mais pour s'isoler ainsi de la vie réelle , il s'expose à perdre de vue, non-seulement les bornes accidentelles, mais bien souvent aussi les bornes nécessaires de l'humaine nature , celles qu'il n'est pas permis de franchir ; et en cherchant la forme pure , il risque de se perdre en conceptions arbitraires sans vérité et sans fond. La raison poursuivra son œuvre en faisant beaucoup trop abstraction de l'expérience, et ce que l'esprit contemplatif aura découvert par la voie paisible de la pensée, l'homme d'action ne le pourra mettre en pratique , dans le^

chemins difficiles et parmi la presse de la vie réelle. Aussi ce qui le plus souvent fait de l'homme un rêveur , est précisément ce qui seul était capable d'en faire un sage ; et peut-être l'avantage de celui-ci est-il beaucoup moins de n'être pas devenu que de n'être pas resté un rêveur exalté.

Puis donc qu'il ne faut permettre ni à la classe des hommes qui travaillent de déterminer l'idée de récréation d'après ses besoins , ni aux contemplatifs de déterminer l'idée de noblesse d'après leurs spéculations , sous peine d'aboutir, avec les premiers , à une récréation trop physique et trop indigne de la poésie , avec les seconds, à quelque chose de trop hyperphysique et de trop excessif pour la poésie , et puisque ces deux idées cependant , comme l'enseigne l'expérience, dirigent le jugement de la plupart des hommes sur la poésie et sur les œuvres poétiques , il faut, pour nous les faire expliquer , que nous cherchions autour de nous une classe d'hommes qui soient tout à la fois actifs sans être condamnés au labeur, et capables d'idéaliser sans tomber dans la rêverie : réunissant en euxmêmes toutes les réalités de la vie , avec le moins possible de ses limites, obéissant en un mot au courant des choses humaines , sans que leur liberté y fasse naufrage. Une telle classe d'hommes peut seule conserver la belle unité de la nature humaine , cette harmonie que tout travail déconcerte pour un moment et qu'une vie toute de travail détruit pour toujours; elle seule est capable de juger par ses sentiments de tout ce qui est purement humain, et de donner des règles au jugement de tous. Existe-t-elle en réalité, cette troisième classe , ou plutôt celle qui répond en effet à toutes les conditions extérieures que je suppose, répond-elle aussi, par le dedans, à cette idée? C'est une tout autre question, dont je n'ai point à m'occiiper ici. Si elle n'y répond pas, elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même, tandis que l'autre classe, celle qui travaille, a du moins la consolation de pouvoir se considérer comme victime de sa destinée. Mais si cette classe existait (c'est une simple idée que je pose, et non point un fait que je garantisse), elle devrait nécessairement réunir en soi le caractère naïf et le caractère sentimental, de façon que l'un préservât l'autre de son excès, et de telle sorte que l'ûme fût protégée par le génie naïf contre

l'exagération sentimentale, par le génie sentimental contre l'atonie. Car enfin, il faut bien en convenir, ni le caractère naïf ni le caractère sentimental , considéré isolément et en luimême , ne représente pleinement l'idéal de la belle nature humaine : la seule expression complète de cet idéal , c'est la réunion intime de l'un et de l'autre génie.

A la vérité, tant que les deux caractères sont portés jusqu'à Vexdiitdition poétique, comme nous les avons considérés jusqu'ici, beaucoup de ce qui naturellement les limite disparaît , et leur contraste même est d'autant moins sensible qu'ils s'élèvent à un plus haut degré de poésie ; car la disposition poétique est un tout indépendant où les disparates et les défauts s'effacent. Mais précisément parce que l'idée de la poésie est le seul milieu où se puissent concilier les deux façons de sentir, leur antagonisme respectif et l'insuffisance de chacun des deux génies lorsqu'il est seul, seront d'autant plus sensibles, qu'ils auront davantage dépouillé le caractère poétique ; et c'est ce que nous voyons dans la vie de tous les jours. Plus ils descendent vers la vie réelle, plus ils perdent leur caractère générique, celui qui les rapprochait l'un de l'autre ; et ils finissent par ne plus offrir que de véritables caricatures où l'on ne retrouve que leur caractère spécifique, celui par où ils sont opposés l'un à l'autre.

Ceci me conduit à parler d'un phénomène très-remarquable, de cet antagonisme psychologique qui sépare les hommes dans un siècle cultivé : antagonisme radical, fondé sur une diilerence intime, sur la nature même de leurs âmes, et qui par conséquent met entre eux une division plus grave que jamais n'en pourrait mettre l'opposition accidentelle des intérêts; antagonisme qui ôte aux artistes et aux poètes toute espérance de plaire et de toucher généralement, ce qui pourtant est leur but; aux philosophes, quelque chose qu'ils fassent , la possibilité de convaincre généralement, ce qui pourtant est l'objet de toute philosophie ; à l'homme enfin qui vit de la vie pratique, l'espérance de voir jamais sa conduite généralement approuvée : antagonisme, en un mot, qui fait que nul ouvrage de l'esprit, et nulle action inspirée par le cœur, ne saurait rencontrer chez les uns une approbation un peu marquée, sans s'attirer, pour cela même, la condamnation des autres. Ce contraste, n'en

doutons pas, doit dater de l'origine même de la civilisation, et ne disparaîtra guère , avant qu'elle ait consommé son œuvre , que chez quelques individus privilégiés, comme il faut croire qu'il y en eut et qu'il y en aura toujours ; mais, bien que ce soit aussi un des effets de ce contraste, de déjouer tous les efforts que l'on pourrait tenter pour y mettre un terme (car le moyen d'amener les uns ou les autres à reconnaître, de leur côté l'absence, de l'autre la réalité d'un mérite?), il y aura toujours un assez grand profit à remonter jusqu'aux causes dernières d'une séparation si considérable, et de réduire ainsi à une formule plus simple le point essentiel du débat.

Le meilleur moyen de se faire une idée juste de ce contraste, c'est de dégager, ainsi que je le remarquais tout à l'heure, et du génie naïf, et du génie sentimental , ce qu'ils ont tous deux de poétique. Cette abstraction faite, il ne reste plus du génie naïf, que, au point de vue de la théorie , un certain esprit d'observation froid et calme , et une disposition constante à s'en tenir au témoignage uniforme des sens ; en pratique , une soumission résignée à la nécessité , mais non à la contrainte aveugle, de la nature, l'assentiment donc d'une âme qui s'abandonne à ce qui est, à ce qui doit être. Il ne reste plus rien du génie sentimental, si ce n'est, en théorie, un esprit de spéculation toujours inquiet, qui dans toutes ses notions veut pousser jusqu'à l'absolu ; en pratique , un rigorisme moral qui , dans tous les actes de la volonté, s'en tient à l'inconditionnel. Ceux qui se rangent dans la première classe peuvent être désignés par le nom de réalistes ^ et ceux qui forment la seconde, par celui (ï Idéalistes ; mais il faut oublier, en se servant de ces deux noms, le bon comme le mauvais sens qu'on y attache en métaphysique ^

Puisque le réaliste se laisse déterminer par la nécessité de la nature, tandis que l'idéaliste se détermine lui-même par la né-

1. Je ferai observer, afin de prévenir toute mci)risc, que je n'ai aucunement song6, en proposant cette classification , à faire un choix entre ceux-ci et oeux-là, ni par conséquent à me prononcer en faveur des uns, à l'exclusion des autres. Cet esprit dV.TCÏ«s/on, si commun dans la pratique, est précisément ce que je comljats; et le résultat dos considérations (juo je présente ici sera de faire voir que la conciliation parfaite et l'équilibre des deux génies est seul capable ûe répondre euUùrcmuut au concept rationnel de l'humanité. Je prends d'ail-

cessité de la raison, il doit y avoir entre l'un et l'autre le même rapport qu'entre les effets de la nature et les actes de la raison. La natul'e, nous le savons, bien qu'elle constitue dans son ensemble une grandeur infinie, se montre, dans chacun de ses effets pris à part, dépendante et bornée; c'est seulement dans la somme de ses phénomènes qu'elle exprime un caractère d'indépendance et de grandeur. Tout phénomène individuel , dans la nature , suppose nécessairement un autre phénomène : rien ne s'y produit de soi-même; tout y est la conséquence du moment qui a précédé , et le principe de ce qui va avoir lieu dans le moment prochain. Mais c'est précisément ce rapport réciproque que soutiennent entre eux les phénomènes , qui assure l'existence de chacun d'eux par l'existence des autres : la constance, la nécessité des effets individuels est inséparable de la dépendance où ils sont entre eux. Il n'y a rien de libre dans la nature, mais il n'y a non plus rien d'arbitraire.

Eh bien, tels sont justement les caractères du réaliste, dans les opérations de son esprit , comme dans les actes de sa volonté. Le cercle de son activité intellectuelle et de son activité morale embrasse tout ce qui existe conditionnellement, mais jamais il ne pousse au delà des notions contingentes ; et les règles qu'il se trace sur des expériences individuelles ne sont valables aussi , à les prendre rigoureusement , que pour un seul cas : si de la règle du moment il s'avise de faire une loi générale , il tombe infailliblement dans l'erreur. Si donc le réaliste prétend s'élever à quelque chose d'inconditionnel , une seule voie peut l'y conduire, c'est celle que suit la nature pour s'élever ellemême jusqu'à l'infini : c'est-à-dire qu'il doit considérer l'ensemble des phénomènes, et faire la somme des expériences. Mais, comme la somme des expériences n'est jamais complète, la plus haute notion où le réaliste puisse atteindre n'est jamais qu'une généralité relative. C'est sur le retour des cas semblables

leurs l'un et l'autre terme dans son acception la plus digne , et dans toute Vextension de sens qu'on leur peut donner sans altérer le fond des deux idées, ni effacer la différence spécifique que j'ai voulu établir. On verra aussi que l'idéalisme et le réalisme comportent tous deux un très-haut degré de vérité humaine ; et que, sur les points où ils s'écartent l'un de l'autre, l'opposition est dans le détail et non dans l'ensemble, dans la forme et non dans le fond.

iNote de Schiller.)

qu'il fonde sa notion; et, par conséquent, il portera un jugement sûr de tout ce qui est dans l'ordre ; mais, au contraire, pour tout ce qui se présente pour la première fois , sa science est ramenée à son point de départ.

Ce qui est vrai de la connaissance du réaliste Test aussi de sa conduite (morale). Il entre de la moralité dans son caractère; mais, à prendre l'idée dans sa pureté, sa moralité ne repose en particulier sur aucun de ses actes, mais seulement sur l'ensemble de sa conduite et de sa vie. Chacun de ses actes , pris isolément, est déterminé par des causes extérieures, et par un but placé hors de lui : seulement on peut dire que ces causes ne sont pas purement accidentelles , que ce but n'est pas exclusivement propre à tel ou tel moment, mais que ces causes et ce but procèdent subjectivement de l'ensemble de la nature, et s'y rapportent objectivement. Ainsi les impulsions de sa volonté ne sont , il est vrai , ni suffisamment libres , au sens rigoureux du mot , ni moralement assez pures , car elles ont pour principe quelque autre chose que la simple volonté, et pour objet quelque autre chose que la simple loi du devoir ; mais il n'est pas plus vrai de dire que ces impulsions soient aveugles et matérielles ; car cet élément étranger qui y concourt, c'est la nature même prise dans son ensemble et dans son absolue généralité , par conséquent quelque chose d'indépendant et de nécessaire. Tel se montre partout, chez le réaliste, dans ses pensées comme dans sa conduite, le commun bon sens humain, qui est son lot principal. C'est d'un cas particulier qu'il tire la règle de ses jugements , c'est d'une impression particulière de la sensibilité qu'il tire la règle de ses actes ; mais il a un merveilleux instinct pour distinguer, ici et là, tout ce qui n'est que momentané et accidentel : méthode excellente en somme , et avec laquelle il n'aura guère à se reprocher de faute très-grave ; seulement il pourrait bien se faire que , dans aucun cas particulier, il ne pût prétendre à la dignité ni à la grandeur. La grandeur et la digni té sont exclusivement attachées à l'indépendance et à la liberté, dont nous voyons trop peu de traces dans ses actes individuels.

