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RÉFLEXIONS

SUR L US/VGE

J'appelle vulgaire (commun) tout ce qui ne parle point à Vesprit, ce dont tout l'intérêt ne s'adresse qu'aux sens. Il y a sans doute une infinité de choses vulgaires en elles-mêmes, rien que par leur matière et leur objet; mais, comme la vulgarité de la matière peut toujours être rehaussée par l'exécution , il n'est question en fait d'art que de la vulgarité de la forme. Un esprit vulgaire déshonorera la matière la plus noble en la traitant d'une façon commune : un grand esprit au contraire, une âme noble , saura ennoblir même une matière commune , et cela en la rattachant à quelque chose de spirituel , et en y découvrant quelque côté par où cette matière a sa grandeur. Ainsi, par exemple, un historien vulgaire nous contera les actions les plus insignifiantes d'un héros avec un soin tout aussi curieux que ses exploits les plus sublimes , il s'arrêtera tout aussi longtemps à son arbre généalogique, à son costume, à son ménage,

1. Ce morceau parut pour la première fois, en 1802, dans le tome IV des Opuscules en prose, et le titre, dans la table des matières, est accompagné, comme celui du morceau sur le Sublime, de la mention ungedruckt, a inédit, w

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qu'à ses projets et à ses entreprises. Celles de ses actions qui ont le plus de grandeur, il les racontera de telle sorte que personne n'y retrouvera ce caractère. Réciproquement, un historien de génie, et doué lui-même de noblesse d'âme, mettra jusque dans la vie privée et dans les actions les moins considérables de son héros un intérêt et une valeur qui les rendront considérables. Ainsi encore, en fait d'arts plastiques, les peintres hollandais et flamands ont fait preuve d'un goût vulgaire; les Italiens, et plus encore les anciens Grecs, d'un goût noble et grand. Les Grecs allaient toujours à l'idéal, ils rejetaient tout trait vulgaire, et ne choisissaient aucun sujet commun.

Un peintre de portraits peut représenter son modèle d'une façon commune ou avec grandeur : d'une façon commune, s'il reproduit les détails purement accidentels avec le même soin que les traits essentiels, s'il néglige le grand pour exécuter curieusement les minuties; av€C grandeur, s'il sait découvrir et mettre en relief ce qu'il y a de plus intéressant, distinguer l'accidentel du nécessaire ; s'il se contente d'indiquer ce qui est petit, réservant pour ce qui est grand tout le fini de l'exécution. Or, il n'y a de grand que l'expression de l'âme même, se manifestant soit par des actions, soit par des gestes, soit par des attitudes.

Le poëte traite son objet d'une manière commune lorsqu'il s'appesantit dans l'exécution sur des faits sans valeur, et qu'il y glisse rapidement sur ceux qui ont de l'importance. 11 le traite avec grandeur lorsqu'il sait le rattacher à une idée qui a ellemême ce caractère. Homère, par exemple, a su traiter avec génie le bouclier d'Achille, bien que la fabrication du bouclier, à ne considérer que la matière, soit quelque chose de bien commun.

Un degré encore au-dessous du commun ou du vulgaire, se trouve l'élément bas ou grossier, lequel diffère du commun en ce que ce n'est plus seulement quelque chose de négatif, un simple défaut d'inspiration ou de noblesse, mais quelque chose de positif, qui marque des sentiments grossiers, de mauvaises mœurs et des manières de penser dignes de mépris. La vulgarité témoigne seulement d'un avantap^e qui manque, et dont l'absence est regrettable : la bassesse indique le défaut d'une qualité qu'on est en droit d'exiger de tous. Ainsi, par

