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nuque ronde, sur des paupières frémissantes — ah ! comme il aurait voulu sentir les cils de Jeanne vibrer contre sa bouche ! . . .
Depuis le dîner, le mal s'aggravait. 11 avait débuté par cette jalousie impuissante qui faisait trembler le vieillard sur ses jarrets; puis, une douceur misérable, la douceur du fruit défendu; et maintenant il épiait Jeanne avec des yeux vacillants.
Elle avait appris à deviner les crises, elle savait les combattre, par l'attitude, par le silence, p«'i une mine chaste et scandalisée qui effarait Latourne.
Ce soir, elle l'a maintenu longtemps dans la véranda, sachant que, parfois, l'attente suffit pour le calmer. Mais c'est un mauvais soir, où tout se prolonge et s'exaspère. Le vieux est plein d'orage. Une rancune faible et acide se mêle à son exaltation. Il se voit bafoué, il songe à l'argent dépensé vainement, à l'exil, aux longs jours monotones où rien n'arrive. A Paris, s'il tremble, il y a toujours une ombre d'aventure, toujours une espérance. 1! revoit la grande Flavie aux yeux de cheval, ^ habile à dénicher les petits oiseaux de faubourg... Il se dit : a Rien I... Je n'ai rien... Unedupe,encore, on Tamuse... Je ne suis pas même une dupe. »
Il eut soif d'être dupé, berné, exploité, menacé mais de vivre ses fablfts.
... ET l'amour ensuite i05
— Je retournerai à Paris.,, je n'attendrai pas le bout de la semaine.
Puis il regardait Jeanne ; une chaleur douloureuse emplissait sa poitrine. Il se voyait parti, et tous les autres, quil maintenait à distance, se pressaient autour de la petite. U était jaloux même des femmes...
Quand ils se retrouvèrent seuls dans le petit salon, Latourne fit une mine renfrognée. Il avait, de façon lamentable, l'aspect d^un enfant qui boude. Gomme toujours, lorsqu'il était agité ou grognon, l'œil droit pleurait plus abondamment. Il dit avec acrimonie :
— Vous n'avez aucune affection pour moi I Elle connaissait ces boutades. Elle ne leur opposait pas une humeur assez souple. Son attitude avec Latourne demeurait réservée et presque roide. Elle ne s'habituait encore ni à sa laideur ni à sa mentalité. Parfaitement à Taise auprès d'Hélène, elle demeurait pour lui invinciblement lointaine. Pourtant, elle éprouvait, à la longue, une sorte d'attachement dénué de tendresse et où ne se mêlait guère de reconnaissance. Elle lui savait gré de ce qu'il faisait pour elle, mais l'impression qu'il voulait un salaire enlevait toute douceur aux actes de Latourne.
— Je vous aime bien, répondit-elle avec calme. Il eut un petit rire sec, méchant et ridicule.
— Vous me préférez Mme Combreuil.
— Je ne crois pas.
— Quand vous êtes avec elle, vous riez, voi êtes gentille et naturelle. Quand vous êtes a\\ moi, vous ne parlez plus... vous ne riez jamais!
— C'est parce que vous ne riez pas vous-même I Mme Combreuil est gaie.
— Et moi, je suis un rabat-joie !
— Non, vous êtes sérieux.
— Je suis un hibou... je suis un oursl
Il avait envie de pleurer. Sa faible colère s'abattait déjà. Il contemplait avec un ravissement douloureux le cou délicieux do la petite, ce cou fin, frais et rond, où les grâces de l'enfance mêlaient subtilement à la volupté féminin C'était son désir de chaque soir d'y plonger les lèvres. Il ne voyait pas plus loin; il avait fini par y condenser tous ses rêves, par en faire la joie suprême de l'amour.
— Que voulez-vous? fit-il d'une voix qui ce sait d'être aigre et devenait suppliante. Qu'est-( qui vous rendrait contente! Je ne veux que voti bonheur.