Il en est tout autrement de l'idéaliste, qui tire de lui-môme , et emprunte h la seule raison, le principe de ses connaissances et de ses déterminations. Si la nature nous apparaît, dans ses

effets particuliers, toujours dépendante et bornée, la raison imprime uniformément à chaque action le caractère de l'indépendance et de la perfection. Elle tire tout d'elle-même, et rapporte tout à elle-même. Ce qui arrive par elle n'arrive que pour elle; toute idée qu'elle fait concevoir, toute résolution qu'elle détermine, est une grandeur absolue. Eh bien, c'est précisément aussi avec ce caractère que l'idéaliste , autant qu'il a droit à ce nom , se montre à nous , dans les notions de son esprit comme dans les actes de sa volonté. Il ne se contente pas de notions qui ne soient justes que dans telle et telle hypothèse déterminée , il aspire à des vérités qui ne reposent plus sur aucune hypothèse et qui soient elles-mêmes le fondement de tout le reste. Ce qu'il lui faut, ce n'est rien de moins que la connaissance philosophique, celle qui ramène toute notion conditionnelle à une notion absolue, et qui fonde toute expérience sur ce qu'il y a de nécessaire dans l'esprit humain. Le réaliste soumet sa pensée aux choses : l'idéaliste doit nécessairement soumettre les choses à sa faculté pensante. Et en cela son procédé est parfaitement légitime ; car, si les lois de l'esprit humain n'étaient pas en même temps les lois du monde , si la raison enfin était subordonnée à l'expérience , il n'y aurait même plus d'expérience possible.

Mais il peut s'être élevé jusqu'à des vérités absolues sans avoir pour cela beaucoup avancé ses connaissances. Car, s'il est vrai que toutes choses, en fin de compte, sont soumises à des lois nécessaires et générales, chaque chose, individuellement, se gouverne par des règles contingentes et particulières , et tout dans la nature est individuel. Il se peut donc que l'idéaliste, avec sa connaissance philosophique, domine l'ensemble des choses, et que cela ne lui serve de rien pour la connaissance des choses particuUères , pour la pratique. Je dis plus : comme il cherche partout à remonter aux principes suprêmes, par qui toute chose est possible , il est exposé à négliger les causes prochaines par qui toute chose devient réelle ; comme il porte toujours son attention sur le général , et qu'à cette hauteur les cas les plus opposés reviennent au même , il est enclin à ne pas tenir compte des circonstances particulières par lesquelles tel cas difi'ère de tel autre. Il pourra donc, avec le genre de connaissance qui lui

est propre, embrasser beaucoup, et par cela même peu cornprendre, et souvent perdre en profondeur ce qu'il gagne en surface. C'est ce qui explique pourquoi l'esprit spéculatif, qui méprise les intelligences ordinaires parce qu'il les trouve bornées, est lui-même en butte à la raillerie des intelligences moyennes , qui le trouvent vague et vide ; car la faculté cognitive perd toujours du côté de la précision ce qu'elle gagne en étendue. Voyons maintenant ce qu'est l'idéaliste quant à la morale. On trouvera chez lui, dans chaque acte particulier, une moralité plus pure, mais beaucoup moins d'égalité, d'unité morale dans l'ensemble de sa conduite. Gomme l'idéaliste n'est digne de son nom qu'à la condition de se déterminer par des motifs tirés de la raison pure , et que la raison se montre avec le caractère de l'absolu dans chacune de ses manifestations, il s'ensuit que chacun des actes particuliers de l'idéahste, dès que nous le supposons moral, devra exprimer tout le caractère de l'indépendance, de la liberté morale ; et on peut dire, en général, que s*il y a dans la vie réelle une seule action vraiment morale , assez morale pour demeurer telle aux yeux d'un juge rigoureux, cette action ne peut être faite que par l'idéaliste. Mais plus la moralité de ses actes particuliers est pure , plus aussi elle est sujette à l'accident ; car la constance et la nécessité sont bien le caractère de la nature , mais non celui du libre arbitre : non pas, il est vrai, que l'idéalisme puisse jamais se trouver aux prises avec la morale (cela serait contradictoire), mais parce que la nature humaine est absolument incapable d'un idéalisme toujours conséquent avec lui-même. Si le réaliste, même dans ses actes moraux, est tranquillement et uniformément soumis à une nécessité physique , l'idéaliste, au contraire , a besoin de prendre un élan , d'exalter momentanément sa nature ; et cela ne lui est possible qu'autant qu'il est soutenu par l'inspiration. Il est vrai qu'alors sa capacité morale est d'autant plus haute , et que sa conduite sera marquée d'un caractère de sublimité et de grandeur qu'on cherclierait en vain dans les actions du réaliste. Mais la vie réelle n'est pas faite, tant s'en faut, pour éveiller en lui cette inspiration, et bien moins encore pour l'alimenter uniformément. De l'absokic grandeur, d'où l'idéaliste prend à chaque fois son point de départ, à l'inlinie petitesse des

cas particuliers auxquels il a à appliquer ses principes , le contraste est par trop grand. Comme sa volonté, quant à la forme, est toujours dirigée vers l'ensemble , il ne veut point , quant à la matière, l'abaisser, l'appliquer à des fragments; et pourtant ce n'est presque jamais que par des actions sans importance, qu'il peut faire paraître son sens moral. C'est ainsi qu'on le voit, en plus d'une rencontre , du haut de son idéal infini , méconnaître par distraction les cas particuliers où sa loi voudrait être appliquée; et tout plein de son maximum, négliger le minimum, qui seul pourtant peut donner lieu dans la réalité à toute grandeur.

Ainsi donc, pour rendre justice au réaliste, il le faut juger sur toute la suite de sa vie ; pour apprécier avec équité l'idéaliste , il faut s'en tenir à ses manifestations particulières, mais après avoir fait un choix parmi elles. Il s'ensuit que le vulgaire, qui se décide si volontiers d'après un fait isolé, se taira, avec indifférence, sur le réaliste, parce que les actes particuliers de sa vie prêtent aussi peu au blâme qu'à la louange ; sur l'idéaliste, au contraire, il ne manquera pas de prendre parti, et de se partager entre la désapprobation et l'admiration, parce que c'est dans les actions particulières que gît tout ensemble et la force et l'infirmité de l'idéaliste.

Il est impossible , partant de principes si opposés , que l'idéaliste et le réaliste ne portent dans bien des cas des jugements diamétralement contraires; et, lors même qu'ils se rencontreraient objectivement sur les résultats , qu'ils ne soient pas en désaccord sur le motif. Le réaliste demandera : A quoi cela est- il bon? et n'estimera les choses que par leur utilité. L'idéaliste demandera : Cela est-il bon? et prisera les choses en raison de leur mérite moral. Tout ce qui a son prix et son but en soi-même est , en exceptant pourtant toujours l'ensemble des choses, à peu près étranger ou indifférent au réaliste. En matière de goût , il plaidera pour le plaisir ; en fait de morale , pour le bonheur, quoiqu'il ne fasse pas du bonheur la condition de la conduite morale ; en religion même , il ne se résigne guère à perdre de vue son intérêt propre , sauf qu'il l'ennoblit et le sanctifie en le confondant avec l'idéal du souverain bien. Ce qu'il aime, il cherche à le rendre heureux; l'idéaliste cherchera surtout à l'en-

SCHILLER. — ESTHÉT. 28

noblir. Par suite, si le réaliste, dans ses tendances politiques % se propose pour but le bien-être , dût-il en coûter quelque chose !;à l'indépendance morale de la nation , l'idéaliste n'aura en vue que la liberté , dût le bien-être en souffrir. L'un regarde comme •son but suprême d'arriver à un état indépendant, l'autre de Me plus dépendre de son état; et Ton peut suivre cette différence caractéristique dans toutes leurs idées , dans toutes leurs actions respectives. Aussi le réaliste témoignera toujours son inclination en donnant^ l'idéaliste en recevant; chacun d'eux, par ce qu'il sacrifie dans ses élans de générosité, montre ce qui lui tient le plus au cœur. Les désavantages attachés à son système , l'idéaliste les expie aux dépens de son individu , au prix de son bien-être temporel, mais il ne compte pour rien ce sacrifice : le réaliste les expie aux dépens de sa dignité personnelle , mais il n'a nullement conscience de ce sacrifice. Son système se justifie pour tout ce dont il a connaissance, pour tout ce qui lui fait éprouver un besoin : que lui importent des biens vers lesquels aucune aspiration ne le porte et auxquels il ne croit pas ? Il est satisfait , il est en possession , la terre est à lui , il fait clair dans son esprit , et le contentement habite dans son cœur 1 L'idéaliste est loin d'avoir une félicité pareille. Non content de se brouiller souvent avec la fortune pour avoir négligé le moment de s'en faire une amie, il se brouille encore avec lui-même. Ni ce qu'il sait ni ce qu'il fait ne le peut contenter. Tout ce qu'il exige de soi est chose infinie, et tout ce qu'il produit est borné. Cette rigueur qu'il exerce contre lui-même, il ne la dément point dans sa conduite envers les autres. Généreux, parce qu'en présence d'autrui il se souvient moins de son individualité, il sera souvent injuste, parce qu'il oublie aussi aisément l'individualité chez les autres que chez lui. Le réaliste, au rebours, sera moins généreux, mais aussi plus juste, parce qu'il est plus habitué à juger de toutes choses en tenant compte de leur nature bornée. Il vous passera une idée, une action, vulgaires, et même basses; mais pour ce qui est arbitraire ou excentrique, il ne vous fera pas grâce.

1. Il y a ici dans les Heures uru; faute assez étrange : « Tendances poétiques,» au lieu de <* Teudanccs jjuliticjues. »

L'idéaliste, au contraire, est l'ennemi juré de toute petitesse et de toute platitude , et il est homme à prendre son parti de ce qui est extravagant ou monstrueux, pour peu q.ue l'extravagance témoigne d'une grande force. Le premier se montre ami des hommes , sans avoir une bien haute idée des hommes ni de l'humanité : le second s'est fait de l'humanité une si haute idée, que cela l'expose à mépriser les hommes.

Le réaliste, par lui seul, n'eût jamais étendu la sphère de l'humanité par delà les bornes du monde sensible ; jamais il n'eût fait connaître à l'esprit humain ce principe de grandeur indépendante et de liberté qui lui est propre : tout ce qu'il y a d'absolu dans notre nature n'est pour lui qu'une belle chimère et ceux qui y croient ne sont guère, à ses yeux, que des rêveurs; parce que jamais il ne considère l'homme en puissance et dans sa pure essence , mais seulement dans un effet déterminé et par conséquent borné. Mais aussi l'idéaliste, par lui seul, eût tout aussi peu cultivé nos facultés sensibles, tout aussi peu développé l'homme en tant qu'être de nature, ce qui est pourtant une part tout aussi essentielle de notre destination et la condition de tout progrès moral. L'idéaliste porte trop exclusivement ses visées par delà le monde sensible et par delà le présent : ce n'est qu'en vue du grand tout, en vue de l'éternité, qu'il veut semer et planter, oubliant que le tout n'est que la somme parfaite des existences individuelles, et Téternité, la somme des instants. Le monde, tel que le réaliste voudrait l'arranger autour de lui et tel qu'il se l'arrange en effet, est un jardin bien planté, où tout rapporte , où tout paye sa place, où ce qui ne donne pas de fruit n'est point admis. Entre les mains de l'idéahste, le monde est une nature moins bien exploitée, mais d'un plus grand dessein. Il ne vient pas à la pensée de celui-là que l'homme puisse être ici-bas pour autre chose que pour bien vivre, pour vivre content; il ne voit pas que l'homme ne doit enfoncer de racines qu'afîn de pousser sa tige vers le ciel. L'autre ne songe pas que, pour avoir constamment de bonnes et nobles pensées, la première condition est de bien vivre selon le vœu de la nature ; il ne songe pas que c'en est fait de la tige elle-même quand les racines viennent à manquer.