exemple, la vengeance considérée en elle-même, en quelque lieu et de quelque façon qu'elle se manifeste , la vengeance est quelque chose de vulgaire, parce qu'elle est la preuve d'un manque de générosité ; mais on distingue encore en particulier une vengeance basse, lorsque l'homme qui l'exerce emploie, pour la satisfaire, des moyens dignes de mépris. Le bas indique toujours quelque chose de grossier et qui sent la populace : le commun peut se rencontrer même chez un homme bien né et bien élevé; il pourra penser ou agir d'une façon commune, s'il n'a que des facultés médiocres. Un homme agit d'une façon commune lorsqu'il n'est préoccupé que de son intérêt , et c'est en cela qu'il est en opposition avec l'homme véritablement noble, lequel sait au besoin s'oublier lui-même pour procurer quelque jouissance à autrui. Mais ce même homme agirait d'une façon basse s'il obéissait à ses intérêts, même aux dépens de son honneur, et s'il ne prenait même plus sur lui de respecter en pareil cas les lois de la décence. Ainsi le commun n'est que le contraire du noble : le bas est tout à la fois le contraire du noble et du convenable. S'abandonner sans aucune résistance à toutes ses passions, satisfaire tous ses instincts, sans se laisser contenir même par les règles de la décence , encore moins par celles de la morale, c'est tenir une conduite basse et trahir la bassesse de son âme.

L'artiste aussi peut tomber dans le genre bas, non-seulement en choisissant de ces sujets ignobles que réprouvent la décence et le bon goût , mais aussi en les traitant d'une manière basse. C'est traiter son sujet d\memanière basse, que d'en faire ressortir les côtés que la décence ordonne de cacher, ou de l'exprimer par des traits qui éveillent incidemment des idées basses. La vie des plus grands hommes peut présenter des particularités d'un genre bas, mais il n'y a qu'une imagination basse qui aille précisément les relever et les peindre.

On voit des tableaux tirés de l'Écriture sainte, où les apôtres, la Vierge et le Christ même sont représentés de telle sorte , qu'on les croirait pris dans la lie du peuple. Une semblable exécution témoigne toujours d'un goût bas, qui donne le droit de conclure que l'artiste lui-même pense d'une façon grossière et comme la populace.

Sans doute il y a des cas où l'art même peut se permettre des images basses : par exemple, lorsqu'il s'agit de provoquer le rire. Un homme de mœurs polies pourra aussi quelquefois, sans trahir par là un goût corrompu, s'amuser de certains traits où la nature s'exprime crûment, mais avec vérité, et du contraste qui est entre les mœurs de la société polie et celles du petit peuple. Un homme de condition qui se montrerait en état d'ivresse nous fera toujours et partout une impression désagréable ; mais un postillon , un matelot, un charretier ivre est pour nous un objet risible. Des plaisanteries qui seraient intolérables chez un homme du monde, nous amusent dans la bouche d'un homme du peuple. De cette sorte sont beaucoup de scènes d'Aristophane , qui malheureusement dépasse quelquefois aussi cette limite et devient absolument condamnable. De là aussi le plaisir que nous prenons aux parodies, où les sentiments , les locutions et les manières d'agir du bas peuple sont malignement prêtés aux grands personnages que le poète avait traités avec toute la dignité et la décence possibles. Dès que le poète ne veut faire autre chose qu'une plaisanterie , et qu'il ne prétend qu'à nous amuser, nous pouvons lui passer jusqu'à des traits du genre bas, pourvu qu'il n'aille jamais jusqu'à soulever l'indignation ou le dégoût.

Il soulève l'indignation lorsqu'il met la bassesse là où la bassesse est absolument impardonnable , je veux dire chez les hommes de qui nous sommes en droit d'attendre des mœurs polies. En leur prêtant des bassesses, ou bien il blessera la vérité, car nous aimons mieux le tenir pour un menteur que de croire sur sa parole que des hommes bien élevés puissent agir en effet d'une façon si basse ; ou bien ses personnages blesseront notre sens moral , et exciteront, ce qui est encore pis, notre indignation. Ce n'est pas à dire que je condamne les farces : la farce suppose entre le poète et le spectateur cette convention tacite, qu'on n'y doit attendre aucune vérité . Dans la farce, nous dispensons le poète de toute fidélité clans ses peintures, il a comme un privilège pour nous conter des mensonges. Ici, en effet, tout le comique consiste précisément dans le contraste de la peinture et de la vérité. Or, on ne peut exiger d'une peinture qu'elle soit tout à la fois vraie et en contraste avec la vérité.