Elle le regarda d'un air pensif... L'ennui était en elle, l'ennui profond, torpido, marécageux. Non quelle demandât des divertissements ; elle était capable de goûter délicatement la vie, de trouver dans le confort des jouissances indéfinies. La peu-
... ET L*AMOUR ÈNSUltE 107
sîon même ne lui déplaisait point, ni cette ville assise au bord du grand lac, ni l'agitation des êtres autour d'elle. Mais elle avait horreur de la redoutable contrainte. Toute lutte demeurait impossible. Des événementsmenus, impondérables, mornes et asphyxiants l'arrêtaient dans chacun de ses actes. Fortaine, qui semblait devoir renouveler l'aventure, à son tour se perdait dans le néant. En dehors de l'attente, rien que des inquiétudes déprimantes — la méchanceté du Lézard, la surveillance aiguë de Mme de Guermande.
^- Voyons^ qu'est-ce qui vous rendrait contente? reprit-il en se rapprochant.
— Je ne sais pas, je ne serais pas malheureuse ainsi, si j'avais la sécurité ! . . .
Elle s'interrompit : elle dressa Toreille. Quelque chose avait craqué dans la chambre voisine. La petite eut une palpitation.
— Vous n'êtes donc pas en sécurité près de moi? fit-il avec candeur.
— Est-ce que je sais ? Il suffirait que ma présence ne vous plaise plus...
— Et vous croyez que je vous abandonnerais I soupira-t-il haletant. Vous croyez que je pourrais vivre loin de vous!... Ah! si vous m'aimiez un peu... si vous étiez une amie un peu tendre... je ne vous refuserais rien... rien !
— Rien I répéta-t-elle, tout bas.
Elle ne s'était pas aperçue qu'il la frôlait ; elle demeurait aux écoutes, se souvenant des recommandations de Saintonge.
— Non, rien! cria-t-il ardemment. Rien !.. Vous ne savez donc pas... '
Il hésita; il avait peur d'elle; son misérablf^ corps vacillait et on entendait craquer ses articutions.
— Vous ne savez donc pas que je vous aime! Avec une vivacité qu'elle n'attendait point, les
lèvres arides touchèrent la nuque.
— Oh! parrain ! s'exclama-t-elle en le repoussant. >
Elle fixait sur lui des yeux pleins d'ennui et de reproche; il tremblait jusqu'au grelottement ; une lueur démente brillait dans ses prunelles craquelées.
— Si j'élais jeune, gémit il, vous ne me repousseriez pas 1
— Si vous étiez jeune, répondit-elle avec éclal je vous repousserais avec la même force, et avec plus de colère.
Il recula, blême, égaré, « délabré ».
— Et que voulez-vous donc ?
— Je veux être honnête !
— lîonncleî... Honnête!...
Il eut un rire lugubre, qui se termina en san-
... ET l'amour ensuite 109
glot. Puis, saisi d'un délire d'humilité, il se courba devant la jeune fille en gémissant :
— Oh ! je vous en aime davantage encore... Je suis une brute misérable... J'avais promis cie vous respecter... Je vous jure, ma petite Jeanne, je ne le ferai plus... Je serai votre chien... votre chien couchant .
Dans son délire sénile, la peur qu'elle ne le quittât devint brusquement intolérable ; il joignit les deux maius :
— Dites que vous ne me quitterez jamais Jeanne s'était reculée. Elle entendait craquer la
porte condamnée qui menait du petit salon dans une chambre voisine. Elle savait que Fortaine était là ; elle avait un vague sourire.