Dans tout système où quelque point essentiel est resté en

souffrance, et qui méconnaît un besoin impérieux de la nature, un de ces besoins auxquels on ne peut pas donner le change , la seule ressource de la nature est de se satisfaire par une inconséquence. Nous voyons ici, de part et d'autre, une inconséquence de cette sorte : nouvelle preuve, si l'on pouvait garder encore quelque doute, et de ce qu'il y a d'exclusif dans l'un et dans l'autre système , et de la richesse de la nature humaine. Pour l'idéaliste , je n'ai pas besoin de faire voir en détail qu'il est nécessairement jeté hors de son système dès qu'il se propose pour but une action déterminée; car toute existence déterminée est soumise à des conditions de temps et obéit à des lois empiriques. A l'égard du réaliste, au contraire, on pourrait ne pas voir aussi bien tout d'abord ce qui l'empêcherait, sans sortir de son système, de donner satisfaction à tous les besoins, à toutes les exigences nécessaires de l'humanité. Si l'on demande au réaliste : « Pourquoi fais-tu ce qui est juste, et pourquoi souffres-tu ce qui est nécessaire ?» il vous répondra selon l'esprit de son système : « Parce que la nature le comporte ainsi , parce qu'il faut que cela soit. » Mais ce n'est pas du tout répondre à la question ; car il ne s'agit pas de savoir ce que comporte la nature , mais bien ce que veut l'homme ; car l'homme est libre même de ne vouloir pas ce que veut la force des choses. On peut donc lui demander encore : « Pourquoi veux-tu ce qui doit nécessairement être? Pourquoi ton libre arbitre se soumet-il à cette nécessité de nature, à laquelle il pourrait tout aussi bien résister (sans succès, il est vrai, mais ce n'est pas de quoi il s'agit), et à laquelle résistent en effet des millions de tes frères? Tu ne peux pas dire que c'est parce que les autres créatures s'y soumettent, car tu es la seule qui soit douée de volonté; et ta soumission, tu le sens toi-même, doit être une soumission volontaire. Ainsi, quand tu te soumets librement et volontairement, tu n'obéis pas à la nécessité même des lois de nature, tu obéis à Vidée de cette nécessité; car la nécessité même ne te contraint que par force et aveuglément, comme elle contraint le ver de terre; mais elle ne peut rion gagner sur ta volonté, puisque tu es toujours libre, lors mêiiK! qu'elle t'écrase, de vouloir autrement qu'elle. Mais cette idée de la nécessité, où l'as-tu prise? Ce n'est pas dans rexpérience, qui n(! te peut don-

ner que des effets particuliers de la nature, et non pas la nature même (comme ensemble), des réalités particulières, mais non point une nécessité. Tu vas donc au delà de la nature, et tu te détermines en idéaliste , toutes les fois que tu veux agir en être moral, ou simplement ne pas^i^èir aveuglément la nécessité de nature. » Il y a donc évidemment dans les actions du réaliste plus de dignité morale qu'il ne veut bien le dire d'après sa théorie ; de même qu'il y a dans les pensées de l'idéaliste plus de sublimité que dans sa conduite. Ni l'un ni l'autre ne se l'avoue; mais le réaliste, par toute la teneur de sa vie, rend hommage à l'indépendance de la nature humaine, de même que l'idéaliste, par ses actions particulières, rend témoignage de l'infirmité de notre condition.

Après la description que je viens de faire (et dont on peut reconnaître l'exactitude, lors même qu'on en contesterait la conclusion), je n'aurai pas besoin de démontrer à un lecteur attentif et impartial que l'idéal humain se partage entre les deux, et n'est complètement atteint ni par l'un ni par l'autre. L'expérience et la raison ont toutes deux leur juridiction propre ; et aucune d'elles ne peut empiéter sur le domaine de l'autre sans déterminer de fâcheuses conséquences pour l'état soit intérieur soit extérieur de l'homme. L'expérience seule peut nous faire connaître ce dont l'existence est conditionnelle, ce qui arrive dans une hypothèse donnée , ce qui doit se faire en vue d'un certain but. La raison seule , de son côté , peut nous révéler ce qui vaut par soi-même et sans condition aucune, ce qui doit nécessairement être. Lors donc que nous nous flattons, avec notre raison seule, d'agir en quoi que ce soit sur l'existence des choses extérieures, c'est une prétention puérile, et le résultat tourne au néant; car toute existence particulière est subordonnée à des conditions, et la raison détermine sans condition. Mais quand nous permettons qu'un fait contingent décide de ce qui est implicitement dans l'idée même de notre être, dans notre essence, c'est nous alors qui devenons le vain jouet du hasard, et notre personnalité tourne au néant. Ainsi, dans le premier cas, la vie de l'homme n'est plus d'aucun pr/o? (ou valeur temporelle) ; dans le second, elle perd tout ce qui faisait son mérite {sa. valeur morale).

Nous avons reconnu, il est vrai, dans notre description de tout à l'heure, qu'il y a chez le réaliste un certain mérite moral, et chez l'idéaliste une certaine valeur expérimentale, mais seulement lorsqu'ils cessent de procéder conséquemment à leur principe et que la nature agit en eux plus puissamment que le système. Mais, quoique ni l'un ni Tautre ne réponde parfaitement à l'idéal de l'humanité, il y a toutefois entre eux cette différence considérable, que, si le réaliste ne satisfait dans aucun cas particulier à cet idéal tel que nous le concevons par la raison, en revanche il ne donne jamais aucun démenti à l'idéal tel que nous le concevons par l'entendement; tandis que l'idéaliste, qui, dans certains cas particuliers, approche davantage, il est vrai, de la plus haute idée de l'humanité, restera, au contraire, en mainte rencontre, au-dessous même de l'idée la plus basse que nous nous fassions de notre nature. Or, dans la pratique de la vie , il est beaucoup plus important que le tout soit uniformément bon selon la nature humaine, que si dans le détail on approchait accidentellement de la perfection divine; partant, si l'idéaliste est plus propre à nous donner une haute idée de ce dont la nature humaine est capable, et à nous inspirer du respect pour notre destinée, le réaliste aussi est seul à même de remplir constamment et effectivement cette destinée, de retenir l'espèce dans les bornes qui lui sont éternellement assignées. Le premier est sans doute un être plus noble, mais un être incomparablement moins parfait ; le second nous paraît , à la vérité , comme un être infiniment moins noble , mais sa perfection aussi est d'autant plus grande ; car la noblesse est déjà implicitement contenue dans tout ce qui témoigne d'une grande faculté; mais la perfection ne se trouve que dans la teneur de l'ensemble et dans l'acte réel.

Ce qui est vrai de l'un et de l'autre caractère, dans leur expression la meilleure, devient plus sensible encore dans leurs caricatures respectives. Le véritable réalisme est plus salutaire dans ses effets, mais seulement il est moins noble dans son principe; le faux réalisme, méprisable dans son principe, n'a pour lui que d'être un peu moins pernicieux dans ses effets. Je veux dire que le réaliste véritable se soumet bien l\ la nature, et à sa nécessité; mais il olH'it à la nature considérée comme

ET SENTIiMENTALE. 439

un tout et à sa nécessité en tant qu'éternelle et absolue , et non à sa contrainte aveugle , à ses exigences du moment. Il embrasse, il suit librement la loi de nature, et soumettra toujours l'individuel au général : aussi ne peut-il manquer de se trouver d'accord, en fin de compte, avec le véritable idéaliste, quoiqu'ils aient pris tous deux un chemin bien différent pour arriver au but. L'empirique vulgaire, au contraire, se soumet à la nature comme à une force, et s'y abandonne aveuglément et sans choix. Ses jugements roulent sur le particulier, ses aspirations sont bornées : il ne croit , il ne comprend que ce qu'il touche ; il n'estime que ce qui améliore sa condition sensible. Aussi n'est-il jamais rien de plus que ce que les impressions extérieures font accidentellement de lui ; son moi, sa personnalité est opprimée, et il n'a, comme homme, absolument aucun prix ni aucun mérite ; mais, en tant que simple créature, il ne cesse pas d'être quelque chose, il peut toujours être bon à quelque chose. Cette même nature à laquelle il s'abandonne en aveugle, ne le laisse pas tout à fait déchoir; les bornes éternelles de la nature le maintiennent , ses inépuisables ressources le conservent , dès qu'il lui a fait, sans réserve, le sacrifice de sa liberté entant qu'homme. En cet état, quoiqu'il ne se doute point de ce que c'est qu'une loi, celles de la nature, à son insu, le régissent; et, quoique ses efforts individuels soient souvent en désaccord avec la loi générale, avec l'ensemble, l'ensemble saura infailliblement prévaloir sur toutes ces contrariétés. Il y a beaucoup d'hommes, que dis-je? il y a des peuples entiers qui vivent dans cet état méprisable, qui ne subsistent que par la grâce de la nature et de ses lois, qui n'ont aucune espèce d'individualité, et par conséquent dont tout le prix est d'être bons à quelque chose; mais enfin ils vivent, ils subsistent, et il en faut bien conclure que cet état n'est pas dépourvu de toute valeur.

Que si , au contraire , l'idéalisme véritable est lui - même peu sûr dans ses effets , et souvent même dangereux ; le faux idéalisme, dans ses effets, est quelque chose d'effroyable. L'idéaliste digne de ce nom ne s'écarte de la nature et de l'expérience , que faute d'y trouver le principe immuable et l'absolue nécessité que la raison lui ordonne malgré tout de poursuivre. L'idéaliste extravagant s'écarte de la nature par un

pur caprice , pour être plus libre de s'abandonner à son sens propre, à ses appétits, et aux fantaisies de son imagination. La liberté, pour lui, ne consiste pas à s'affranchir des nécessités physiques, mais à se débarrasser des nécessités morales qui le gênent. Aussi n'abdique-t-il pas seulement son caractère d'homme ; il renonce à toute espèce de caractère, il se met en dehors de toute espèce de lois; il n'est donc absolument rien, et aussi ne sert absolument à rien. Mais précisément parce que ce mal ne vient pas d'avoir trop donné à la nature , mais bien d'un excès de liberté, comme il procède, par conséquent, d'une disposition estimable en soi , d'une faculté infiniment perfectible, il aboutit aussi à une chute infinie, à un abîme sans fond, et ne saurait prendre fin que par une entière destruction I

Ç^rz^^^^

L'auteur de l'article qui a paru dans le onzième cahier des Heures de 1795 , sur le Danger des mœurs esthétiques % a eu raison de tenir pour douteuse une moralité qui n'est fondée que sur le sentiment du beau, et qui n'a d'autre garant que le goût. Mais il est évident qu'un sentiment vif et pur de la beauté doit exercer la plus heureuse influence sur la vie morale , et c'est la question que je vais traiter ici.

Quand j'attribue au goût le mérite de contribuer au progrès moral, mon intention n'est pas du tout de prétendre que l'intérêt que prend le bon goût à une action suffise pour en faire une action morale. La moralité ne saurait jamais avoir d'autre fondement qu'elle-même. Le goût peut favoriser la moralité dans la conduite , comme j'espère le démontrer dans le présent essai ; mais, par lui-même et par sa seule influence, il ne saurait jamais produire rien de moral.

Il en est ici de la liberté interne et morale absolument comme de la Wherté physique externe. Je n'agis librement, dans le sens physique, que lorsque, indépendamment de toute influence

1. Ce morceau a paru d'abord dans les Heures (3* cahier de 1796).

2. Schiller, après avoir publié à part dans les Heures l'article dont il parle ici, le rattacha plus tard, dans ses Opuscules en prose, au traité des Limites à observer dans Vemploi des belles formes. 11 forme aussi la fin de ce traité dans les Œuvres complètes et dans notre traduction. Voyez plus haut, p. 329-335.

étrangère, j'obéis simplement à ma volonté. Mais la possibilité d'obéir ainsi, sans entraves, à ma propre volonté, il se peut, en fin de compte, que j'en sois redevable à un principe distinct de moi , du moment qu'on admet que ce principe aurait pu gêner ma volonté. De même aussi, la possibilité d'accomplir telle action conforme au devoir, il peut se faire que j'en sois redevable, en fin de compte, à un principe distinct de ma raison : cela est possible, du moment que l'idée de ce principe est conçue comme une force qui aurait pu restreindre mon indépendance. Ainsi, de même qu'on peut dire d'un homme qu'il tient sa liberté d'un autre homme, encore bien que la liberté proprement dite consiste à n'être point obligé de se régler sur autrui , de même on peut dire aussi que le goût sert ici la vertu , encore bien que la vertu elle-même emporte expressément cette idée , que l'on ne s'y sert d'aucun secours étranger.

