L. j. A.ÙOLH EiNSLlTE
calculs... Jo vous servirai gratuitement. Je sgiô mieux que vous comment il faut entendre votre avenir et ce qu'il comporte de conditions. Mme Coin breuil me comprendra : elle défendra affectueusement vos intérêts, dont vous n'aurez par suite pas à vous occuper... Nous serons enfin comme seraient votre père et votre mère... Dites oui? Il y a un idiot qui se lève là-bas. ..
Elle n'hésitait plus. Elle regarda fixement Hugues, chercha à deviner son caractère tout en sachant qu'elle n'y pouvait parvenir, puis, dans la certitude a qu'il le fallait », elle chuchota :
— J'accepte... Merci !
Il jeta sa cigarette avec un sourire, en prit une autre en disaul à haute voix :
— L'air de la montagne ne convient pas ar vieillards.
L'intrus arrivait à petits pas : personnage aux pattes raid es, au cerveau rabougri, il n'était point dangereux, il n'était qu'insupportable.
Hugues ne put voir Mme Combreiiil que le soi vers dix heures, quand le jeune Marcel fut endornii. L'entrevue eut lieu dans un coin de la vérand i peu occupée, mais dangereusement occupée, c il y avait le Lézard et la baronne Mais la baroniuî surveillait Henri, qui avait accepté une partie de bridge avec trois vieilles filles, et d'ailleurs elle commençait à s'engourdir. Quant à Stéphanie, elle
... ET l'amour ensuite 131
redoutait Saintonge et, après deux ou trois manœuvres d'approche, elle se tiat à dislance. Elie finit DJéme par être accaparée par une joueuse de trictrac ; comme elle gagnait, son attention se trouva copieusement entamée...
Hélène apprit les projets de Fortaine sans allégresse : elle n'avait pas de sympathie pour le jeune homme, mais elle admit que les amis de Jeanne devaient accueillir favorablement la nouvelle.
— Cependant, objectait-eîle, est-il sûr que ce ne soit pas un mal? L'être intérieur seul importe. Si les âmes ne s'accordent pas, il n'y aura que ténèbres et mélancolie...
— Je ne veux défendre le caractère de Fortaine que sur un point, dit l'autre. C'est un homme loyal. Il acceptera le divorce, si l'union n'est pas heureuse.
— En êtes- vous sûr?
— J'en serai sûr, s'il le promet. Et, sans aucun doute, il le promettra. Je voulais au reste attirer votre attention sur ce point : il exige que vous songiez à certaines questions matérielles. Il serait, vous le sentez bien, souverainement injuste que notre petite amie ne fût pas largement à l'abri du 'besoin... au cas où le divorce deviendrait nécessaire. Pas plus que vous, je ne doute que les torts seraient du côté de l'homme...
— Oh! oui... oh! oui. s'exclama Hélène assez
haut pour faire se dresser le museau effilé de Stéphanie. C'est lui qui aurait tort. Jeanne est une créature rayonnante I...
— Si j'ai bien compris, reprit Hugues, le jeune homme est sept ou huit fois millionnaire. Il donnera la mesure de son amour en reconnaissant une forte dot à la petite. S'il s'y refusait... c'est qu'il n'y aurait aucun fond à faire sur lui.
Ainsi présentée, la condition emporta Tapprobation de la jeune femme.
— Bien entendu, poursuivit Saintonge, vous n'en parlerez pas à Jeanne. Elle ne doit guère s'entendre aux questions d'intérêt. Elle trouve! bien ce que vous aurez fait, si...
— Pauvre petite chérie! iuterrompitla théosoph
— ... Si elle accepte ce mariage. Rien n'( moins sûr. Et c'est le moment d'aborder une aul face du problèine.Forlainc n'est pas le seul homi' qui aime Jeanne. Son tuteur, le vieux Lalourui^ a pour elle. . .
— Non? fit Hélène avec un haut-le-corps.
— ... Une affection passionnée, quoique inni cente. Il n'est pas impossible que lui aussi, \] amour et pour assurer l'avenir de Jeanne, songe à Tépouser ; il n*esl pas impossible que Jeanne, étrangère aux passions, préfère se dévouer à Latourne que se donner h Fortaine.. .
Hélène, les yeux grands, voyait se dérouler un aventure déconcertante.
— Il doit avoir près de soixante-dix ans I chuchota Mme Combreuil. Il pourrait être le grandpère de Jeanne.