Derrière la porte, Henrî écoutait, effaré. Il savait enfla. Il savait que la petite était intacte, non seulement au sens antique, mais au sens subtil des contemporains. Son corps ne connaissait pas l'amour, ses lèvres mômes ignoraient les caresses liminaires. Il en était étrangement sûr, il en ressentait une douceur extraordinaire. .Dans ce moment, peu lui importait l'âme de Jeanne, il ne songeait qu'à la chair, et c'est la chair seule qu'il aimait. Il semblait que cette forme, ce rythme de lignes, cette symphonie de teintes existassent en dehors de toute mentalité : c'était cela qui l'avait séduit, non une conscience qui lui était aussi inconnue que les abîmes de l'Atlantique. C'était de cela qu'il était jaloux ; c'était cela qui suscitait les plus beaux de ses rôves — et les pires de ses détresses. Il ne s'en étonnait point. La beauté lui semblait,
comme aux Hellènes, une puissance autonome qui valait indépendamment des accessoires.
La paix s'était faite dans le petit salon. Vaincu une fois de plus, Latourne acceptait sa défaite. Après un moment de silence, Henri entendit le vieillard marcher pesamment vers sa chambre. Jeanne demeurait seule. Elle était là, à deux pas, toute proche, dans le désert et dans le silence nocturnes. Henri avait la sensation d'un tête-à-tête mystique... Rien n'était entre eux que ce fragile panneau de sapin, qu'il eût enfoncé d'un coup d'épaule — mais les forces sociales les séparaient plus sûrement que des murailles de granit...
Par intervalles, un froufrou annonçait un changement d'attitude de Jeanne. Alors, il voyait si distinctement le visage aux joues fines, les ondes étincelantes des cheveux, qu'il semblait que le bois fût devenu du verre. Et il répétait tout bas, avec uîie énergie qui l'hypnotisait :
— Je l'aime I je l'aime î je l'aime I
Elle se leva, un pas furtif résonna ; une serrure fit entendre son grincement métallique ; Henri se
iitit immensément seul, désespérément abanuonné...
Après quelques minutes, cette solitude devint intolérable. Il sortit de la chambre comme on se sauve, il courut machinalement vers le seul être dont il pouvait espérer une diversion.
J12 ... ET l'amour ensuite
Les couloirs étaient plongés dans une pénombre ; quelques lampes dépolies luisaient faiblement ; la plupart des pensionnaires dormaient. Il ralentit le pas ; arrivé devant l'appartement do Louise, il frappa* très doucement.
Elle ouvrit tout de suite, vit le visage pâle, les yeux éclatants, et devina que c'était la fin.
Quand il se trouva assis auprès d'elle, il ne comprit plus ce qu'il venait faire. Toute confidence ne pouvait être qu'une cruauté. Il le sentait avec force et ne trouvait en lui aucune impression, aucune pensée, aucune parole qui pût être isolée de Jeanne. Elle, concevant qu'il fallait boire le calice, demanda:
— Eh bien, mon cher petit ?
Ses mains avaient saisi celles du jeune homme : elle le regardait en face avec un sourire si maternel qu'il se sentit vaincu. Cependant, il s'efforça de prendre un air calme.
— Je crois qu'il n'y a rien.
— C'était mon impression ! murmura-t-elle. Ses mains étreignaient la main qu'elles tenaient.
— Oh I fit-elle, tu peux tout me dire I Ne suisje pas ici pour ça 1
Alors, peu à peu, tantôt pourpre et tantôt blôme, il dit ce qu'il avait entendu. Elle écoulait avec un battement de cœur ; elle savait qu'il ne fallait, ni par un mot, ni par un geste, faire la plus légère
... ET l'amoub ensuite 113
objection : c'était la seule chance qu'elle eût de tirer encore une douceur de l'aventure mourante. Mais elle se promit d'avertir la mère de Fortaine.
— Qu'en pensez- vous? dit-il enfin,
— Ce que tu en penses.
— Que faut-il faire ?
Elle fit un geste vague.
— Je ne sais pas, cher petit. Comment le sauraisje ? C'est affaire entre toi, le sort... et elle !
Une pause. Toute confession est un allégemeni;. Parce qu'on l'avait écouté avec indulgence, il se trouvaitbien dans cette chambre. Comme naguère, l'enivrement se tourna vers Mme de Guermande : il chuchota, avec la gaucherie des jeunes hommes :
— Vous ne m'en voulez pas ?