Une actionne cesse pas du tout d'être libre parce que celui qui pouvait en gêner l'accomplissement se sera heureusement abstenu d'y mettre obstacle : il suffit que nous sachions que l'agent n'y a été mû que par sa volonté propre, sans aucun égard à une volonté étrangère. De même une action de l'ordre moral ne perd pas son droit à être qualifiée d'action morale, parce que les tentations qui pouvaient la faire tourner au rebours ne se seront heureusement pas présentées : il suffit que nous admettions que l'agent n'a obéi qu'à l'arrêt de sa raison, à l'exclusion de tous ressorts étrangers. La liberté d'un acte extérieur est établie, dès qu'il procède immédiatement de la volonté de la personne : la moralité d'une action interne est établie , dès que la volonté de V agent s'y est déterminée immédiatement par les lois de la raison.

Il peut nous être plus facile ou plus malaisé d'agir en hommes libres selon que nous rencontrons ou non, sur notre chemin, des forces qui agissent contrairement à notre volonté et qu'il faut vaincre. En ce sens, la liberté est susceptible de plus ou de moins. Elle est plus grande ou du moins plus visible , lorsque nous la faisons prévaloir sur des forces ennemies, quelque énergique que soit leur opposition; mais elle n'est pas suspendue parce que notre volonté n'aura rencontré aucune résistance , ou qu'une force étrangère venant à notre aide aura

détruit cette résistance, sans que nous ayons eu à y mettre du nôtre.

De même pour la moralité. Nous pouvons avoir plus ou moins de combats à rendre pour obéir immédiatement à la raison , suivant qu'il s'éveille ou non en nous des instincts qui luttent contre ses prescriptions, et qu'il nous faut écarter. En ce sens, la moralité est susceptible de plus ou de moins. Notre moralité est plus grande ou du moins plus en saillie , lorsque nous obéissons immédiatement à la raison , quelque puissants que soient les instincts qui nous poussent dans le sens contraire ; mais elle n'est pas suspendue parce que nous n'aurons eu aucune tentation de désobéir , ou que cette tentation aura été paralysée par quelque force autre que notre volonté. Sommesnous déterminés à une action uniquement parce qu'elle est morale, et sans nous être préalablement demandé si elle est de plus agréable? c'en est assez, voilà une action moralement bonne, et elle garderait ce caractère lors même qu'il y aurait lieu de supposer avec vraisemblance que nous agirions d'autre sorte si l'action nous coûtait quelque peine ou nous privait d'un plaisir.

On peut admettre, pour l'honneur de l'humanité, que nul homme ne saurait tomber assez bas pour préférer le mal uniquement parce qu'il est le mal ; mais plutôt que tout homme sans exception préférerait le bien parce que c'est le bien, si, par quelque circonstance accidentelle, le bien n'excluait l'agréable, ou n'attirait après soi un désagrément. Ainsi, en réalité , toute action immorale semble n'avoir d'autre principe que le conflit entre le bien et l'agréable , ou , ce qui revient au même , entre la convoitise et la raison : la force des instincts sensibles, d'une part, et, de l'autre côté, la faiblesse de la volonté, de la faculté morale , telle est apparemment la source de toutes nos fautes.

Il peut donc y avoir deux différentes manières de favoriser la moralité, de même qu'il y a deux sortes d'obstacles qui la contrarient : ou bien il faut fortifier le parti de la raison , et la puissance de la bonne volonté , de sorte que nulle tentation ne la puisse vaincre ; ou bien il faut rompre la force de la tentation , pour que la raison et la volonté , bien que plus faibles , soient encore en état de la surmonter.

446 DE l'utilité MORALE

On pourrait trouver , sans doute , que la moralité proprement dite ne gagne rien à ce second procédé , puisque tout s'y passe sans aucune modification de la volonté , et que cependant c'est la nature de la volonté qui seule donne aux actions un caractère moral. Mais disons aussi que, dans le cas dont il s'agit , un changement de volonté n'est pas du tout nécessaire; car nous ne supposons point une volonté mauvaise qui aurait besoin d'être corrigée, mais seulement une volonté portée au bien, et qui est faible. Or , cette volonté portée au bien , mais trop faible , ne laisse pas d'arriver par cette voie aux bonnes actions , ce qui peut-être n'aurait pas eu lieu si de plus fortes impulsions l'eussent sollicitée dans le sens contraire. Mais, toutes les fois qu'une volonté portée au bien devient le principe d'une action , nous sommes réellement en présence d'un fait moral. Je ne me fais donc aucun scrupule d'avancer cette proposition, que tout ce qui neutralise la résistance opposée à la loi du devoir par l'inclination, favorise véritablement la moralité.

La moralité a au dedans de nous-mêmes un ennemi naturel , l'instinct sensible : lequel , dès qu'un objet sollicite son désir, aspire aussitôt à se satisfaire et, dès que la raison exige de lui quelque chose qui lui répugne , ne manque pas de s'opposer à ses prescriptions. Cet instinct sensible est sans cesse occupé à mettre la volonté dans ses intérêts , la volonté qui pourtant est soumise à la juridiction des lois morales , et pour qui c'est une obligation de ne se trouver jamais en contradiction avec ce que demande la raison.

Mais l'instinct sensible ne reconnaît point la loi morale: il veut jouir de son objet, et le faire réaliser par la volonté , quoi que la raison en puisse dire. Cette tendance de notre faculté appétitive à diriger immédiatement la volonté sans se préoccuper aucunement de lois supérieures , est perpétuellement en conflit avec notre destination morale , et c'est le plus puissant adversaire que l'homme ait à combattre dans sa conduite morale. Les dmes grossières , qui sont dénuées tout à la fois d'éducation morale et d'éducation esthétique, reçoivent immédiatement la loi de l'appétit, et n'agissent que selon le bon plaisir de leurs sens. Les Ames morales, mais h qui manque la culture esthétique reçoivent immédiatement la loi de la raison, et c'est uni-

qiiement par égard pour le devoir qu'elles triomphent de la tentation. Dans les âmes esthétiquement épurées, il y a de plus un autre mobile , une autre force , qui plus d'une fois supplée à la vertu quand la vertu est absente, et qui la rend plus facile quand on la possède. Ce mobile, c'est le goût.

Le goût exige de nous de la modération et de la dignité ; il a horreur de tout ce qui est anguleux , dur et violent ; il aime tout ce qui s'arrange avec aisance et avec harmonie. Écouter la voix de la raison jusque parmi les tempêtes de la sensibilité, et savoir imposer des bornes à la nature dans ses explosions les plus brutales, c'est, comme chacun sait, ce qu'exige déjà le bon ton , lequel n'est autre chose qu'une loi esthétique : c'est ce qu'il exige de tout homme civilisé. Eh bien, cette contrainte que s'impose l'homme civilisé dans l'expression de ses sentiments , lui confère déjà un certain degré d'autorité sur eux , ou du moins développe en lui une certaine aptitude à s'élever audessus de l'état purement passif où était son âme, à interrompre cet état par un acte de son initiative , et à retarder par la réflexion la pétulance des sentiments toujours prêts à passer des affections aux actes. Or, tout ce qui rompt la violence aveugle des mouvements affectifs ne produit encore, je le veux bien , aucune vertu ( car la vertu ne doit jamais avoir d'autre principe efficient qu'elle-même ) , mais cela fraye au moins la voie à la volonté pour se tourner du côté de la vertu. Toutefois , cette victoire du goût sur les aff'ections brutales n'est point du tout une action morale , et la liberté que la volonté acquiert ici par l'intervention du goût n'est encore en aucune façon une liberté morale. Le goût ne délivre notre âme du joug de l'instinct qu'en lui imposant ses propres chaînes ; et en désarmant le premier ennemi, l'ennemi déclaré de la liberté morale, il demeure lui-même, assez souvent, comme un second ennemi , qui peut être d'autant plus dangereux qu'il se présente sous les dehors d'un ami. Le goût, en effet , ne gouverne l'âme elle-même que par l'attrait du plaisir , d'un plaisir plus noble, il est vrai , puisque la raison en est le principe ; mais enfin , tant que la volonté se détermine par le plaisir , il n'y a point encore de moralité.

Et, malgré tout, c'est déjà un grand point de gagné que cette

intervention du goût dans les opérations de la volonté. Toutes ces inclinations matérielles, et ces appétits brutaux, qui souvent s'opposent à la pratique du bien avec tant d'opiniâtreté et de fougue, le goût esthétique en a débarrassé notre âme; et à leur place , il a semé en nous des inclinations plus nobles et plus douces , qui se rapportent à Tordre , à l'harmonie , à la perfection ; et bien que ces inclinations par elles-mêmes ne soient point des vertus, elles ont au moins quelque chose de commun avec la vertu : c'est leur objet. Ainsi désormais , si c'est l'appétit qui parle, il aura à subir un contrôle rigoureux par-devant le sens du beau ; si c'est la raison qui parle , et qui nous commande des actes conformes à l'ordre , à l'harmonie , à la perfection , non-seulement elle ne rencontrera plus d'adversaire du côté de l'inclination, mais elle y trouvera le concours le plus actif. Si nous parcourons en effet les différentes formes sous lesquelles la moralité peut se produire , nous verrons que toutes ces formes peuvent se réduire à deux : ou bien c'est la nature sensible qui fait dans notre âme la motion que telle chose se fasse ou ne se fasse point, et la volonté en décide ensuite d'après la loi de la raison ; ou bien c'est la raison même qui fait la motion , et la volonté lui obéit sans prendre conseil des sens. La princesse grecque Anne Comnène parle d'un rebelle fait prisonnier, et qu'Alexis son père, alors simple général de son prédécesseur, avait été chargé de conduire à Gonstantinople. Pendant le chemin , tous deux étant seuls et chevauchant de compagnie, Alexis eut envie de faire halte à l'ombre d'un arbre afin de se rafraîchir de l'extrême chaleur. Il ne tarda pas à céder au sommeil ; son compagnon seul, à qui la crainte de la mort qui l'attendait ne laissait aucun repos, resta éveillé. Alexis dormait donc d'un profond sommeil, et son épée était suspendue à une branche : le prisonnier aperçoit cette épée, et conçoit aussitôt la tentation de se rendre libre en tuant son gardien. Anne Comnène donne à entendre qu'elle ne sait trop ce qui lût arrivé si Alexis, par bonheur, ne se fût réveillé en ce moment*. Voilà un cas de morale de la première espèce, oh l'instinct sensible a le premier élevé la voix, et dont la raison n'a connu

L \o}iizV A Icxiade il'Anne Comnène, livre I, chap. iv.

qu'ensuite en qualité de juge. Mais, supposé que le prisonnier eût triomphé de la tentation rien que par égard pour la justice, il n'y aurait plus de doute, l'action eût été une action morale.

Lorsque le feu duc Léopold de Brunswick ^ sur le bord de l'Oder en furie, se demanda s'il devait au péril de sa vie, s'abandonner à l'impétuosité du fleuve pour sauver quelques malheureux, qui, sans lui, étaient privés de tout secours; et lorsque, je suppose ce cas, il s'élança, uniquement par conscience de son devoir, dans cette barque où nul autre ne voulait monter, personne ne contestera sans doute qu'il n'ait agi moralement. Le duc se trouvait ici dans le cas contraire au précédent. L'idée du devoir, dans cette circonstance , se présenta la première, et alors seulement s'éveilla l'instinct de la conservation pour s'opposer à ce que prescrivait la raison. Mais, dans les deux cas, la volonté s'est comportée de la même manière: elle a obéi immédiatement à la raison, et partant les deux actions sont morales.

Mais dans les deux cas Faction continuerait-elle d'être morale, si nous supposions que le goût esthétique y eût part?

Supposé, par exemple, que le premier, qui fut tenté de commettre une mauvaise action, et qui y renonça par respect pour la justice, ait le goût assez cultivé pour que toute action honteuse ou violente éveille en lui une horreur invincible : au moment où l'instinct de la conservation le pousse à quelque chose de honteux , le sens esthétique , seul , suffira pour l'en détourner; il n'y aura donc plus délibération devant le tribunal moral, devant la conscience : un autre mobile, une autre juridiction a d'avance prononcé. Mais le sens esthétique ne gouverne la volonté que par des sentiments, et non par des lois. Ainsi cet homme se refuse à goûter le sentiment agréable de la vie sauvée, parce qu'il ne peut supporter le sentiment odieux d'avoir commis une bassesse. Donc , tout s'est passé ici par-devant la sensibilité seule , et la conduite de cet homme , bien que conforme à la loi , est moralement indifférente ; c'est simplement un bel effet de la nature.