Ce n'est pas tout : dans le sérieux même et dans le tragique, il y a certains cas oii l'élément bas peut être mis en usage. Mais alors il faut que la chose aille jusqu'au terrible, et que l'atteinte portée momentanément à notre goût soit couverte par une forte impression qui mette en jeu la passion : en d'autres termes, que l'impression basse soit comme absorbée par une impression tragique supérieure. Le vol, par exemple, est quelque chose d'absolument bas, et quelques raisons que notre cœur nous puisse suggérer pour excuser un voleur, quelle que soit la pression des circonstances qui l'ont conduit au vol , c'est toujours une flétrissure indélébile qui lui est imprimée, et, esthétiquement parlant, il restera à jamais un objet bas. Sur ce point, le goût pardonne encore moins que la morale, et son tribunal est plus sévère , parce qu'un objet esthétique est responsable même des idées accessoires qui s'éveillent en nous à l'occasion de cet objet, tandis que le jugement moral fait abstraction de tout ce qui n'est qu'accidentel. D'après cela, un homme qui dérobe serait toujours pour le poète qui veut faire des tableaux sérieux, un objet à rejeter absolument. Toutefois que cet homme en même temps soit un meurtrier, le voilà sans doute bien plus condamnable encore selon la morale; mais, selon le jugement esthétique, cela le hausse d'un degré , cela le rend plus propre à figurer dans une œuvre d^art. Celui qui s'abaisse (je parle toujours selon le jugement esthétique et non selon la morale ) , celui qui s'abaisse par une vilenie peut jusqu'à un certain point se relever par un crime , et se rétablir ainsi dans notre estime esthétique. Cette contradiction entre le jugement moral et le jugement esthétique est un fait notable et digne d'attention. On peut l'expliquer de plusieurs manières. D'abord, j'ai déjà dit que le jugement esthétique dépendant de l'imagination, toutes les idées accessoires qui sont éveillées en nous à l'occasion d'un objet et qui s'associent naturellement avec lui, doivent influer elles-mêmes sur ce jugement. Or, si ces idées accessoires sont basses, infailliblement elles communiquent ce caractère à l'objet principal.

En second lieu , ce que nous considérons dans le jugement esthétique, c'est la force, tandis que, dans un jugement rendu au nom du sens moral, nous considérons la légalité. Le manque de

force est quelque chose de méprisable , et toute action de laquelle on peut inférer que l'agent manque de force est par cela même une action méprisable. Toute action lâche et rampante nous répugne, parce qu'elle est une preuve d'impuissance; et au contraire une scélératesse diabolique peut, esthétiquement parlant, flatter notre goût, dès qu'elle marque de la force. Or, un vol témoigne d'une âme vile et rampante ; un meurtre au moins a pour lui l'apparence de la force ; l'intérêt que nous y prenons esthétiquement est en raison de la force qui y est manifestée.

Une troisième raison , c'est qu'en présence d'un crime grave et horrible, nous ne songeons plus à làqualitè, mais bien aux conséquences redoutables de l'action. L'émotion la plus forte couvre et étouffe la plus faible. Nous ne regardons point en arrière , dans l'âme de l'agent : nous regardons en avant dans sa destinée, nous songeons aux effets de son action. Or , sitôt que nous commençons k trembler, toutes les délicatesses du goût sont réduites au silence. L'impression principale remplit entièrement notre âme : les idées accessoires et accidentelles, où réside proprement toute l'impression de bassesse, en sont effacées. C'est pour cela que le vol commis par le jeune Ruhberg dans le Crime par ambition^, loin de nous répugner à la scène, est d'un effet vraiment tragique. Le poëte, avec une grande habileté , a ménagé les circonstances de telle sorte, que nous sommes entraînés : c'est à peine si l'on respire. L'effroyable misère de la famille, et surtout la douleur du père , sont des objets qui , attirant toute notre attention , la détournent , de la personne même de l'agent, sur les conséquences de son acte. Nous sommes beaucoup trop émus pour nous arrêter longtemps à nous représenter la note d'infamie dont est marqué le larcin. En un mot, l'élément bas disparaît sous le terrible. 11 est singulier que ce vol réellement accompli parle jeune Ruhberg nous inspire moins de répugnance que ne fait, dans une autre pièce, le simple soupçon d'un vol, soupçon qui, en réalité, n'est point fondé. Ici, c'est un jeune officier qui est accusé sans raison d'avoir soustrait une cuillère d'argent, laquelle se retrouve plus tard. Ainsi l'élément bas se réduit ici à quelque chose de purement imaginaire, à un