— Oh I dit- elle avec un rire tendre. Est-ce que je ne savais pas tout ?
Et c'est vrai qu'elle n'avait point de révolte. Elle mêlait celte petite mort au gouffre de la vieillesse prochaine ; elle acceptait d'être la pauvresse qui vit de glane» ; et quand il la prit dans ses bras, elle ferma ses longs cils, elle connut le délice profond et amer de ce qui était encore et bientôt ne serait jamaiâ plus
Le lendemain, Mme de Guermande était partie et Fortaine se retrouvait devant l'insoluble. En lui, hors de lui, tout était obscur, instable et menaçant.
Il ne savait pas ce qu'il voulait faire. Et quand il l'aurait su, comment abattre les obstacles ?
La pension menait son trantran monotone. La petite ne se séparait du vieillard que pour aller chez Hélène Combreuil, oii elle passait une partie du temps à taper sur les touches d'une machine à écrire, une autre partie à écouter les propos par lesquels la jeune femme prétendait l'initier aux secrets du monde invisible, inaccessible et impondérable.
Parfois, sous l'œil de Latourne embusqué au coin de la terrasse ou assis auprès du vitrage de la véranda, Jeanne faisait une courte promenade dans le jardin. A la rigueur, on pouvait la saluer, à l'abri du buisson, et lui adresser quelques mots... Peut-être que, à la longue, Henri se fût résigné à profiter de cette maigre chance, et à déclarer son amour comme un apache réclame la bourse d'un passant nocturne. En attendant, il cherchait unt^ occasion plus propice et, ne la trouvant pas, il promenait, aux bords du lac, une âme tumultueux et désespérée.
Il ne fuyait plus Saintonge, il le recherchait presque. L'étrange sincérité de ce quinquagénaire^ lui paraissait évidente ; c'était aussi le seul ôli avec qui il pût parler de Jeanne. D'évidence, Hugu< était très épris delà jeune fille, mais d'unemanièrc qui u'excituil que faiblement la jalousie de For-
taine. G^était un dévouement bizarre et fantasque, un mélange unique de passion, d'envie et de sacrifice. Il n'en faisait confidence qu'au jeune homme. Quand il vit que Henri cherchait éperdument à provoquer une péripétie, il se montra disposé à lui venir en aide.
— Mais pas d'imprudence, disait-il ; une imprudence perdrait tout. Au reste, il n'y faut pas songer, cette jeune fille ne s'y prêterait point.
— Même par amour ?
— Surtout par amour ! D'ailleurs, au nom de quel amour ? Vous ne vous imaginez pas qu'elle va se passionner pour la mine d'un godelureau ! Si elle en était capable, elle serait une dinde.
La semaine passa. Le départ pour la montagne commençait à s'accélérer. Le tiers des pensionnaires était parti. Une chaleur virulente se répandait sur le lac et les nuits même étaient appesantissantes. Henri craignait de voir fuir le vieux Latourne et sa compagne.
Un matin, il trouva la baronne qui boitillait au jardin, à l'ombre du grand platane. Elle venait de refaire son visage, une farine violâtre couvrait ses pustules ; elle tendait deux pièces de nickel à un marmiton en lui recommandant de lapider les chats . Elle répondit au salut de Fortaine par une révérence sèche et lui dit :
— Celte pension devient un four crématoire...
i)6 ... ET L*AMOtJR ENSUlflî
II est temps de fuir. Qa'altendez-vous pour enle ver cette enfant, monsieur ^/eForlaine?... Ne laissez pas passer l'heure... L'occasion vous tond une belle tresse de cheveux !
— Quelle occassion ^ balbutia-t-il.
— Vous ne savez donc pas que le vieux bouc, l'ignoble Schindeihannes, est malade I II en a pour deux semaines de chambre... Ah I ah ! peut-être va-t-il passer dans le lit d*argile I . . . La petite est libre... Délivrez-la de ces pattes puantes !