Supposons maintenant que le second , celui à qui sa raison prescrivait de faire une chose contre laquelle protestait l'instinct de nature, supposons que cet homme ait également le sens du

SCHILLER. — ESTHÉT. 29

beau assez susceptible pour que tout ce qui est grand et parfait le ravisse : au moment même où la raison lui donne cet ordre, la sensibilité se rangera aussitôt du même bord, et il fera avec inclination ce que, sans cette sensibilité délicate pour le beau, il lui aurait fallu faire contrairement à l'inclination. Mais sera-ce une raison pour nous de le trouver moins parfait? Assuréinent non; car il agit, dans le principe, par pur respect pour les prescriptions de la raison; et s'il suit ses prescriptions avec joie, cela ne peut rien ôter à la pureté morale de son acte. Ainsi cet homme sera tout aussi parfait dans le sens moral; et dans le sens physique, au contraire, il sera incomparablement plus parfait ; car il est infiniment plus propre à faire un sujet vertueux.

Ainsi donc le goût donne à l'âme une direction qui la dispose mieux à la vertu , en écartant les inclinations qui y sont contraires , et en éveillant celles qui y sont favorables. Le goût ne saurait faire aucun tort à la véritable vertu , encore bien que, dans tous les cas or- l'instinct de nature parle le premier, le goût commence par décider de son chef ce dont la conscience autrement aurait dû connaître, et bien qu'il soit cause par conséquent que, parmi les actions de ceux qui se gouvernent par lui, il y ait beaucoup plus d'actions moralement indifférentes que d'actions véritablement morales. En efïet, l'excellence de l'homme ne consiste pas le moins du monde à produire une plus grande somme d'actions particulières rigoureusement morales, mais bien à témoigner dans l'ensemble d'une plus grande conformité de toutes les dispositions de sa nature avec la loi morale ; et ce n'est pas une chose qui doi\e donner aux gens une idée bien avantageuse de leur pays ou de leur siècle, que d'y entendre si souvent parler de moralité, et d'actes particuliers que l'on vante comme des traits de vertu. Espérons que le jour où la civilisation aura consommé son œuvre (si seulement l'on peut concevoir ce terme par la pensée), il ne sera guère plus question de cela. Mais, d'un autre côté, le goût peut être d'une utilité /losilive pour la véritable vertu dans tous les cas où les instigations premières étant parties de la raison, sa voix court risque d'être étoullée par les sollicitations plus puissantes de rinstinct de nature. Alors, en ellet, le goût détermine

notre sensibilité à prendre parti pour le devoir, et fait ainsi qu'une médiocre force morale de volonté suffit à la pratique de la vertu.

Que si le goût, à ce titre, ne fait jamais tort à la vraie moralité, et si dans beaucoup de cas il est pour elle d'une utilité évidente, il faut tenir pour très-considérable cette circonstance, qu'il est souverainement favorable à la légalité de notre conduite. Supposons que l'éducation esthétique ne contribue aucunement à nous donner des sentiments meilleurs, du moins nous rend-elles propres à agir, quoique sans une disposition" véritablement morale , comme nous aurions agi si notre âme eût été véritablement morale. Or, il est bien vrai que, devant le tribunal de la conscience, nos actes n'ont absolument d'importance que comme expression de nos sentiments ; mais c'est précisément l'inverse dans l'ordre physique et dans le plan de la nature: lace ne sont plus nos sentiments qui importent, ils n'ont d'importance qu'en tant qu'ils donnent lieu à des actes qui servent au but de la nature. Mais l'ordre physique qui est régi par des forces, et l'ordre moral qui se gouverne par des lois , sont si exactement faits l'un pour l'autre et si intimement impliqués, que les actions qui, par leur forme, sont moralement convenables, renferment nécessairement aussi dans leur objet une convenance physique; et de même que l'édifice entier de la nature semble n'exister que pour rendre possible le plus haut de tous les buts , qui est le bien , de même le bien peut à son tour être employé comme un moyen pour assurer la conservation de l'édifice. Ainsi, l'ordre de la nature a été rendu dépendant de la moralité de nos âmes, et nous ne pouvons aller contre les lois du monde moral- sans provoquer en même temps une perturbation dans le monde physique.

Si donc il est à jamais impossible d'attendre de la nature humaine , tant qu'elle n'est que nature humaine , qu'elle agisse sans interruption ni défaillance, uniformément et constamment, comme raison pure, et qu'elle n'offense jamais les lois de l'ordre moral; si, tout persuadés que nous sommes, et de la nécessité et de la possibilité de la pure vertu , nous sommes forcés de nous avouer combien en réalité l'exercice en est sujet à accidents, et combien peu nous devons compter sur

}a solidité de nos meilleurs principes; si, avec cette conviction de la fragilité humaine, nous nous souvenons que chacune de nos infractions à la loi morale est une atteinte portée à l'édifice de la nature : si nous rappelons toutes ces considérations à notre mémoire, ce serait assurément la témérité la plus criminelle que de mettre les intérêts du monde entier à la merci , au hasard de notre vertu. Tirons plutôt de là cette conclusion, que c'est une obligation pour nous de satisfaire tout au moins à l'ordre physique par lobjet de nos actes, quand bien même nous ne devrions point satisfaire par la forme de ces actes aux exigences de l'ordre moral ; de payer au moins comme instruments parfaits, au but de la nature, ce dont nous demeurons redevables envers la raison en tant que personnes imparfaites, afin de ne point faire honteuse figure tout à la fois devant l'un et l'autre tribunal. Que si, parce que la simple légalité est sans mérite moral, nous refusions de faire aucun effort pour y conformer nos actes, l'ordre du monde, en attendant, pourrait se dissoudre, et, avant que nous fussions venus à bout d'asseoir nos principes, tous les liens de la société pourraient bien être rompus. Non, plus notre moralité est sujette aux hasards, plus il est nécessaire de prendre des mesures pour assurer la légalité : négliger la légalité par étourderie ou par orgueil, c'est une faute dont nous aurions à répondre devant la morale. Quand un aliéné croit sentir que son accès va le prendre, il ne laisse point de couteaux à la portée de sa main, et il va de luimême au-devant des liens, afin de n'être pas responsable , dans l'état de santé, des crimes que sa cervelle troublée pourrait lui faire commettre. Eh bien ! de même, c'est pour nous une obligation d'aller au-devant des liens salutaires que nous présentent la religion et les lois esthétiques, afin que notre passion, dans ces crises oij elle prend le dessus, ne puisse porter aucune atteinte à l'ordre physique.

Ce n'est pas sans dessein que j'ai rangé la religion et le goiU dans une seule et même classe. C'est que l'une et l'autre ont le mérite, commun par l'effet, (pioique inégal en principe et en valeur, de suppléer la vei'tu j)roprcment dite, et d'assurer la légalité là où il n'y a pas lieu d'espérer de moralité. Sans doute celui-là tiendrait un rang iricoiiteslCLblenienl plus élevé dans

l'ordre des purs esprits, qui n'aurait besoin ni de l'attrait de la beauté, ni de la perspective d'une vie éternelle, pour se conformer en toutes rencontres aux exigences de la raison; mais, nous le savons , l'homme est borné , et sa faiblesse oblige le moraliste le plus rigide à tempérer quelque peu dans la pratique la sévérité de son système , quoiqu'il ne puisse rien céder en théorie; elle l'oblige, pour assurer le bien du genre humain, qui serait assez mal protégé par notre vertu sujette aux hasards , de recourir en outre aux deux fortes ancres de la religion et du goût.

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« L'homme n'est jamais contraint de dire : il faut que je veuille,' dit le juif Nathan ^ au derviche ; et ce mot est vrai dans un sens plus large qu'on ne serait peut-être tenté d'en convenir. La volonté est le caractère spécifique de l'homme ; et la raison même n'est que la règle éternelle de sa volonté. La nature entière agit raisonnablement : toute notre prérogative, c'est d'agir raisonnablement, avec conscience et volonté. Tous les autres objets obéissent à la nécessité : l'homme est l'être qui veut.

C'est justement pour cela qu'il n'y a rien de plus indigne de l'homme que de subir la violence, car la violence le supprime. Celui qui nous fait violence ne nous conteste rien de moms que notre humanité : celui qui subit lâchement la violence abdique sa qualité d'homme. Mais cette prétention à rester absolument libre de tout ce qui est violence, semble supposer un être en possession d'une force assez grande pour repousser loin de soi toute autre force. Que si cette prétention se rencontre chez un être qui, dans Tordre des forces, ne peut revendiquer le pre-

1. Ce traité parut pour la première fois, en 1801, dans le tome III des Opuscules en prose ^ où le titre est accompagné, à la table des matières, de la mention Mngfedrucfct (non imprimé, inédit). Schiller, comme nous l'avons dit plus haut (voyez la note de la p. 119), avait inséré dans la Nouvelle Thalie un autre morceau portant le même titre, dont il réimprima plus tard la seconde partie seulement, en l'intitulant du Pathétique. La première partie, plus particulièrement relative au sublime, ne fut admise ni dans le recueil des Opuscules en prose, ni plus tard dans les OEuvres complètes. Nous en donnerons la traduction à la suite du présent traité, avec lequel elle ne fait nullement double emploi.

2. Voyez Nathan le Sage, poëme dramatique de Lessing, acte I", scène 3.

mier rang , il en résulte une contradiction malheureuse entre son instinct et son pouvoir.

L'homme est précisément dans ce cas. Entouré de forces sans nombre, qui toutes lui sont supérieures et qui le dominent, il prétend, par sa nature, n'avoir à souffrir d'aucune d'elles nulle violence. Il est vrai que, par son intelligence, il ajoute artificiellement à ses forces naturelles, et que, jusqu'à un certain point, il réussit, en effet, à régner physiquement sur tout ce qui est physique. Il y a remède à tout, dit le proverbe, excepté à la mort. Mais cette exception seule, si c'en est réellement une dans le sens le plus rigoureux du mot, suffirait à ruiner tout entière ridée même de notre nature. Jamais l'homme ne sera l'être qui veut, s'il y a un cas, un seul, où, bon gré mal gré, il soit forcé à ce qu'il ne veut pas. Cette exception unique, terrible, d'être ou de faire ce qu'il faut, et non ce qu'il veut, cette idée le poursuivra telle qu'un fantôme ; et, comme nous le voyons en effet chez la plupart des hommes, elle le livrera en proie aux aveugles terreurs de l'imagination; sa hberté si vantée n'est absolument rien s'il y a un point, un seul, où il soit contraint et lié. C'est l'éducation qui doit remettre l'homme en liberté et l'aider à remplir toute l'idée de sa nature. Elle doit donc le rendre capable de faire prévaloir sa volonté; car, encore une fois, l'homme, c'est l'être qui veut.

On peut arriver à ce but de deux manières : ou bien réelle^ ment, en opposant la force à la force, en dominant, comme nature, la nature même ; ou bien par l'idée, en sortant de la nature, et en détruisant ainsi, par rapport à soi, l'idée même de violence. Tout ce qui aide l'homme à dominer réellement la nature est ce qu'on appelle l'éducation physique. L'homme cultive son entendement et développe ses forces physiques, soit pour faire des forces de la nature, selon leurs propres lois, les instruments de sa volonté, soit pour se mettre en sûreté contre leurs effets lorsqu'il ne les peut diriger. Mais les forces de la nature ne se laissent dominer ou détourner que jusqu'à un certain point : passé ce point, elles se dérobent à la puissance de l'homme, et le soumettent à la leur.

