Enéide, hyre VI, v. 265 et
SCHILLER. — ESTHÉT. 32
gination et de mettre l'âme dans une disposition solennelle. Même la superstition populaire y a recours dans ses rêveries : on sait qu'il faut observer un profond silence quand on veut découvrir un trésor. Dans les palais enchantés qui se présentent dans les contes de fées, il règne un silence de mort, et c'est un trait de l'histoire naturelle des forêts enchantées, qu'il ne s'y doit rien mouvoir de vivant.
La solitude est aussi quelque chose de terrible, dès qu'elle est durable et involontaire, comme, par exemple, le bannissement dans une île inhabitée. Un vaste désert, une forêt solitaire longue de plusieurs lieues, une course errante sur l'Océan sans bornes, sont des choses dont l'idée excite l'horreur et qui peuvent s'employer en poésie pour le sublime. Mais pourtant ici (dans la solitude), il y a déjà une raison objective de crainte, parce que l'idée d'un grand isolement entraîne l'idée de délaissement, d'absence de secours.
L'imagination se montre bien plus occupée encore de faire de VindéUrminé, du mystérieux, de V impénétrable, un objet de terreur. C'est proprement ici qu'elle est dans son élément; car n'étant pas bornée par la réalité, et ses opérations n'étant pas restreintes à un cas particulier, le domaine immense des possibilités lui est ouvert. Mais qu'elle incline au terrible , et que de l'inconnu elle craigne plus qu'elle n'espère, c'est ce qui est dans la nature de l'instinct de conservation qui la guide. L'horreur agit infiniment plus vite et plus puissamment que le désir, et de là vient que derrière l'inconnu nous soupçonnons plutôt du mal que nous n'attendons du bien.
V obscurité est terrible, et, précisément pour cette raison même, propre au sublime. Elle n'est pas terrible par ellemême, mais parce qu'elle nous cache les objets, et que dès lors elle nous livre à toute la puissance de l'imagination. Aussitôt que le danger est visible, une grande i)artie de la crainte s'évanouit. Le sens delà vue, le premier gardien de notre existence, nous refuse dans l'obscurité ses services, et nous nous sentons exposés sans défense au })éril caché. Voilà pourquoi la superstition place toutes les apparitions de fantômes à l'heure de minuit et l'empile de la mort est représenté connue l'empire de la nuit éternelle. Dans les poésies d'Homère où l'humanité parle
encore sa langue la plus naturelle , l'obscurité est représentée comme l'un des plus grands maux.
Là sont situées la contrée et la ville des hommes Cimmériens. Us tâtonnent constamment dans la nuit et la brume, et jamais Le Dieu du soleil qui éclaire le monde ne porte sur eux ses regards
rayonnants; Mais une nuit terrible enveloppe les hommes misérables*.
« Jupiter, crie le vaillant Ajax dans les ténèbres du combat, délivre les Grecs de cette obscurité. Fais qu'il soit jour, fais que ces yeux voient; puis, si tu veux, laisse-moi tomber ici à la lumière M »
V indéterminé est aussi un élément du terrible, et pour cette seule raison, qu'il donne à l'imagination la liberté d'achever à son gré la peinture. Le déterminé, au contraire, mène à une connaissance nette, et enlève l'objet au jeu arbitraire de la fantaisie, en le soumettant à l'intelligence.
La description du monde souterrain dans Homère est d'autant plus effrayante qu'elle nage en quelque sorte dans un brouillard, et les figures des esprits dans Ossian ne sont que de nuageuses et aériennes figures dont l'imagination à son gré dessine les contours.
Tout ce qui est enveloppé, plein de mystère, contribue à l'effroi, et par là est susceptible de sublimité. De ce genre est l'inscription qu'on lisait, à Sais en Egypte, sur le temple d'Isis : « Je suis tout ce qui est, qui a été et qui sera. Aucun homme mortel n'a levé mon voile.» Cette même incertitude et ce mystère donnent quelque chose d'horrible aux idées que l'homme se fait de l'avenir après la mort. C'est une impression heureusement exprimée dans le monologue bien connu d'Hamlet.
La description que nous fait Tacite de la marche solennelle de la déesse Hertha devient effrayante et sublime par l'obscurité qu'il y répand. Le char de la déesse disparaît tout au fond de la forêt , et aucun de ceux qui ont été employés à ce mystérieux office ne revient vivant. On se demande en frissonnant ce