Fortaine était devenu livide ; il tournait vers la véranda un visage convulsé de crainte et d'espérance.
— Et savez- vous ce' qu*il a? s'exclama la baronne avec un jovialité sauvage. Un mal qui répand la terreur, comme dit votre malin La Fontaine... un mal qui va bien à son visage de terre cuite. Il a une grippe intestinale I
Elle montrait) eu riant, un hideux râtelier de^ vieux âges.
— Trois de mes amies en sont mortes I C'est hypocrite et traître... Ça frappe h Timproviste. Pcut-élre qu'on le mènera dans une clinique, mais, de toute manière, la petite sera libre. Oc. la laissera à peine entrer dans la chambre. Si vous êtes un vrai Français, vous la délivrerez. . . vous remporterez... et personne ne vous inquiétera, puisqu'on a laissé cet orang-outang tranquille I
Il n'écoutait pas ; il regardait fixement la grande façade pâle ; le vertige tournoyait en lui, la peur et l'ivresse d'une résolution dont il semblait que tout l'avenir allait dépendre.
Quand elle vit Latourne malade. Jeanne éprouva d'abord une vaste impression d'espoir et de délivrance. La crise si patiemment et si tristement attendue parut prochaine. Puis elle conclut que l'événement était complexe, sournois, plein de pièges. Le médecin diagnostiquait un mal trop grave et dont l'issue pouvait être sinistre. S'il ne se trompait point, c'est Fortaine qu'il faudrait conquérir, et la petite savait bien que ce serait beaucoup plus difficile et surtout plus aléatoire que de conquérir le vieillard. Pendant la première journée, elle demeura accablée, elle ne voulut pas môme descendre jusqu'au jardin. Toute l'intelligence de la lutte était en elle, mais cette intelligence n'était utilisable que dans une proportion dérisoire. La passivité du rôle féminin emprisonnait la jeune fille, et, de surcroît, l'extrême jeunesse, la situation équivoque, le milieu incertain . Elle ne pouvait presque rien orienter ;
la plupart des circonstances devaient agir en dehors de sa volonté et de son influence...
Le lendemain, elle reprit courage. Le médecin avait exagéré son pronostic. Latourne n'avait qu'une grippe simple, aggravée par quelques désordres secondaires et aussi par un organisme qui décelait de toutes parts l'usure, l'intoxication et les troubles circulatoires.
Cependant, ce jour non plus, Jeanne ne s'aventura pas dans le jardin. Assise dans la véranda ou sur la terrasse, elle comprenait le bénéfice de l'attente, et, de plus, elle voulait décourager Stéphanie Mourgue, qui, depuis la veille, filait fiévreusement ses toiles .
Le troisième jour, dans l'après-midi, le jardin se trouva vide. Stéphanie était à Géligny, où il y avait un thé de vieilles filles. La baronne faisait sa sieste. La plupart des pensionnaires s'étaient retirés dans les appartements ou déambulaient au jardin anglais. . . 11 n'y avait dans la véranda qu'un vieux homme aux pieds gangrenés, et sa femme^ créature dévouée, adipeuse et sourde, qui lisait un roman. C'était l'heure privilégiée oi!i l'on pouvait rêver sous le catalpa, derrière le rideau de glycines et d'aristoloches. Jeanne prit une petite brochure théosophique — les Béalités profondes — et s'assit dans un rockingchair... Elle avait peur. Elle savait qu'elle courait malgré tout de grands
risques, mais il devenait impossible de croupir plus longtemps dans celte existence palustre...