Ainsi, à partir de ce point, c'en serait fait de sa liberté s'il n'était susceptible que d'éducation physique. Mais il faut qu'il

soit homme sans exception, et, par conséquent, qu'il n'ait rien à subir, en aucun cas, contrairement à sa volonté. Lors donc qu'il ne peut plus opposer aux forces physiques aucune force physique proportionnée, il ne lui reste qu'une ressource pour ne subir aucune violence : c'est de faire cesser entièrement ce rapport qui lui est si funeste ; c'est d'anéantir en tant quidée la violence qu'il est forcé de subir en fait. Or, anéantir une violence en tant qu'idée, c'est tout simplement s'y soumettre volontairement. L'éducation qui rend l'homme apte à cela s'appelle l'éducation morale.

L'homme façonné par l'éducation morale, et lui seul, est entièrement libre. Ou bien il est supérieur à la nature en tant que puissance, ou bien il est d'accord avec elle. Aucune des actions qu'elle exerce sur lui n'est violence ; car avant d'arriver jusqu'à lui, elle est devenue un acte de sa volonté propre, et l'a nature dynamique ne saurait jamais l'atteindre, parce qu'il se sépare volontairement de tout ce à quoi elle peut atteindre. Mais pour arriver à cet état de l'âme que la morale nous enseigne sous le nom de résignation aux choses nécessaires, et la religion sous le nom de soumission absolue aux conseils de la Pro\idence : pour y arriver, dis-je, par un effet de son libre arbitre et avec réflexion, il faut déjà un degré de lucidité dans la pensée, et, dans la volonté, un degré d'énergie supérieur à ce que l'homme en possède communément dans la vie active. Heureusement pour lui, l'homme ici trouve, non-seulement, dans sa nature rationnelle une aptitude morale qui peut être développée par l'entendement, mais aussi, dans sa nature raisonnable et sensible, c'est-à-dire dans sa nature liumaine, une tendance esthéiique qui semble avoir été mise là tout exprès, une faculté qui s'éveille d'elle-même en présence de certains objets sensibles, et qui, nos sentiments s'épurant, peut être cultivée au point de devenir un puissant essor idéal. C'est de cette aptitude, idéalistique , il est vrai, dans son principe et dans son essence, mais que le réaliste lui-même laisse voir assez clairement dans sa conduite, quoiqu'il ne la reconnaisse point en théorie* : c'est, dis-je, de cette faculté que je vais m'occuper ici.

1. Comme en général il n'y a proprement rien d'idéalistique que ce que le

Il est vrai que le sens du beau, quand il est développé par la culture, suffit déjà par lui-même à nous rendre, jusqu'à un certain point, indépendants de la nature, en tant que force. Une âme qui s'est assez ennoblie pour être plus sensible à la forme des choses qu'à leur matière, et qui, sans s'inquiéter aucunement de la possession des choses mêmes, trouve un plaisir tout libéral dans la simple contemplation des phénomènes, cette âme renferme en soi une source intime, une plénitude d'existence que rien ne saurait lui faire perdre; et, comme elle n'a pas besoin de s'approprier les objets au milieu desquels elle vit, elle n'a point à craindre non plus d'en être dépouillée. Mais enfin il faut pourtant bien que ces phénomènes aient un corps par lequel ils se manifestent, et, par conséquent, tant que nous éprouvons le besoin, ne fût-ce que de trouver une belle apparence, un beau phénomène, ce besoin implique celui de l'existence de certains objets, et il s'ensuit que notre satisfaction dépend encore de la nature considérée comme force, puisque c'est elle qui dispose souverainement de toute existence. Autre chose, en effet, est de sentir en soi le besoin d'objets doués de beauté et de bonté, ou d'exiger simplement que les objets qui nous entourent soient bons et beaux. Ce dernier désir est compatible avec la plus parfaite liberté de l'âme; mais il n'en est pas ainsi de l'autre : que l'objet qui est devant nous soit beau et bon, c'est ce que nous sommes ftn droit d'exiger; mais que le beau et le bien soient réalisés objectivement devant nous, nous ne pouvons que le souhaiter. Eh bien, cette disposition de l'âme où l'on ne s'inquiète pas de savoir si le beau , le bon et le parfait existent, mais où l'on exige avec la dernière rigueur que ce qui existe soit bon, beau et parfait, s'appelle par excellence grande et sublime, parce qu'elle renferme en soi tous les caractères positifs d'une belle âme, sans en partager les caractères négatifs.

C'est un signe auquel on reconnaît les âmes belles et bonnes, mais qui ne laissent pas d'être faibles, que d'aspirer toujours avec impatience à trouver leur idéal moral réalisé dans le iiionde

parfait i-c'-alisto pratifinc, on fait, sans In savoir, et ne conteste, en ihcorie, que par une incons6iiucnc(?.. {Note de Schiller.)

des faits, et d'être douloureusement affectées de tout ce qui y met obstacle. Une ame ainsi faite se réduit à une triste dépendance par rapport au hasard, et l'on peut toujours lui prédire, sans craindre de se tromper, qu'elle fera la part plus grande qu'il ne faut à la matière dans les choses morales et esthétiques, et qu'elle ne soutiendra point les suprêmes épreuves du caractère et du goût. Les imperfections morales ne doivent pas être pour nous une cause de souffrance et de douleur : la souffrance et la douleur témoignent plutôt d'un besoin non apaisé que d'une exigence morale non satisfaite. Une exigence morale non satisfaite doit être accompagnée d'un sentiment plus viril et fortifier notre âme , la confirmer dans son énergie , plutôt que de nous rendre malheureux et pusillanimes.

La nature nous a donné deux génies pour compagnons dans notre vie en ce bas monde. L'un, aimable et de bon commerce, nous abrège, par la gaieté de ses jeux, les peines du voyage; il nous rend légères les chaînes de la nécessité, et nous conduit, entre la joie et les ris, jusqu'aux endroits périlleux où il nous faut agir comme de purs esprits et nous dépouiller de tout ce qui est corps, jusqu'à la connaissance du vrai et à la pratique du devoir. Une fois là, il nous abandonne; car son domaine se borne au monde des sens : ses ailes terrestres ne pourraient le porter au delà. Mais à ce moment aussi l'autre compagnon entre en scène, silencieux et grave, et de son bras puissant il nous porte par delà le précipice qui nous donnait le vertige.

Dans le premier de ces deux génies on reconnaît le sentiment du beau; dans l'autre, le sentiment du sublime. Sans doute le beau lui-même est déjà une expression de la liberté : non pas de celle qui nous élève au-dessus de la puissance de la nature et qui nous affranchit de toute influence corporelle , mais seulement de cette liberté dont nous jouissons, en tant qu'hommes, sans sortir des bornes de la nature. En présence de la beauté, nous nous sentons libres, parce que les instincts sensibles se trouvent en harmonie avec les lois de la raison; en présence du sublime, nous nous sentons libres, parce que les instincts sensibles n'ont aucune influence sur la juridiction de la raison , parce que c'est alors le pur esprit qui agit en nous ,

comme s'il n'était soumis absolument à aucune autre loi qu'aux siennes propres.

Le sentiment du sublime est un sentiment mixte. C'est à la fois un état pénible^ qui, dans son paroxysme, se manifeste par une sorte de frisson; et un état joyeux^ qui peut aller jusqu'au ravissement, et qui, sans être proprement un plaisir, est préféré de beaucoup à toute espèce de plaisir par les âmes délicates. Cette réunion de deux sensations contraires dans un seul et même sentiment prouve d'une façon péremptoire notre indépendance morale. Car, comme il est absolument impossible que le même objet soit avec nous dans deux rapports contraires , il s'ensuit que c'est nous-mêmes qui soutenons avec l'objet deux rapports différents ; qu'il faut par conséquent que deux natures opposées soient unies en nous , lesquelles, à l'idée de cet objet, sont mises en jeu de deux façons tout à fait opposées. Ainsi, nous éprouvons par le sentiment d\a sublime que l'état de notre nature spirituelle n'est pas nécessairement déterminé par l'état de notre nature sensible, que les lois de la nature ne sont pas nécessairement nos lois , et qu'il y a en nous un principe autonome , indépendant de toutes les impressions sensibles.

L'objet sublime peut être envisagé de deux manières. Ou bien nous le rapportons à notre compréhension, et nous essayons en vain de nous en faire une image ou une idée ; ou bien nous le rapportons à noire fojxe vitale, et nous le considérons comme une puissance devant laquelle la nôtre n'est plus rien. .Mais, quoique, dans l'un comme dans l'autre cas, nous éprouvions, à l'occasion de cet objet, le sentiment pénible de nos limites, nous ne cherchons pourtant point à le fuir; tout au contraire, nous sommes attirés à lui par une force irrésistible. Cela pourrait-il êire , si les limites de notre imagination étaient en même temps celles de noire compréhension? Serions-nous volontiers rappelés au sentiment de la toute-puissance des forces de la nature, si nous n'avions par devers nous quel<iue autre chose que ce qui peut devenir la proie de ces lorces? Nous nous plaisons au s])ectac!e de l'infini sensible, parce que nous sommes capables d'atteindre par la pensée ce que les sens ne peuvent plus embrasser et ce que l'entendement ne peut plus saisir. La vue d'un objet terrible nous

transporte d'enthousiasme , parce que nous sommes capables de vouloir ce que les instincts rejettent avec horreur, et de rejeter ce qu'ils désirent. Nous souffrons volontiers que notre imagination , dans le monde des phénomènes , trouve quelque chose qui la dépasse , parce qu'en définitive il n'y a là qu'une force sensible qui triomphe d'une autre force sensible, mais que la nature , malgré toute son infinité , ne peut atteindre à la grandeur absolue qui est en nous-mêmes. Nous soumettons volontiers à la nécessité physique et notre bien-être , et notre existence : c'est que ce pouvoir même nous rappelle qu'il y a en nous des principes qui échappent à son empire. L'homme est dans les mains de la nature, mais la volonté de l'homme est dans sa main, à lui.

Et voilà comme la nature est allée jusqu'à se servir d'un moyen sensible pour nous apprendre que nous sommes quelque chose de plus que de simples natures sensibles : voilà comme elle a su elle-même tirer parti de nos sensations pour nous mettre sur la trace de cette découverte, que nous ne sommes nullement soumis en esclaves à la violence des sensations. Et c'est là un tout autre effet que celui qui peut être produit par le beau : j'entends le beau du monde réel, car le sublime lui-même se confond dans le beau idéal. En présence de la beauté, la raison et la sensibilité se trouvent en harmonie, et ce n'est qu'à cause de cette harmonie que le beau a de l'attrait pour nous. Par conséquent , la beauté seule ne saurait jamais nous apprendre que notre destination est d'agir comme de pures intelligences, et que nous sommes capables de nous montrer tels. En présence du sublime, au contraire, la raison et la sensibilité ne sont point en harmonie , et c'est précisément cette contradiction entre l'une et l'autre qui fait le charme du sublime, son irrésistible action sur nos âmes. Ici, l'homme physique et l'homme moral se séparent de la façon la plus tranchée ; car c'est justement en présence des objets qui font seulement sentir au premier combien sa nature est bornée , que l'autre fait l'expérience de sa force : ce qui abaisse l'un jusqu'à terre est précisément ce qui relève l'autre jusqu'à l'infini.

Je suppose un homme doué de toutes les vertus dont la réu-

nion compose un beau caractère : un homme qui trouve son plaisir à pratiquer la justice, la bienfaisance, la modération, la constance et la bonno foi ; tous les devoirs dont l'accomplissement lui est prescrit par les circonstances ne sont pour lui qu'un jeu; et j'admets que la fortune le favorise de telle sorte, qu'aucune des actions que pourra lui demander son bon cœur ne lui soit difficile. Qui ne serait charmé d'une si belle harmonie entre les instincts de la nature et les prescriptions de la raison? et qui pourrait s'empêcher d'aimer un pareil homme ? Mais enfin , quelque inclination qu'il nous inspire , sommes-nous bien sûrs qu'il soit réellement vertueux? ou même, en général, qu'il y ait quelque chose qui réponde à l'idée de vertu ? Quand cet homme n'aurait eu en vue que de se ménager des sensations agréables , à moins d'être fou , il ne pouvait absolument pas agir d'autre sorte , et il faudrait qu'il fût ennemi de soi-même pour vouloir être vicieux. Peut-être le principe de ses actions est-il pur ; mais c'est une question à débattre entre sa conscience et lui; quant h nous ^ nous n'en voyons rien. Nous ne lui voyons rien faire de plus que ce que ferait un homme simplement habile qui n'aurait d'autre dieu que le plaisir. Ainsi, toute sa vertu est un phénomène qui s'explique par des raisons tirées de l'ordre sensible, et nous n'avons nullement besoin d'en aller chercher le principe par delà le monde des sens.