— Justement! riposta Hugues... Aussi son amour est-il presque tout entier paternel. C'est — génie à part — l'amour du vieux Gœthe pour la petite qu'il voulut épouser. Vous ne supposez pas que Gœthe eût des idées de jeune homme ! Il voulait goûter une présence fraîche, charmante et chère... voir une image réelle de ses rêves. Go vieux Latourne est un poète à sa façon.
Il retint un sourire sardonique, tandis qu'Hélène écoutait, étonnée et crédule.
— Cependant, objecta-t-elle, n'y a-t-il pas quelque chose de contre nature ?
Les sourcils de Saintonge se haussèrent :
— Mais, chère madame, songez qu'il ne se passera rien... que rien ne peut se passer 1 On ne
Id4 ... ET L AMOUR ENSUITE
saurait imaginer un plus sûr refuge... le plus pur des mariages blancs 1
— Vous croyez... vraiment?
— J'en suis sûrî
Hélène ne trouvait plus cette union si choquante. Elle construisait pour la petite une existence pure, médiative et mystique.
— Jeanne choisirait, reprit le quinquagénaire. Et bien entendu, là encore, il appartiendrait à son amie de défendre ses intérêts!
— Je les défendrai !
Ils se turent. Par les baies entr'ouvertes, les noctuelles entraient sur leurs ailes cotonneuses et se précipitaient éperdument vers les lampes. Des souvenirs embaumés s'élevaient dans l'àme do Saintonge, mêlés à la silhouette de Jeanne.
— Comment va le vieillard ? demanda-t-il .
— Beaucoup mieux.
— Vous pourrez peut-être lui parler après-demain?
Le surlendemain, on avait roulé le fauteuil Latourne auprès de la fenêlre. Des nuages s laicnl sur le lac et, de ses yeux craquelés, le vie laril regardait des vapeurs rousses 8'éj)arpiHer s, un fond de porcelaine, des laines nacrées s'unir à des spirales violettes. Il était pres(|ue joveu vn,i,Mieinent rajeuni par '.a convalescence. Joaiiuo avait été churiudale. Pcudaal les heures de veille.
elle se tenait à côté de la garde, et parfois elle tendait la potion ou lisait quelques pages... Sans elle, il eût été immensément seul. Gomme elle apparaissait différente des êtres ambigus qui avaient rôdé autour de sa fortune !...
Tandis qu'il rêvassait ainsi, la garde vint annoncer une visite. Le vieux, avec surprise, reconnut Hélène. Il ne l'aimait point, et, toutefois, il avait de l'estime pour elle, assuré qu'elle ne donnait à Jeanne que des conseils vertueux. Quand elle se fut informée de sa santé et lui eut communiqué quelques nouvelles indifférentes :
— Je voudrais vous entretenir en particulier, fit-elle.
Le vieillard eut le geste craintif dont il accueillait l'imprévu et fixa sur Mme Gombreuil un regard hébété. Il bredouilla :
— En particulier ?. . .
Avec une forte envie de refuser.
— Vous pouvez nous laisser ! dit-il à la garde. Cette femme, enflée et violâtre, se retira en
frappant la porte. Mme Gombreuil ne parla pas tout de suite. Elle était embarrassée, elle avait le sentiment qu'elle allait faire de la peine au vieux homme.
— Monsieur, dit-elle enfin... je suppose que vous pensez quelquefois à rétablissement de votre pupille ?
A ces mots, le faible Latourne se contracta. Il baissa la tête pour cacher la terreur, l'aversion et la colère qui défiguraient son visage.
— Elle n'a pas seize ans !
— Sans doute... Mais c'est l'âge où l'on commence à s'occuper de l'avenir des jeunes filles.
— On a tort 1 gémit-il. A cet âge, la vie suffit.., pourquoi la gâter par des projets !
C'était au fond l'avis d'Hélène. Elle ne voyait aucune raison sérieuse pour troubler la petite. Mais elle faisait toujours ce qu'elle avait promis de faire.
— Supposez cependant, dit- elle, qu'il se présente une de ces chances qui assurent l'avenir d'une jeune personne. Il pourrait être fâchaux de ne pas en tenir compte.
Une pâleur argileuse couvrait les joues de Latourne. La douleur emplit jusqu'aux bords son âme pessimiste ;
— Quelqu'un la poursuit 1 gémit-il avec égarement.