Fortaine épiait depuis ravant-veille ; l'insomnie brûlait ses yeux et lui donnait la fièvre. A force de songer à la même chose, il avait concentré l'univers dans un événement unique. Lorsqu'il vit Jeanne assise sous le catalpa, il attendit pendant quelques minutes ; ses jambes lui parurent si pesantes qu'il craignit de ne pouvoir marcher jusqu'à elle. Il se décida brusquement et mécaniquement. A chaque pas, il se sentait devenir plus pâle ; il supposa qu'il devait avoir le visage hideusement décomposé. Tout de même, il franchit la pelouse, et, au tournant de la tonnelle de vigne vierge, il aperçut Jeanne qui lisait.
a Je ne pourrai point! » se dit-il.
Elle était vêtue de blanc et comme nimbée par une lueur de nacre, qui jouait sur son visage un hymne de grâce fine et de jeunesse rayonnante. La petite main avait une vie personnelle et je no sais quel charme spirituel. Toutes espèces do ^ueui's rejaillissaient sur l'épaisse chevelure. Il se figura une joie humble et extraordinaire à pogcr les lèvres sur les petits pieds chaussés de daim blanc. Et il songea encore, découragé :
« Je ne pourrai point I »
Mais une force d'inertie le poussa, qui était
... ET l'amour ensuite 121
faite de toutes ses résolutions antérieures, devenues instinctives. Il s'approcha et, fermant les yeux, il balbutia :
— Êtes-vous heureuse ?
Cette question insolite n'étonna pas Jeanne. Elle leva vers Fortaine un visage qui eût paru calme sans sa pâleur et le frisson léger des lèvres.
— Est-ce qu'on peut Tôtre? fit-elle d'une voix douce.
Il regarda à travers les glycines ; le tremblement qui agitait ses mains s'accentua :
— Il suffit de vivre avec ceux qu'on aime ! répondit-il d'une voix cassée. Je serais heureux...
Une brume couvrit ses yeux. Jeanne, les glycines, le catalpa vacillaient. Il ferma les poings et roidit tous ses muscles :
— Je serais heureux auprès de vous lâche vat-il.
Et il se sentit harassé comme s'il avait , marché un jour et une nuit. Elle avait frémi. Du fond de son être, du fond des pays légendaires du moi, elle vit accourir la féerie du temps et de l'espace.
Elle aspira désespérément à la jeunesse, aux réserves de toute joie, à l'essence de toute beauté Le grand garçon aux yeux clairs fut celui qui apporte la nouvelle magnifique que les vents de l'équinoxe apportent à la terre reverdissante... Si
ce ne fut pas l'amour, ce fut la graine iremblanle dont il pouvait naître.
— Heureux auprès de moi ? chuchota-t-elle. Je ne comprends pas.. .
— C'est donc que vous ne savez pas que je vous aime?
Elle palpita ; les parfums du jardin s'exaltèrent ; une splendeur créatrice enveloppa les grandes feuilles du catalpa et les fleurs violettes des glycines. Et lui, les mains jointes et les prunelles ivres, répéta :
— Je vous aime ! . . . Je vous aime ! . . .
Elle baissa la tète ; la crainte se mêlait à la magie de l'heure; une larme de détresse mouilJ \ les grands cils.
— Vous no me connaissez pas ! gémit-elle.
Il répondit, avec une ardeur absurde et entraînante :
— Est-ce que Roméo connaissait Juliette !... Mais elle s'est dressée. Elle se lient un moment
devant lui, droite et mystérieuse dans sa robe claire. Puis, levant ses yeux humides et délicieusement craintifs, elle murmure :
— Je ne dois pas vous écouter I
Elle fait un petit salut plein de grâce, et il i voit disparaître au tournant de la sente.. .
Jeanne n'est pas joyeuse, comme ce soir où il n parlé pour la première fois. Il y a de lamclaucoli'
... ET l'amour ensuite 123
et du doute dans sa victoire ; elle ressent aussi la gratitude attendrie qu'une vie brillante métamorphoserait en amour.
Fortaine tourbillonne dans un saisissement de beauté, et, songeant aux larmes qui luisaient au bord des cils, il se sent prêt à toutes les immolations et à tous les sacrifices...