Mais je suppose que ce même homme tombe tout à coup dans l'infortune : on le dépouille de ses biens , on flétrit sa réputation ; la maladie le cloue sur un lit de douleur ; la mort lui ravit tous ceux qu'il aime ; tous ceux sur qui il compte l'abandonnent dans sa détresse. Qu'on l'étudié de nouveau dans cette condition, et qu'on lui demande, à présent qu'il est malheureux, la pratique des mêmes vertus auxquelles il était si disposé jadis, au temps de sa prospérité. Si on le trouve sur ce point absolument tel qu'on l'a vu autrefois, si la pauvreté n'a point alléié sa bienfaisance, l'ingratitude son obligeance serviabe, la douleur son égalité d'aine, l'adversité sa joie du bonlicur- d'niitrui ; si son changement de fortune est sensible dans ses dehors, mais non dans ses inu'urs, dans la matière, mais non dans la forme de sa conduite : alors, sans doute, on

ne pourra plus expliquer sa vertu par aucune raison tirée de Tordre physique; Vidée de la nature, idée qui suppose toujours nécessairement que le phénomène actuel repose sur quelque phénomène antérieur, comme l'effet sur la cause , cette idée ne suffit plus à nous faire comprendre cet homme; car il ne se peut rien de plus contradictoire que d'admettre que l'effet puisse rester le même, quand la cause s'est changée en son contraire. Il faut donc renoncer à toute explication naturelle , il ne faut plus songer un seul instant à trouver la raison de ses actes dans sa condition ; il faut sortir nécessairement de l'ordre physique, et chercher le principe de sa conduite dans un monde tout autre , auquel la raison peut bien s'élever avec ses idées, mais que l'entendement ne peut saisir par ses concepts. C'est cette révélation de la puissance morale absolue qui n'est subordonnée à aucune condition de nature , c'est là ce qui donne au sentiment douloureux dont notre cœur est saisi à la vue d'un pareil homme , cet attrait tout particulier, ce charme inexprimable, que nulle volupté des sens , si épurés qu'on les suppose, ne saurait faire éprouver au même degré que le sublime.

Ainsi le sublime nous ouvre une issue pour franchir les bornes de ce monde sensible , où le sentiment du beau voudrait bien nous retenir à tout jamais emprisonnés. Ce n'est pas peu à peu (car entre la dépendance absolue et l'absolue liberté il n'y a pas de transition possible), c'est soudain et par une secousse , que le sublime arrache notre nature spirituelle et indépendante aux liens où la retenait la sensibilité, même épurée par le goût , à ce filet qui enchaîne d'autant plus fortement une âme qu'il est plus subtilement tissu. Quelque empire que la sensibilité ait pris sur les hommes par l'influence latente d'un goût efféminé , quand bien même elle aurait réussi, sous la trompeuse enveloppe du beau spirituel, à pénétrer jusqu'au siège intime de la juridiction morale , et là , à empoisonner la sainteté des principes dans leur source même, il suffit souvent d'une émotion sublime, d'une seule, pour rompre tout ce tissu d'impostures , pour rendre tout d'un coup à la nature spirituelle enchaînée toute son élasticité , pour lui révéler sa destination véritable , et pour l'obliger à concevoir,

SCHILLER. — ESTHÉT. 30

au moins pour l'instant, le sentiment de sa dignité. La beauté > sous la forme de la divine Calypso , a ensorcelé le brave lils d'Ulysse, et, par le pouvoir de ses charmes, elle le retient longtemps prisonnier dans son île. Longtemps il croit servir une divinité immortelle , tandis qu'il n'est que dans les bras de la volupté ; mais tout à coup voici qu'une impression du sublime le vient saisir sous les traits de Mentor : il se souvient qu'il est appelé à une destinée plus haute, il se jette dans les vagues, il est libre.

Le sublime, comme le beau, est répandu à profusion par toute la nature, et la faculté de sentir l'un et l'autre a été donnée à tous les hommes; mais ce germe ne se développe pas également, et il est besoin que l'art lui vienne en aide. Le but de la nature suppose déjà par lui-même que nous devons nous porter spontanément au-devant du beau, quoique nous fuyions encore le sublime ; car la beauté est comme la nourrice de notre enfance, et c'est à elle de polir nos âmes en les arrachant à la rudesse de l'état de nature. Mais, bien qu'elle soit notre premier amour, et que notre faculté de sentir se développe d'abord pour elle , la nature a pourvu néanmoins à ce que cette faculté ne mûrît qu'à la longue, et attendît pour achever son développement que l'entendement et le cœur fussent formés. Si le goût atteignait sa pleine maturité avant que la vérité et la moralité se fussent établies dans notre cœur par un meilleur chemin que celui qu'eût pris le goût , le monde sensible resterait à jamais la limite de nos aspirations. Nous ne saurions, ni dans nos idées ni dans nos sentiments, passer par delà le monde des sens , et tout ce que l'imagination ne peut se représenter serait aussi sans réalité pour nous. Mais heureusement il entre déjà dans le plan de la nature que le goût, bien que ce soit lui qui fleurisse le premier, soit néanmoins de toutes les facultés de l'esprit la dernière à mûrir. Pendant cet intervalle, l'homme a gagné assez de temps pour mettre dans sa tète une provision d'idées , un trésor de principes dans son cœur, puis pour développer tout particulièrement, en la tirant de la raison, sa sensibilité pour le grand et le sublime.

Tant que l'homme n'était que l'esclave de la nécessité physique, qu'il n'avait trouvé aucune issue pour échapper du cercle

étroit des appétits , et qu'il ne sentait pas encore dans sa poitrine cette liberté supérieure qui le rapproche des anges , la nature , en tant qu'incompréhensible , ne pouvait que lui rappeler l'insuffisance de son imagination, et la nature, en tant que force destructrice, que lui rappeler son impuissance physique. Il lui fallait donc passer timidement à côté de Tune , et se détourner de l'autre avec effroi. Mais à peine la libre contemplation Ta-t-elle assuré contre l'aveugle oppression des forces de la nature , à peine a-t-il reconnu , parmi ce flux de phénomènes, quelque chose de permanent dans sa propre personne, aussitôt ces masses grossières de la nature qui l'entourent, commencent à parler un tout autre langage à son cœur, et la grandeur relative qui est hors de lui, devient pour lui un miroir où il contemple la grandeur absolue qui est en lui-même. Il approche sans crainte et avec un frémissement de plaisir de ces tableaux qui effrayaient son imagination, et fait appel à toute la force de cette faculté par laquelle nous nous représentons l'infini sensible, tout exprès pour avoir la joie, si malgré cela elle échoue dans cette tentative, de sentir d'autant plus vivement combien ses idées sont supérieures à tout ce que peut donner de plus relevé la faculté sensible. La vue d'un lointain infini, d'une hauteur à perte de vue, ce vaste Océan qui est à ses pieds, et cet autre océan plus vaste encore qui s'étend au-dessus de sa tête, transportent et ravissent son esprit par delà le cercle étroit du réel, par delà cette prison étroite, accablante, de la vie physique. La majesté simple de la nature lui offre une mesure moins bornée pour évaluer les grandeurs , et, entouré des grandes figures qu'elle lui présente, il ne peut plus rien supporter de mesquin dans sa façon de penser. Qui nous dira combien d'idées lumineuses, combien de résolutions héroïques, qui n'eussent jamais pris naissance dans le cabinet obscur où le savant s'emprisonne, ni dans le salon où se coudoient les gens du monde, ont été inspirées tout à coup, dans une promenade, rien que par le contact et la lutte généreuse de notre âme avec le grand esprit de la nature ! Qui sait si ce n'est pas à un commerce moins fréquent avec ce génie sublime qu'il faut attribuer en partie cette petitesse d'esprit si commune aux gens de la ville, toujours courbés sur des minuties où leur

Ame se rabougrit et s'étiole , tandis que l'âme du nomade demeure ouverte et libre, comme le firmament sous lequel il dresse sa tente !

Mais ce n'est pas seulement l'inimaginable ou le sublime de quantité, c'est aussi l'incompréhensible, ce qui échappe à l'entendement et ce qui le trouble, qui peut servir à nous donner une idée de l'infini supra-sensible, dès que cet élément va jusqu'à la grandeur, et s'annonce à nous comme l'ouvrage de la nature (car autrement il n'est que méprisable) : il aide alors notre âme à se représenter l'idéal, et lui imprime un noble essor. Qui n'aime mieux l'éloquent désordre d'un paysage naturel que l'insipide régularité d'un jardin français? Qui n'admire plus volontiers, dans les plaines de la Sicile, ce merveilleux combat de la nature avec elle-même , de sa vertu créatrice et de ses forces destructives ; qui n'aime mieux repaître ses yeux des cataractes sauvages de l'Ecosse , et de ses montagnes brumeuses , de cette grande nature dont s'inspirait Ossian, que de s'extasier, dans cette Hollande tirée au cordeau , devant le laborieux triomphe de la patience sur le plus opiniâtre des éléments? Nul ne contestera que dans les pacages de la Hollande les choses ne soient mieux ordonnées pour les besoins de l'homme physique que sous le perfide cratère du Vésuve, et que l'entendement, qui aime à tout comprendre et à tout ranger, ne trouve bien plutôt son compte dans un jardin de ferme régulièrement planté, qu'à la sauvage beauté d'un paysage naturel. Mais l'homme a encore un autre besoin que ceux de la vie naturelle et du bien-être ; il a une autre destination que de comprendre les phénomènes qui l'entourent.

\ De même que , pour le voyageur sensible , la bizarrerie 'sauvage a tant d'attrait dans la nature physique, ainsi, et pour la même raison, toute âme capable d'enthousiasme trouve, jusque dans la regrettable anarchie du monde moral, la source d'un plaisir tout particulier. Sans doute, celui qui ne voit la grande économie de la nature qu'en s'éclairant de la pauvre lueur de V entendement; celui qui n'a jamais d'autre pensée que de réformer son hardi désordre et d'y subsliluer l'harmonie : celui-là ne saurait se plaire dans un monde où il semble que

tout soit livré aux caprices du hasard plutôt que gouverné selon une sage ordonnance, et où le mérite et la fortune sont la plupart du temps en désaccord. Il voudrait que le monde entier, dans son vaste cours, fût réglé comme une maison bien administrée ; et quand il n'y trouve pas cette régularité tant désirée (déception presque inévitable), il ne lui reste plus qu'à attendre d'une vie future , et d'une autre nature meilleure, la satisfaction que lui doit et ne lui donne point la nature présente et passée. Si, au contraire, il renonce de bonne grâce à la prétention de ramener ce chaos anarchique de phénomènes à une seule et même notion , il regagne d'un autre côté avec usure ce qu'il consent à perdre de celui-ci. Ce manque absolu de liaison, de communauté quant au but, entre tous ces phénomènes qui se pressent, cette anarchie qui les rend inaccessibles et inutiles à son entendement, qui est forcé de s'en tenir à cette forme d'association finale, c'est précisément ce qui les rend plus précieux pour la pure raison : la raison y voit un emblème d'autant plus frappant ; plus la nature est désordonnée et sans lien, mieux la raison y trouve représentée sa propre indépendance par rapport aux conditions de la nature. Et en effet, étant donnée une série de choses, supprimez tout lien, tout rapport entre elles, vous avez l'idée de l'indépendance, idée qui s'accorde d'une façon surprenante avec l'idée de la liberté telle que nous la concevons par la raison pure. Ainsi, sous cette idée de liberté qu'elle tire de son propre fonds, la raison comprend et ramène à Vunité de pensée ce que Ventendement ne pouvait ramener à nulle unité de notion; par cette idée, elle domine l'infinie diversité des phénomènes, et témoigne ainsi en même temps de sa supériorité sur l'entendement, en tant que faculté soumise à des conditions de l'ordre sensible. Que si, après cela, on veut bien se rappeler combien il est précieux pour un être raisonnable de se sentir indépendant des lois de la nature, on comprendra comment il se fait qu'un homme dont l'âme est tournée au sublime, se tienne pour dédommagé par cette idée de liberté que lui offrent les objets sublimes, de tous les échecs de sa faculté de connaissance. La liberté, avec toutes ses contradictions dans l'ordre moral, avec tous ses maux dans l'ordre physique, est pour les nobles âmes un spectacle infiniment plus

intéressant que le bien-être et le bon ordre sans la liberté, qu'une société réglée comme un troupeau, où les moutons suivent docilement le berger, qu'une machine où la volonté autonome se réduit au rôle officieux d'un rouage de montre. Cette régularité fait de l'homme un simple produit, un simple citoyen de la nature, produit plus ingénieux, citoyen plus favorisé que les autres, et c'est tout : la liberté fait de lui le citoyen d'un monde meilleur, où il a part au gouvernement d'une société dans laquelle il est infiniment plus honorable d'occuper la dernière place que de tenir le premier rang dans l'ordre physique.