Mme Gombreuil jugea que l'émotion du vieillard ne pouvait devenir plus vive ; elle répondit :
— Quelqu'un la demande en mariage.
Il essaya de se roidir, de cacher sa jalousie et aa détresse. Mais sa pauvre énergie défaillit, un sanglot monta de sa poitrine, il bégayait lamentablement :
... ET l'amour ensuite Vô/
— Un suborneur I Un misérable qui veut la séduire... qui veut la rendre malheureuse!... Il aurait mieux valu que je meure!
Pendant une minute, l'accablement domina, puis la jalousie rendit des forces à la débile structure :
— Elle m'a trompé!... J'étais sûr d'elle.;, je croyais qu'aucun homme ne lui parlait...
Mme Gombreuil mit sa petite main sur la grosse main osseuse et tout enflée de veines noirâtres.
— Elle n'écoute personne! Elle est aussi pure qu'un petit enfant... S'il en était autrement, croyez-vous que je serais ici ?
Il tourna vers elle sa face hagarde et ses prunelles plates. Une douceur s'insinuait dans l'angoisse.
— Qui est-ce?
— M. Henri Fortaine.
— J'aurais dû le savoir. Il est trop clair qu'il rôdait autour d'elle... Et vous dites qu'elle ne lui parle pas ?
— J'en suis sûre !
— Alors, illui est indifférent î
— Je le crois.
Une minute il demeura appesanti, respirant comme un animal surmené. Puis, avec une sorte de ruse :
— Ne croyez -vous pas que c'est une impos-
tapo ? Ne la demaude-t-il pas en mariage pour avoir le droit de lui faire la cour ?... Et quand il pourra lui faire la cour, ne tenlera-t-il pas de la tromper ? J'aide l'expérience, allez. Je vois clair.
— Le jeune homme est loyal.
Il se reprenait. L'opiniâtreté sournoise des vieillards contractait ses lèvres ; ses mains.naguèn^ sonbresautantes, tremblaient à peine ; et sa voix s'était raffermie lorsqu'il déclara :
— Madame, j'ai charge d'ûme. Je n'ai pas le droit, sans doute, de me mettre en travers de l'avenir de Jeanne. Mais j'ai le devoir de réfléchir e! de m'informer... Dans ce monde, tout ce qu'on ne connaît pas est suspect !
Malgré son absence d'esprit pratique, Hélène sentit qu'elle devait s'opposer à de longs délais.
— La fortune du jeune homme est considérable ! affirma-t-elle. De ce côté, il est inutile de perdre du temps. Quant à son caractère, vous n'avez aucun moyen de le connaître. Il ne faudrait pas attendre plus de quelques jours.
— Avant une semaine, je donnerai ma réponse. Après le départ de la théosophe, Latourne fut
un quart d heure en proie à une prostration salutaire. Affalé dans le grand fauteuil à oreillettes il vivait dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil. Ses forces se condensaient lentement, comme le courant électrique dans une bat-
... ET L*ÀMOUR ENSUITE 139
terie secondaire. Une douleur sourde alternait avec des espérances engourdies.
Le réveil fut dur; le cœur battit comme si le vieux homme se trouvait devant un assassin,
— Je suis perdu t perdu 1 pleurnichait-il.
La garde étant revenue, il lui demanda d'appeler Jeanne.
La jeune fille vint presque tout de suite, et Latourne l'examina avec la plus maladioite insistance. A mesure, la souffrance s'apaisait. Il goûtait cette sécurité de la présence qui rassure les plus jaloux des hommes et explique tous les aveuglements.
— Jeanne, dit-il enfin, savez-vous ce qu'on est venu me dire ?
— Sans doute, répondit-elle avec calme. On est venu me demander en mariage.
— Alors, vous êtes complice?
— Complice de quoi?
— De lui !... Du bandit... du misérable I Vous l'avez écouté.
— Je n'ai écouté personne !
— Il vous a parlé pourtant...
— Oui. mais je n'ai pas voulu l'entendre.
Un immense atlcndrissemeut fondit l'âme du vieillard. Il fixa sur la petite des yeux si ardents qu'ils en redevenaient jeunes ; il murmura aveo adoration :
— Est-ce vrai, Jeanne? Est-ce tout à fait vrai ? Vous n'avez pas voulu?
— Je n'ai pas voulu.
— Vous ne l'aimez pas?
— Pas encore.
— Pas encore I geignit- il. Vous croyez donc que vous pourriez Taimer ?