Il rêvait encore quand il entendit craquer le gravier, et, se tournant, il vit le visage amer de Saintonge.
— Vous avez enfin parlé! affirma t-il.
Une faible colère agita Fortaine et s'abattit tout de suite.
Hugues reprit :
— J'espère que vous avez compris la gravité de votre acte?... Il a dû vous apparaître que vous n'aviez aucune chance de séduire platement notre petite amie. Dites-vous bien que c'est là une certitude, et qui doit dicter votre conduite. Si vous êtes un homme à peu près honnête et presque intelligent, vous serez parti demain ou bien vous aurez pris la résolution de ne penser qu'au mariage.
Fortaine regarda fixement Hugues et répondit :
— Il me semble pourtant que cela ne vous regarde pas.
— N'êtes-vous pas aussi étranger à Ja petite que moi-même ? Vous l'aimez, voilà tout. Mais je
l'aime également. Et je trouve aussi légitime de la défendre que vous de l'attaquer ! Je vois bien que vous trouvez ce raisonnement excentrique et peut-être équivoque... Il n'en est pas moins juste.
— Ce n'est pas votre raisonnement qui me semble équivoque, ce sont vos sentiments mêmes.
— Parce qu'ils sont exceptionnels l Je reconnais volontiers qu'ils peuvent vous inspirer de la méfiance . Et qu'y faire ? Si vous étiez plus perspicace, vous découvririez qu'ils sont désintéressés, et cela vous rassurerait. Hélas I vous n'êtes pas perspicace...
Sa voix s'était adoucie, et, soudain, Henri se sentit incapable de toute combativité. H n'éprouva plus qu'un immense besoin de parler d« Jeanne.
— Que faire ? dit-il à mi-voix.
— L'aimer sans restriction.
— Mais comment ? Vous prétendez qu'elle ne m'écoutera pas.
— Il faut faire une chose trôs simple ; il faut la demander en mariage. Elle a une amie ici. une amie aveugle mais charmante et tout à fait sûre. Si vous le voulez, je parlerai h Mme Combreuil.
— Pourquoi ne lui parlerais je pas moi-môme ?
— Vous la connaissez mal. Elle se méfie même de vous, parce que son petit garçon vous déteste et qu'elle est impressionnée par les sentiments de son petit garçon. Si mauvais observateur que
vous soyez, vous avez dùvous en apercevoir. Vous ne rencontrerez que des difficultés. Moi, au contraire, je mènerais les négociations sans peine. Voulez-vous que je lui parle ?
Henri hésita, mais quelques secondes à peine. Un affolant désir d'abandon, une lassitude extraordinaire dissolvaient sa volonté.
Il baissa la tète et dit à voix basse :
— Oui.
Les mobiles qui entraînaient Sainlonge n'élaient point simples. Au début, il avait obéi à une de ces impulsions qui pullulent dans la vie des hommes de sa sorte. Pour occuper des énergies que les excès avaient pu écorner, paais que l'inaction accumulait, il lui fallait absolument s'occuper d'une femme. 11 no le pouvait plus directement, trop fia pour s'en faire accroire, trop appauvri pour corrompre une créature qui en valût la peine. Eu définitive, peut-ôtre eût-il renoncé à la partie, si la passion de l'intrigue et son amour-propre no s'étaient pas exaspérés dans un entourage plat cl monotone. De plus, jaloux de Fortaine, il voulait que le jeune homme ne fût qu'un pion sacrifié dans la partie que jouait la petite. Enfin, il se laissait parfois aller au rêve et, sans l'espérer, il se grisait a la pensée d'une récompense. Cette peusée était volontairement illusoire, une espèce de mystification qu'il se permettait vis-à-vis de lui-même:
... ET l'amouk ENSUnï 127
la petite lui eût paru déchue par la moindre dérogation à son rôle ; elle ne serait plus qu'une lutteuse dérisoire. Or, il la voulait exceptionnellement résolue, patiente et logique.