1. Drame d'iffland. Voyez la noie 1 de la p. 301 du tome VII.

simple soupçon , et cela suffit néanmoins pour faire un tort irréparable, dans notre appréciation esthétique, au héros de la pièce, en dépit de son innocence. C'est qu'un homme que l'on suppose capable d'une bassesse ne jouissait pas apparemment d'une réputation de moralité bien solide ; car les lois de la convenance veulent qu'on tienne quelqu'un pour un homme d'honneur tant qu'il ne montre pas le contraire. Si donc on lui impute quelque chose de méprisable, il semble que, par quelque endroit de sa conduite passée , il ait donné lieu à un pareil soupçon , et cela lui fait tort, bien que tout l'odieux et la bassesse d'un soupçon immérité soient proprement à la charge de celui qui accuse. Ce qui fait encore plus de tort au héros de la pièce dont je parle , c'est qu'il est officier et amant d'une dame de condition , élevée comme il convient à son rang. De ces deux titres du héros à celui de voleur , il y a un contraste tout à fait révoltant , et il nous est impossible, quand nous le voyons près de sa dame, de ne pas songer qu'en cet instant même il a peut-être la cuiller d'argent dans sa poche. Enfin , le plus malheureux de son affaire est qu'il ne se doute point du soupçon qui pèse sur lui : car, s'il en avait connaissance , en qualité d'officier il exigerait une réparation sanglante; dès lors, les conséquences du soupçon tourneraient au terrible , et tout ce qu'il y a de bas dans sa situation disparaîtrait.

Distinguons encore entre la bassesse des sentiments et celle qui tient à la manière de vivre et à la condition. La première, à tous égards, est au-dessous de la dignité esthétique : la seconde, en maintes rencontres , peut parfaitement s'accommoder avec elle. L'esclavage, par exemple, est chose basse; mais une âme servile chez un homme libre est méprisable. Les travaux de l'esclave, au contraire, ne le sont pas, lorsque ses sentiments ne sont point servîtes. Loin de là , une condition basse, lorsqu'elle est jointe à des sentiments élevés, peut devenir une source de sublime. Le maître d'Épictète, qui le battait, tenait une conduite basse , et l'esclave frappé par liii montrait une âme sublime. La véritable grandeur, lorsqu'elle se rencontre dans une condition basse , n'en est que plus brillante et plus magnifique ; et l'artiste ne doit pas craindre de nous montrer ses héros même sous des dehors méprisables , dès qu'il est sur

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de pouvoir leur donner, quand il voudra, l'expression de la dignité morale.

Mais ce qui peut être permis au poëte , on ne l'accorde pas toujours au peintre. Le poëte ne s'adresse qu'à l'imagination : le peintre s'adresse immédiatement à nos sens. Il s'ensuit que non-seulement l'impression du tableau est plus vive que celle du poëme ; mais aussi que le peintre , réduit à n'employer que des signes naturels , ne saurait rendre l'âme même de ses personnages aussi visible que le peut faire le poëte avec les signes arbitraires dont il dispose ; et pourtant , il n'y a que le spectacle de l'âme même qui puisse nous réconcilier avec certains dehors. Quand Homère fait paraître son Ulysse sous les haillons d*un mendiant* , nous sommes libres de nous représenter plus ou moins complètement cette image , et de nous y arrêter plus ou moins longtemps. Mais en aucun cas elle n'aura assez de vivacité pour exciter notre répugnance ou notre dégoût. Mais qu'un peintre ou même un tragédien prétende reproduire fidèlement rUlysse d'Homère, nous nous en détournerons avec répugnance. C'est qu'ici en effet , le plus ou moins de vivacité de l'impression ne dépend plus de notre volonté : nous ne pouvons pas ne pas voir ce que le peintre nous met sous les yeux ; et il ne nous est pas facile d'écarter les idées accessoires que l'objet rappelle à notre esprit.

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