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LE SUBLIME DE PUISSANCE CONTEMPLATIF

Les objets qui ne nous montrent qu'une puissance de la nature, bien supérieure à la nôtre, mais qui du reste nous laissent libres d'en faire ou non l'application à notre état physique ou à notre personne morale, ont simplement le caractère du sublime contemplatif. Je les nomme ainsi parce qu'ils ne saisissent point l'âme avec assez de force pour qu'elle ne puisse pas demeurer à leur vue dans un état de paisible contemplation. Dans le sublime contemplatif, c'est l'activité propre de l'âme qui a le rôle principal, parce que du dehors il n'est fourni qu'un élément, et que c'est au sujet lui-même à fournir les deux autres. Pour cette raison, le sublime contemplatif n'a ni une influence aussi forte, autant d'intensité, ni une influence aussi étendue que le sublime pathétique. Il n'a point une influence aussi étendue, parce que les hommes n'ont pas tous assez d'imagination pour produire en eux-mêmes une vive représentation du danger, et que tous n'ont pas assez de force morale indépendante pour ne pas préférer échapper à cette représentation. Il n'a point une influence aussi forte, parce que l'idée du danger, quelque vive qu'elle soit, est pourtant toujours, en ce cas, volontaire, et que l'âme demeure plus facilement maîtresse d'une idée qu'elle a produite par son activité propre. Le sublime contemplatif procure donc une jouissance moindre, mais aussi moins mélangée.

La nature ne fournit, pour le sublime contemplatif, qu'un objet comme puissance, dont l'imagination peut à son gré faire quelque chose de terrible pour l'homme. Selon que la part de l'imagination à la production de ce terrible est grande ou petite , selon qu'elle accomplit sa tâche d'une manière ou plus franche ou plus occulte , le sublime doit nécessairement varier.

Un abîme qui s'ouvre à nos pieds , un orage , un volcan en

éruption, une masse de rocher suspendue au-dessus de nous, comme si elle allait tomber à l'instant même , une tempête sui* la mer, un rude hiver dans les régions polaires, un été de la zone torride, des bêtes féroces ou venimeuses, une inondation et autres choses du même genre, sont de ces puissances de la nature contre lesquelles notre faculté de résistance ne peut compter pour rien , et qui pourtant sont en contradiction avec notre existence physique. Même certains objets d'un genre idéal, le temps, par exemple, considéré comme une puissance qui agit sans bruit mais inexorablement; la nécessité, aux lois rigoureuses de laquelle aucun objet de la nature ne se peut soustraire; jusqu'à l'idée morale du devoir, qui assez souvent se comporte comme une puissance ennemie à l'égard de notre existence physique : ce sont là des objets terribles , dès que Vimagination les rapporte à l'instinct de conservation ; et ils deviennent sublimes, dès que la raison les applique à ses lois suprêmes. Mais, comme, dans tous ces cas, c'est l'imagination qui seule ajoute le terrible, et qu'il dépend entièrement de nous de supprimer une idée qui est notre œuvre, ces objets-là rentrent dans la classe du sublime contemplatif.

Cependant l'idée du danger a ici un fond réel, et il suffit d'une opération toute simple, à savoir de réunir en une seule idée l'existence de ces objets avec notre existence physique, pour que le terrible naisse. L'imagination n'a rien à y ajouter de son fonds ; elle s'en tient à ce qui lui est donné.

Mais il n'est pas rare que des objets de la nature, indifférents en eux-mêmes, soient changés subjectivement, par l'intermédiaire de l'imagination, en puissances redoutables, et c'est l'imagination elle-même qui non-seulement découvre le terrible par comparaison , mais qui de son chef le crée, sans avoir pour cela une raison objective suffisante. C'est le cas pour V extraordinaire et pour V indéterminé.

Vouv l'homme, dans l'état d'enfance, où l'imagination est le plus elïrénée, tout ce qui est inaccoutumé est terrible. II croit voir, dans toute manifestation inattendue de la nature, un ennemi qui est armé contre son existence, et l'instinct de conservation est aussitôt occufjé de résister à l'attaque. Dans cette période, l'instinct de conservation est chez l'hounne le maître ab-

solu, et comme cet instinct est inquiet et lâche, sa domination est le règne de la crainte et de la terreur. La superstition, qui prend naissance et forme à cette époque, est en conséquence lugubre et terrible, et les mœurs ont aussi ce caractère sombre et hostile. On trouve l'homme armé avant d'être vêtu, et c'est d'abord à son glaive qu'il porte la main lorsqu'il rencontre un étranger. La coutume des anciens habitants de la Tauride de sacrifier à Diane tout étranger que son mauvais destin amenait sur leur rivage , n'a guère d'autre origine que la crainte , car ce n'est que l'homme dépravé par un commencement de culture, non l'homme sans culture, qui pousse la barbarie jusqu'à sévir contre ce qui ne peut lui nuire.

Cette crainte de tout ce qui est extraordinaire se perd, il est vrai, dans l'état de culture, mais pas au point qu'il n'en reste aucune trace dans la contemplation esthétique de la nature, où l'homme s'abandonne volontairement au jeu de l'imagination. C'est ce que savent fort bien les poètes : aussi ne manquent-ils pas d'employer V extraordinaire, au moins comme un des éléments du terrible. Un profond silence, un grand vide, les ténèbres, éclairées soudain, sont en soi des choses fort indifférentes, qui ne se distinguent que par l'extraordinaire et l'inaccoutumé. Toutefois elles éveillent un sentiment d'effroi ou du moins fortifient l'impression de l'effroi, et sont dès lors appropriées au sublime.

Quand Virgile veut nous remplir d'horreur au sujet des enfers, il nous rend surtout attentifs au vide et au silence qui y régnent. Il les nomme loca nocte late tacentia, a les champs de la nuit au loin silencieux ; » domos vacuas Ditis et inania régna , a les demeures creuses et le royaume vide de Pluton K »

Dans les initiations aux mystères chez les anciens, on avait surtout en vue de produire une impression terrible, solennelle, et pour cela on employait aussi tout particulièrement le silence. Un profond silence donne à Timagination un libre espace, et excite l'attente, dispose à voir arriver quelque chose de terrible. Dans les exercices de la dévotion, le silence de toute une réunion de fidèles est un moyen très-efficace de donner de l'élan à l'ima-

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