Kcriis philosoTphiqucs , t. I, p. 90. {Note de Schiller
que cette partie mimique du discours en soit estimée la plus éloquente. Bien plus, il y a des cas où un mouvement intentionnel peut être considéré en même temps comme sympathique; et c'est ce qui arrive lorsqu'il se mêle quelque chose d'involontaire à l'acte volontaire qui détermine ce mouvement.
Je m'explique. Le mode, la manière dont un mouvement volontaire est exécuté , n'est pas chose si exactement déterminée par l'intention qu'on s'y propose , qu'il ne puisse être exécuté de plusieurs manières différentes. Eh bien, ce que la volonté ou l'intention y a laissé d'indéterminé peut être déterminé sympathiquement par l'état de sensibilité morale où se trouve la personne , et conséquemment peut exprimer cet état. Quand j'étends le bras pour saisir un objet, j'exécute à la vérité une intention , et le mouvement que je fais est déterminé en général par la fin que je me propose ; mais par quelle voie mon bras se portera-t-il vers l'objet? jusqu'où les autres parties de mon corps suivront-elles cette impulsion? quelle sera la lenteur ou la rapidité du mouvement? quelle somme de force y emploierai-je? C'est un calcul dont ma volonté, sur le moment , ne s'est point préoccupée ; et par conséquent il y a là quelque chose qui reste abandonné à la discrétion de la nature. Mais il faut pourtant bien que cette part du mouvement qui n'est point déterminée par l'intention même , soit décidée enfin d'une façon ou de l'autre, et c'est ce qui fait que la manière dont ma sensibilité morale est affectée peut avoir ici une influence décisive : c'est elle qui donnera le ton^ et qui déterminera ainsi le mode et la manière du mouvement. Or, cette influence qu'exerce sur le mouvement volontaire l'état de sensibilité morale où se trouve le sujet, représente précisément la partie involontaire de ce mouvement, et c'est là aussi qu'il faut chercher la grâce.
Un mouvement volontaire , s'il ne se rattache à aucun mouvement sympathique, ou, ce qui revient au même, s'il ne s'y mêle quelque chose d'involontaire ayant pour principe l'état moral de sensibilité où se trouve le sujet , ne saurait en aucune façon offrir de la grâce , car la grâce suppose toujours , comme cause, une disposition de l'âme. Le mouvement volontaire se produit à la suite d'une opération de l'âme, laquelle par con-
séquent est déjà consommée au moment où le mouvement a lieu.
Le mouvement sympathique, au contraire, accompagne cette opération de l'âme , et l'état moral de sensibilité qui la décide à cette opération : si bien que ce mouvement doit être considéré comme simultané par rapport à l'une et à l'autre.
De cela seul il résulte que le mouvement volontaire ne procédant point immédiatement de la disposition du sujet, ne saurait être non plus une expression de cette disposition. Car entre la disposition et le mouvement lui-même est intervenue la volition , laquelle , considérée en elle-même , est quelque chose de parfaitement indifférent ; ce mouvement est l'œuvre de la volition, il est déterminé par le but qu'on se propose : ce n'est point l'œuvre de la personne , ni le produit des sentiments qui l'affectent.
Le mouvement volontaire n'est lié qu'accidentellement avec la disposition qui le précède : le mouvement concomitant, au contraire , y est lié nécessairement. Le premier est à l'âme ce que les signes conventionnels de la parole sont à la pensée qu'ils expriment : le second au contraire , le mouvement sympathique ou concomitant , est à l'âme ce qu'est le cri de la passion à la passion même. Le mouvement involontaire est donc une expression de l'esprit, non point par sa nature , mais seulement par son emploi. Et par conséquent, on n'est pas non plus fondé à dire que V esprit se révèle dans un mouvement volontaire ; ce mouvement n'exprimant jamais que la matière de la volonté (le but ), et non la forme de la volonté ( la disposition ). La disposition ne peut se manifester pour nous que par les mouvements concomitants*.
\. Quand un événement a lieu en présence d'une nombreuse société, il peut se faire que chacun des assistants conçoive une opinion différente des sentiments dos personnes qui agissent : tant il est vrai que les mouvemonts volontaires ne sont liés (ju'accideiitellement avec la cause morale qui les détorniine. Mais qu'une personne de cette société voie paraître inoi)inément à ses yeux ou son ami le plus cher ou son mortel ennemi, l'expression de son visage trahira aussitôt et nellomont, par des signes non équivocpies, les sentiments de son cœur; et il est probable cjue la compagnie tout entière portera un jugement unanime sur l'étal présent de la sensibilité do cet homme : c'est que l'expression, ici. est liée nécessairement, et par la loi de la nature, avec raiïoction iiui, dans l'âme, l'a déterminée. {Note de Schiller.)
Il suit de là qu'on peut bien inférer des discours d'un homme quel caractère il veut quon lui attribue; mais, si Ton veut savoir quel est en réalité son caractère , il faut chercher à le deviner à l'expression mimique qui accompagne ses paroles , et à ses gestes, c'est-à-dire à des mouvements quil na point voulus. Vient-on à reconnaître que cet homme peut vouloir jusqu'à l'expression de ses traits, dès l'instant qu'on a fait cette découverte , on cesse d'en croire son visage et d'y voir un indice de ses sentiments.
Il est bien vrai qu'un homme , à force d'art et d'étude, peut arriver enfin à ce résultat, de soumettre à sa volonté jusqu'aux mouvements concomitants, et, comme un jongleur habile, d'empreindre à son gré telle où telle physionomie sur ce miroir où l'âme se réfléchit par la mimique. Mais alors c'est que dans un pareil homme tout est mensonge , et que l'art a entièrement absorbé la nature. Or, la grâce au contraire doit toujours être pure nature, c'est-à-dire involontaire (ou tout au moins le paraître ) ; pour être gracieux , le sujet ne doit même pas avoir Vair de se douter quil ait de la grâce.
Par où l'on peut voir encore accessoirement ce qu'il faut penser de la grâce imitée ou apprise ( volontiers l'appellerais-je grâce théâtrale ou grâce de maître de danse). C'est exactement le pendant de cette sorte de beauté qu'une femme trouve sur sa table de toilette, à grand renfort de carmin, de céruse, de fausses boucles, de fausses gorges * et de baleines. La grâce d'imitation est à la grâce véritable ce que la beauté de toilette est à la beauté architectoniqiie ^ L'une et Lautre pourront faire sur des sens mal exercés absolument le même effet que l'original dont elles