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LE SUBLIME PATHETIQUE

Lorsqu'un objet est donné objectivement, non pas uniquement comme puissance en général, mais en môme temps comme puissance funeste à l'homme, quand il ne montre pas seulement sa force, mais la manifeste en effet d'une manière hostile, alors il ne dépend plus de l'imagination de le rapporter ou non à l'instinct de conservation : il faut qu'elle l'y rapporte; elle y est

1. Tacite, Germanie, chap. 40. Schiller a déjà cité ce passage dans le Visionnaire (voy. tome VII , p. K9) , en remplaçant de mOme pcrituri, qui est dans Tacite, par morituri.

objectivement contrainte. Mais la souffrance réelle ne permet pas le jugement esthétique, parce qu'elle ôte la liberté de l'esprit. Il importe donc que ce ne soit pas sur le sujet qui juge que l'objet redoutable prouve son pouvoir destructeur; c'est-àdire il importe que nous ne souffrions pas nous-mêmes , que la souffrance soit seulement sympathique. Mais la souffrance sympathique a elle-même trop d'action sur la nature sensible, quand elle a hors de nous une existence réelle. La douleur compatissante l'emporte sur toute jouissance esthétique. C'est seulement quand la souffrance est ou simple illusion et invention, ou (dans le cas où elle a eu lieu en réalité) quand elle n'est pas représentée immédiatement aux sens, mais à l'imagination, qu'elle peut devenir esthétique et éveiller le sentiment du sublime. La représentation d'une souffrance étrangère, accompagnée d'émotion et de la conscience de notre liberté morale intérieure, est pathétiquement sublime.

La sympathie ou affection compatissante (communiquée) n'est pas une manifestation libre de notre âme, qu'il nous faille d'abord produire en nous-mêmes par notre activité propre , mais une affection involontaire de la faculté sensible, une affection déterminée par la loi de nature. Il ne dépend nullement de notre volonté de partager, ou non, la souffrance d'une autre créature. Dès qu'elle nous est représentée, il faut que nous la partagions. C'est la nature, et non notre liberté, qui agit, et l'émotion précède toute résolution.

Ainsi, dès qu'une souffrance nous est objectivement représentée, il arrive nécessairement, en vertu de la loi naturelle, loi immuable, de sympathie, que nous ressentons en nous-mêmes un contre-coup de cette souffrance. De la sorte, nous la faisons nôtre en quelque manière. Nous compatissons. Ce n'est pas seulement la peine sympathique, l'émotion excitée par un malheur d'autrui, qui s'appelle compassion, mais toute affection triste, sans distinction, que nous éprouvons après un autre. Il y a donc autant d'espèces de compassion qu'il y a d'espèces diverses de souffrance originelle : il y a la crainte et la terreur compatissantes, l'inquiétude, l'indignation, le désespoir par compassion.

Mais ce qui excite l'émotion, mais le pathétique, ne peut de-

venir une source de sublime qu'à la condition qu'il ne sera pas poussé jusqu'à la souffrance personnelle. Au milieu de l'émotion la plus vive, il faut que nous nous distinguions du sujet qui souffre lui-même ; car c'en est fait de la liberté de l'esprit dès que l'illusion se change en complète vérité.

Si la compassion s'élève à un tel degré de vivacité que nous nous confondions sérieusement avec celui qui souffre , nous ne dominons plus l'émotion, mais elle nous domine. Si, au contraire, la sympathie demeure dans les bornes esthétiques, elle réunit deux des conditions principales du sublime : la représentation vive et sensible de la souffrance, et le sentiment de la sécurité personnelle.

Mais ce sentiment delà sécurité, à la représentation des souffrances étrangères, n'est en aucune façon le fondement du sublime, ni, en général, la sou7xe du plaisir que nous tirons de cette représentation. Le pathétique devient subhme uniquement par la conscience de notre liberté morale , non de notre liberté physique. Ce n'est point parce que nous nous voyons soustraits à cette souffrance par notre heureux destin (car nous n'aurions toujours là qu'une bien mauvaise garantie pour notre sûreté), c'est parce que nous sentons notre moi moral soustrait à la causalité de cette souffrance , c'est-à-dire à son influence sur la détermination de notre volonté : c'est pour cela que la souffrance élève notre âme et devient pathétiquement sublime.

Il n'est pas absolument nécessaire que Ton sente réellement en soi la force dont l'âme a besoin pour maintenir sa liberté morale, quand un sérieux danger se présente. Il ne s'agit point ici de ce qui arrive, mais de ce qui doit oXpeut arriver; de notre disposition, et non de notre conduite réelle; de la force, non de son emploi. Quand nous voyons un vaisseau de transport sombrer dans la tempête, nous pouvons, en nous mettant à la place du marchand dont toute la richesse est engloutie par les flots, nous sentir très-malheureux. Toutefois nous sentons en même temps que cette perte ne touche que des choses fortuites, et que c'est un devoir de se mettre au-dessus de ce malheur. Mais ce qui ne peut s'accomplir ne peut être un devoir, et il faut nécessairement que ce qui doit avoir lieu puisse avoir lieu. Or, que

nous puissions nous mettre au-dessus d'une perte qui , en tant qu'êtres sensibles, nous est à bon droit si douloureuse, cela montre qu'il y a en nous une faculté qui agit d'après de tout autres lois que la faculté sensible , et qui n'a rien de commun avec l'instinct de nature. Or, tout ce qui nous donne la conscience de cette faculté-là est sublime.

On peut donc fort bien se dire qu'on ne supporterait rien moins qu'avec calme la perte de ces biens; cela n'empêche nullement le sentiment du sublime, pourvu que l'on sente qu'on devrait se mettre au-dessus d'un tel dommage, et que c'est un devoir de n'accorder à ces biens aucune influence sur la détermination propre de la raison. Pour celui sans doute qui n'a pas même le sentiment de ceci , toute la force esthétique du grand et du sublime est perdue.

Il faut donc que l'âme soit apte tout au moins à parvenir à la conscience de sa destination rationnelle, et qu'elle soit susceptible de l'idée du devoir, dût-elle du reste reconnaître les bornes que la faiblesse humaine pourrait mettre à l'accomplissement de ce devoir. En général, ce serait, quant au plaisir qu'on doit prendre au bien et au sublime, une condition bien fâcheuse, qu'on ne pût avoir de sentiment que pour ce qu'on a soi-même atteint ou que l'on compte atteindre. Mais c'est un caractère estimable de l'humanité de se ranger, au moins dans les jugements esthétiques ^ du parti du bien, fallût-il pour cela se condamner soi - même , et de rendre au moins hommage par l'émotion aux idées pures de la raison , dût-on ne pas avoir toujours assez de force pour agir conformément à ces idées.

Ainsi, pour le sublime pathétique , deux conditions principales sont exigées : d'abord, une vive représentation de la souffrance, pour exciter avec la force convenable l'affection compatissante ; en second lieu, une idée de la résistance à la souffrance, pour éveiller la conscience de la liberté intérieure de l'âme. Ce n'est qu'à la première de ces deux conditions que l'objet devient pathétique; ce n'est qu'à la seconde que le pathétique devient sublime.

De ce principe découlent les deux lois fondamentales de tout l'art tragique, qui sont : premièrement, la représentation de la

nature souffrante ; secondement, la représentation de l'indépendance morale dans la souffrance*.

1. C'est à ce morceau que se rattachait primitivement, comme une suite immédiate, la dissertation sur le Pathétique dont nous avons donné plus haut la traduction, p. 117-148.

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