‹ Esthétique nombrée, application de l'Équation du Beau à l'analyse harmonique de la statuaire nouvelleChapitre 5 sur 8 · MICHEL-ANGE — LÉONARD DE VINCI · texte numérisé non relu

MICHEL-ANGE — LÉONARD DE VINCI

En quoi consistait la SENSATION DU BEAU selon ces grands maîtres?

Pendant que nous étions, comme tous ceux qui aiment à cultiver le Beau, à la recherche de la cause des sensations agréables de la vue dans les arts plastiques, nous trouvâmes dans une bibliothèque publique de Bologne, où nous résidions comme ingénieur en chef de la ligne cl’Ancône au Po, un croquis de Michel-Ange soigneusement rhythmé, qui nous a paru la manifestation de la loi, et en outre un argument irrésistible pour convaincre les esprits les plus réfractaires à toute discipline en fait d’art. En effet, pendant qu’ils s’extasient sur le faire hardi, sur l’imagination ardente et la fougue du génie du grand maître, on peut leur faire remarquer le soin minutieux avec lequel sont numérotées les principales proportions. Et certes, l’Académie des Beaux-Arts qui n’est pas suspecte d’enthousiasme pour des théories nouvelles, ne put se défendre d’un certain entraînement communicatif dans la personne de l’illustre Halévy, rapporteur et président de la commission d’examen de notre mémoire sur le principe de Y Equation du Beau, à la vue du fac simile de ce croquis de Michel-Ange qui renferme à lui seul toute Y Equation du Beau, et cela si clairement, avec une intention si nettement accusée , que tous les traités ex professo avaient dû recueillir nombre de citations de ce genre puisées dans les études ou les écrits des grands maîtres. De sorte que notre crainte à l’égard de l’Académie était de passer pour le prôneur d’une vérité banale, et à l’égard du monde industriel, pour l’apôtre d’une utopie, car c’est vers l’art industriel que se dirigeait notre pensée, quand nous demandions au Pouvoir Spirituel des Beaux-Arts de sanctionner une loi qui allait devenir une bienfaisante institution à introduire dans les mœurs de l’industrie. Necker n’a-t-il pas dit : « Le bon goût est le plus adroit de tous les commerces. »

Revenons au croquis de Michel-Ange, on y voit des divisions en rapports faciles à observer; on y lit les nombres 3, 4, 5, en un mot des rapports simples : et cette préoccupation de Michel-Ange, interprétée sur son esquisse est, selon nous, une importante révélation de la loi qui produit les sensations agréables dans les arts qui s’adressent à la vue.

« 11 est certain, écrivait Halévy dans son rapport à l'Académie desBeaux- » Arts sur un premier mémoire de M. Lagout, que la beauté dans la na- « ture humaine résulte de la grâce des proportions, que cette grâce naît « d’un accord harmonieux, résultat de proportions simples. C’est parce que « le Créateur a donné à l’homme des proportions harmonieuses que nous « sommes sensibles à l’emploi de ces mêmes proportions dans les ouvrages « d’art. »

Léonard de Vinci, non plus, ne livrait pas ses formes aux hasards du crayon ni aux caprices de l'imagination ; il avait adopté un type de beauté

élégante, où l’homme avait une hauteur égale à celle de huit fois la tète ; elle se subdivisait ainsi: du sol au genou, deux têtes; — du genou à la partie inférieure du tronc, deux têtes; — du bas du tronc aux bouts des seins, deux têtes ; — du bout des seins au sommet de la tête encore la même mesure, deux têtes; — voilà donc la division du corps humain en quatre parties égales; — de plus, quand l’homme étend les bras horizontalement, d’après le type de Léonard de Vinci il occupe une largeur qui est précisément égale à sa hauteur; c’est-à-dire que Lieu, en arrêtant les formes de la créature humaine, a taillé son patron dans un carré. — Cette particularité curieuse, qui se vérifie à quelques millièmes près sur le premier venu, est donc bien une proportion préméditée, et non pas le résultat d’un simple hasard ; c’est plus qu’un enseignement, c’est une révélation de beauté et de justesse.

Ajoutons encore que la hauteur de la face est égale à la longueur de la main, et que dix longueurs de main ou six longueurs de pied représentent la hauteur totale du corps humain.

Examinons maintenant la proportion la plus généralement acceptée pour la tête; elle se divise également, comme l’ensemble du corps humain, en quatre parties égales dont la longueur du nez sert d’étalon. Voici quelles sont ces divisions dessinées par Gérard Audran :

1° Depuis le dessous du menton jusqu’au-dessous du nez, — une division;

2° Depuis le dessous du nez jusqu’au-dessus, entre les sourcils, — une division ;

3° Depuis le milieu des sourcils jusqu’à la naissance des cheveux, — une division;

4° Depuis la naissance des cheveux jusqu’au sommet de la tête, — une division ;

Et comme l’oreille ne dépasse pas la hauteur des sourcils, on peut dire plus simplement que la tête est divisée en deux régions distinctes et d’égale hauteur ;

1° Celle des sensations extérieures : ouïe, vue, odorat, goût ;

2° Celles des perceptions intérieures : le jugement et la pensée.

Tel est le canevas à compartiments égaux sur le fond duquel ont été tracées les plus admirables compositions, et qui permet à l’imagination féconde d’étudier ses variantes en laissant au génie tout son essor, toute sa liberté. Le croquis de Michel-Ange est affranchi du type à huit têtes de Léonard de Vinci; mais il s’est laissé guider par la loi des rapports simples à l’exclusion des rapports diffus.

Appollon Pythien, qui est au Vatican, à Rome, a huit têtes moins un huitième de tête; le bel Antinoüs n’a que sept tètes et demie ; la Vénus de

Médicis a sept tètes trois quarts; dans le beau groupe de Laocoon, l’on remarque les proportions suivantes :

L’âge viril, sept tètes, une demie, un seizième.

La jeunesse, sept tètes, une demie.

L’adolescence, sept têtes.

L’enfance, cinq têtes.

Si la préoccupation des nombres est si constante dans les chefs-d’œuvre de la statuaire, ne doit -elle pas se retrouver à plus forte raison dans les monuments d’une éclatante splendeur? C’est ce que nous avons étudié à part dans l’architecture antique pour l’appliquer à Y architecture nouvelle.

Terminons en disant qu’il ne suffit pas, pour obtenir le bénéfice de l’application d’une loi, qu’elle ait été délibérée et votée, mais il faut encore la promulguer, l’afficher et enfin l’annoncer à son de trompe pour ceux qui aiment mieux écouter que lire.

Les œuvres du sculpteur Marcello produisent une grande sensation dans le monde des artistes et dans les sphères où la fortune et les loisirs permettent de cultiver les Beaux-Arts; la presse, cette trompette du Jugement Premier, fait déjà retentir une célébrité qui monte avec les flots de visiteurs du Salon. Après l’Indépendance belge et la Presse, journaux si bien informés, sont venus le Constitutionnel, le Charivari également, qui parfois avec un mot sculpte une pensée, et enfin le Monde illustré, qui offre le concours de sa grande publicité à l’acclimatation de Y Equation du Beau... Tous ces journaux, dis-je, ont parlé en termes plus ou moins voilés du mystérieux Marcello, pour lequel il est nécessaire de dresser un état civil régulier. Voici le résumé de notre dossier :

M. Marcello ne serait autre qu’une princesse italienne se nommant madame la duchesse Colonna de Castiglione; et nous ajouterons même, pour mieux préciser, qu’il existe deux dames à Paris portant le même nom de

Page 1