Avec les semaines, la fermentation de Hugues avait atteint son maximum d'effervescence. Il avait désormais dépensé trop de peines et de combinaisons pour ne pas vouloir aboutir à tout prix. Puis, en proie aux désordres de certains hommes de son âge, désordres qui ont des analogies avec les désordres de la ménopause, il concevait pour Jeanne un amour acre, fervent, anxieux, où il y avait un peu de folie, mélangée à beaucoup d'abnégation.
Quand il eut obtenu l'assentiment de Fortaine, il sentit le frisson d'un premier succès. Toutefois, ce n'était qu'une action d'avant-garde. Une manœuvre gauche pouvait tout remettre en question. Il fallait d'abord informer Jeanne, et promptement. Le hasard ne le favorisa pas. L'heure du goûter était déjà venue quand il rencontra la jeune fille sur la terrasse, t'était un moment à la fois favorable et défavorable. Quelques pensionnaires prenaient ce repas sur la terrasse, dont ils occupaient la moitié ; les autres s'assemblaient dans la véranda. Un instant, Hugues craignit de voir Mme Gombreuil, auquel cas l'explication était encore retardée. Mais cet après-midi Hélène goûtait
dehors, comme le Lézard. Saintonge surprit Jeaooe dans l'escalier, et chuchota :
— Tâchez de goûter seule... loin des autres... J'ai des nouvelles importantes.
Il la retrouva cinq minutes plus tard, assise à l'extrémité nord de la terrasse, oh il n'y avait qu'une table ronde. Une fille de salle lui servait du chocolat, des petits pains et des zwiebacks. Rien n'était plus naturel pour Hugues que de s'asseoir à deux pas, sur un banc, où il alluma sa cigarette. Personne, parmi les hôtes, ne le jugeait compromettant.
Quand la fille fut partie, il dit à mi-voix ;
— Henri Fortaine compte vous demander en mariage.
Elle attendait quelque chose de semblable ; elle continua tranquillement h beurrer un petit pain mais ses yeux trahissaient une agitation latente.
— Il est impossible, continua Hugues, après nn coup d'œil sur la masse lointaine des goûteurs qu'il s'adresse lui-même à M. Latourne. Ce serai un drame, — dans ce moment surtout, — un draui bôto et cruel... Il faut faire intervenir un tiers. J'ai pensé à Mme Combreuil.
Elle avait trop réfléchi sur U>u^ i.» possibles pour ne pas être arrivée h la même conclusion. Elle répondit :
— Vous êtes trop bon pour moi... je n'ai pas mérité...
— Je ne suis pas bon, fit-il hâtivement, je suis juste ; j'aime l'ordre, et Tordre c'est que vous ne soyez pas écrasée... Ne nous attardons pas. Notre causerie est à la merci d'un de ces imbéciles. Nous savons tous deux que Mme Gombreuil sera, en un sens, le meilleur, le plus chaleureux des intermédiaires. Nous savons aussi qu'elle n'a qu'une idée restreinte des réalités. Il y a des questions qu'elle ne comprendrait pas d'elle-même et que vous ne pouvez agiter avec elle.
Malgré sa volonté, elle s'arrêta de manger. Elle tourna vers Hugues un visage pâlissant, où frissonnaient les lèvres. Une méfiance rapide lui serra le larynx. Puis elle se demanda si elle ne se trompait pas sur ce qu'insinuait l'homme. . . Il comprit cela ; il s'y attendait, et, se penchant, avec le geste de secouer la cendre de sa cigarette :
— Ayez confiance 1 Vous ne pouvez pas faire autrement. Je suis une de vos chances... car vous avez nécessairement compté qu'il y aurait des chances et des malchances. Mon dévouement est >incère... C'est le dévouement d'un homme qui vous aime autant que Latourne et Fortaine, mais pour le seul plaisir de vous aimer. Oui, c'est difficile à croire. Croyez-le pourtant, c'est indispensable... Vous n'avez pas le temps d'introduire des