C'est de ce point de vue, et de ce point de vue seulj que l'histoire est pour moi un objet sublime. Le monde, en tant qu'objet historique, n'est au fond que le conflit des forces de la nature, soit les unes avec les autres, soit avec la liberté de l'homme ; et l'histoire n'est que la relation de ces luttes et de leur issue. L'histoire, jusqu'au point où elle est arrivée, a eu à enregistrer de bien plus grandes actions au compte de la nature (c'est à la nature qu'il faut attribuer, dans l'homme, tous les phénomènes aff'ectifs), qu'elle n'en a eu à mettre au compte de la libre raison : la raison n'a fait prévaloir sa puissance sur les lois de nature que dans quelques exceptions individuelles,' dans l'âme d'un Caton, par exemple, d'un Aristide, d'un Phocion, et autres semblables. Quand on n'approche de l'histoire qu'avec la pensée d'y trouver un trésor de connaissances et de lumières, que de déceptions on se prépare! Toutes les bonnes intentions, toutes les tentatives de la philosophie, pour concilier ce que veut le monde moral avec ce que donne en effet le monde réel, sont démenties par les rapports de l'expérience, et autant la nature, dans son règne organique, suit ou semble suivre avec complaisance les principes réguliers de la logique, autant elle est déréglée dans l'ordre moral, et se plaît à rompre la bride avec laquelle les spéculatifs ne demanderaient pas mieux que de la conduire.

Mais quelle différence, quand on renonce à expliquer, et que Ton fait de cotte incompréhensibilité même le point d'appui de son jugement! Précisément parce que la nature, vue dans sa généralité, se rit de toutes les règles que notre entendement voudrait lui prescrire; précisément parce que, dans son cours

libre et fantasque, elle renverse avec la même irrévérence les créations de la sagesse et les œuvres du hasard ; précisément parce qu'elle entraîne dans une seule et même ruine les grandes choses aussi bien que les petites , les nobles aussi bien que les communes ; parce que tantôt elle respectera une fourmilière, et que tantôt, sous l'étreinte de ses bras gigantesques, elle écrasera l'homme , la plus noble de ses créatures ; parce que vous la voyez souvent détruire , dans une heure d'étourderie , l'ouvrage qui lui a coûté le plus de peine, et travailler durant des siècles entiers à quelque création insensée : en un mot, précisément parce que la nature , prise en général , s'écarte manifestement des lois intellectuelles auxquelles elle se soumet dans chacun de ses phénomènes en particulier, nous voyons qu'il est absolument impossible d'expliquer la nature même par des lois de la nature, et d'affirmer de son empire ce que nous affirmons de ce qui se passe dans son empire ; et, par conséquent, l'effet de ce spectacle est de pousser l'âme, par un mouvement irrésistible, du monde des phénomènes vers le monde des idées, du conditionnel à l'absolu.

Mais si la nature, en tant qu'infini sensible, nous élève ainsi vers l'idéal, la nature, en tant que terrible et destructive, nous jette encore bien plus avant dans le monde des idées, du moins tant que nous en demeurons simplement les libres spectateurs; car, il faut bien le reconnaître, l'homme sensible, et la sensibilité mêlée en lui à l'élément raisonnable, ne redoutent rien tant que de se brouiller avec cette puissance qui décide de son bien-être et de son existence.

Le plus haut idéal où nous aspirions, c'est de rester en bonne intelligence avec la nature physique, sauvegarde de notre bonheur, sans être obligés pour cela de rompre avec la nature morale, qui assure notre dignité. Mais nous savons qu'il n'est pas toujours commode de servir deux maîtres; et, quand bien même (cas presque impossible) le devoir et les appétits ne devraient jamais être en lutte, la nécessité physique, après tout, ne passe aucun contrat avec l'homme, et ni la force ni l'adresse de l'homme ne peut l'assurer contre la malignité des destinées. Heureux donc celui qui a appris à supporter ce qu'il ne peut changer, et à sacrifier avec dignité ce qu'il ne peut sauver I II

peut se présenter telles conjonctures où la destinée sera plus forte que tous les remparts sur lesquels il fondait sa sécurité, et où il ne lui reste plus d'autre ressource que de se réfugier dans la sainte liberté des purs esprits, où il n'a plus d'autre moyen de rassurer l'instinct de conservation que de le vouloir rassurer, pas d'autre moyen de résister à la puissance de la nature que de la prévenir, et, en se détachant librement de tout intérêt sensible, de se dégager moralement de son corps , sans attendre qu'une force physique l'en dépouille.

Or, il trouve cette force dans les émotions sublimes et dans un fréquent commerce avec la nature destructive, soit lorsqu'elle lui montre seulement de loin sa puissance redoutable, soit lorsqu'elle l'exerce en réaUté contre les autres hommes. Le pathétique est une sorte de malheur artificiel, et, comme le malheur véritable, nous met immédiatement en contact avec la loi spirituelle qui commande dans notre âme. Mais il y a cette différence, que le malheur vrai ne choisit pas toujours bien son temps ni son homme : souvent il nous surprend sans défense, et , ce qui est encore pis , souvent il nous rend incapables de défense. Le malheur artificiel, au contraire, celui du pathétique, nous trouve armés de toutes pièces; et, comme l'imagination y est seule intéressée, le principe autonome a le loisir de maintenir dans notre âme son indépendance absolue. Eh bien, plus l'esprit renouvelle souvent cet exercice de son activité propre, plus il lui devient une facile habitude, et plus il gagne les devants sur l'instinct sensible, si bien qu'enfin, au jour où le malheur artificiel et imaginaire fait place h une sérieuse infortune, il est en état de la traiter comme il eût fait un malheur artificiel, et (dernier et suprême essor de l'humaine nature! ) de transformer une souftrance réelle en une émofion sublime. Ainsi le pathétique est, pour ainsi parler, une sorte d'inoculation de l'inévitable sort, laquelle lui ôte sa malignité, et détourne ses coups sur les côtés par où l'âme est le mieux fortifiée.

Arrière donc ces ménagements mal entendus et cette délicatesse d'un goût efféminé qui jette un voile sur l'austère visage de la nécessité, et qui, ])0ur se mettre en faveur auprès des sens, suppose faussement^ entre le bien-être et la bonne conduite, une

harmonie dont il n'y a pas trace dans le monde réel I Que le mauvais destin se montre à nous face à face. Ce n'est pas dans l'ignorance des dangers qui nous entourent (car cette ignorance, après tout, doit avoir un terme), c'est en nous familiarisant avec eux que nous trouverons notre salut. Et quoi de plus propre à nous familiariser avec eux que le terrible et magnifique spectacle de cette perpétuelle évolution qui détruit toutes choses, et qui les crée de nouveau pour les détruire encore; qui tantôt les mine lentement, tantôt les foudroie tout d'un coup? ou que ces tableaux pathétiques qui nous montrent l'humanité aux prises avec le sort, la fortune toujours prête à fuir et que rien n'arrête, la sécurité trompée, l'injustice triomphante et l'innocence qui succombe : tableaux que l'histoire nous présente en grand nombre, et que l'imitation tragique place devant nos yeux? En effet, quel est l'homme qui, n'ayant pas absolument perdu toute aptitude morale, pourra assister à ces luttes opiniâtres qui n'ont point sauvé Mithridate, à la ruine de Syracuse ou de Carthage, qui pourra, dis-je, assister à de pareilles scènes sans rendre hommage en frissonnant à cette sombre loi de la nécessité, sans tenir en bride, au moins sur le moment, ses appétits, et sans se rattacher, frappé et saisi de cette éternelle vanité de tout ce qui est sensible, au principe permanent qu'il porte dans son sein? La capacité de sentir le sublime est donc une des plus nobles aptitudes de la nature humaine, et mérite tout ensemble et notre respect à cause de son origine (car elle procède de la faculté indépendante de penser et de vouloir), et le plus complet développement, à cause de son influence sur l'homme moral. Le beau a droit à notre reconnaissance, mais son bienfait ne va pas au delà de Vhomme. Le sublime s'adresse dans l'homme au pur esprit; et puisqu'enfm c'est notre destination, malgré . toutes les barrières que nous oppose la nature sensible, de nous , diriger selon le code des purs esprits, il faut que le sublime se joigne au beau pour faire de Véducation esthétique un tout complet, pour que le cœur humain et sa faculté de sentir s'étendent aussi loin que va notre destination, et, par conséquent, par delà les limites du monde sensible.

Sans le beau , il y aurait entre notre destination naturelle et notre destination rationnelle un éternel conflit. En nous effor-

çant de satisfaire à notre vocation en tant qu'esprits, nous négligerions notre humanité, et, toujours prêts à nous élancer hors du cercle du monde sensible, nous demeurerions à jamais des étrangers dans cette sphère de la vie active qui nous a été assignée. Sans le sublime, le beau nous ferait oublier notre dignité. Amollis par une suite non interrompue de jouissances, nous perdrions l'énergie du caractère , et, indissolublement attachés à cette forine d'existence tout accidentelle, nous cesserions d'avoir devant les yeux notre destination immuable et notre vraie patrie. Ce n'est que lorsque le sublime se marie avec la beauté, et que notre aptitude à sentir l'un et l'autre a été également cultivée, que nous sommes enfin de véritables et parfaits citoyens de la nature, sans être pour cela ses esclaves, et sans renoncer à notre droit de cité dans le monde de l'intelligible.

Maintenant il est bien vrai que la nature présente déjà par elle-même une foule d'objets sur lesquels pourrait s'exercer notre aptitude à saisir le beau et le sublime; mais ici encore, ainsi que dans beaucoup d'autres cas, l'homme est mieux servi de seconde main que de première , et il aime mieux recevoir des mains de l'art une matière choisie et préparée , que d'aller puiser, péniblement et pauvrement, à la source non épurée de la nature. Cet instinct qui nous porte à imiter et façonner les objets , instinct qui ne peut recevoir aucune impression sans être aussitôt sollicité à la rendre par une expression vivante, qui voit dans tout grand objet, dans toute belle forme de la nature, une provocation à lutter avec elle : cet instinct, dis-je, a ce grand avantage sur sa rivale , de pouvoir traiter comme objet principal, et comme un tout particulier, ce que la nature, en supposant qu'elle ne l'ait pas laissé tomber de ses mains sans dessein, n'a fait que rencontrer au passage et entraîner dans son cours, en poursuivant quelque autre but qui l'intéresse de plus près. Tandis que la nature, dans ses belles créations organiques, souffre quelque violence, soit par l'individualité défectueuse de la matière , soit par l'influence de forces hétérogènes; ou que, dans les scènes grandes et pathétiques qu'elle nous présente, elle exerce elle-même quelque violence, s'imposant et se faisant sentir à l'iionmie en tant que force , elle qui ne peut devenir esthétique qu'à la condition de se présenter simple-

ment comme un objet de libre contemplation : nous voyons son imitateur et son rival, l'art plastique, en possession de la plus entière liberté, parce qu'en traitant son objet, il fait abstraction de toutes les circonstances accidentelles qui le restreignent; et il laisse aussi l'âme du spectateur parfaitement libre , parce qu'il n'imite que r apparence et non la rèaUté des objets. Mais, comme tout l'attrait du sublime et de la beauté consiste seulement dans l'apparence et non dans la valeur intrinsèque de l'objet, il s'ensuit que l'art a tous les avantages de la nature sans partager les liens qui la gênent.

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