— Je ne sais pas. Il n'y a aucune raison pour qu'on ne l'aime pas...
Il était redevenu blême. Il tenait à deux mains sa poitrine pantelante.
— Malheureuse 1 Vous vous laisseriez séduire... Elle eut un sourire mélancolique :
— Pourquoi pas, si j'étais sa femme?
— Pas avant !
— Oh ! parrain, fit elle avec un accent de dégoût si sincère qu'il se sentit ressusciter.
— Oh! chuchotat-il... si j'en étais sûri
Latourne se tordait les mains, perdu dans un délire de sentimentalité et d'incertitude ; les résolutions se formaient et se déformaient comme les écumes sur un torrent. Elle, sentant que la destinée devait se faire dans cette minute, ou que, peutêtre, elle ne se ferait plus, écoutait avec une gravité douce qui hypnotisait le pauvre homme.
— Si j'en étais sûr! répéta-t-il.
— Pourquoi n'en seriez- vous pas sûr? fit-elle placidement. -
— Cependant vous l'épouseriez?
— Sans doute. Ma vie est si incertaine. Je suis une sorte d'orpheline... j'ai peur de la vie et des hommes... Ne serait-ce pas une folie de repousser une protection assurée.
— Et moi? chevrota-t-il.
— Vous avez été bon pour moi... vous l'êtes encore... Mais êtes- vous tout à fait sûr de l'être jusqu'à la fin? Et puis...
142 ,. ET l'àMOUH L.^:iViL■L.
Elle hésita, elle baissa la tête ; uae incerlilude charmaiiLe parut sur sou visage.
— Et puis 1
— Je ne sais pas... Il y a des gens qui disent du mal de nous. Ils ne veulent pas croire quevousètes généreux et moi désintéressée. On essaie de nous déshonorer un peu,., on y réussira peut-être... Ce n*est pas rassurant pour mon avenir. Alors, ne cro} ez-vous pas qu'il vaut mieux que je me marie V
Il n'avait rien à répondre. Il savait trop que son rôle était de subir la réprobation et que, pour vivre avec lui, la petite serait chaque jour plus dépréciée. Il fallait se décider. Toute résolution, depuis longtemps, lui était une torture. Combien plus celle qui enchaînerait définitivement sa vie ! Les soupçons bondissaient en lui comme des sauterelles. Cette inquiétude, qui oppressait perpétuellement son cœur, devenait intolérable. Qu'il aurait voulu biaiser, réfléchir, s'en tirer une fois de plus par des promesses obscures! Mais l'autre était là, qui n'hésiterait point... L'autre!
— Le coquin I... Le misérable !.., fit-il à mi-voix et se parlant à lui-même.
Il essuya son œil larmoyant et respira comme un homme atteint d'emphysème ; il soupira et tremblota... Ah 1 vie cruelle, conspiration des êtres et des choses I Fortainc, Mme Combrouil — et ces gens qui chuchotent quand il parait avec la petite !
... ET l'amour ensuite 143
— Vous ne voulez pas attendre ? demande-t-il.
— Attendre quoi'? Il faut accepter ou refuser.
— Mon Dieu ! se lamente- 1 il.
Il la contemple, il se rassasie de cette image délicieuse, etc'ést ainsi que la résolution finit par monter d'elle-même dans un accès de fièvre :
— Si moi-môme je vous proposais le mariage?
— Vous? fit-elle d'un air étonné.
— Oui, moi. Pourquoi êtes- vous étonnée ? Cela vous parait donc impossible?
Et comme Jeanne se tait, cette résolution siJhésitante devient convulsive et violente.
— Je ne m'y attendais pas, dit-elle doucement. Il s'affole comme un enfant :
— Et vous ne voulez-pas ?... Vous ne voulez-pas 1 Vous voyez bien que vous pensez à l'autre... que vous êtes prêté à m'abandonner pour le premier vagabond qui passe...
Elle met sa main sur l'épaule du vieil homme et demande :
— Etes- vous sûr de ne pas vous repentir ?
— Non ! non Icrie-t-il avec frénésie. Si vous êtes une compagne fidèle, je sens que je serais heureux avec vous... je sens que je ne pourrai pas mieux finir mou existence. Mais si cela vous répugne...
— Gela ne me répugne pas du tout.
— Vous ne préférez pas l'autre?
'-Je ne préfère pas l'autre... et même...
Elle achève d'un faible sourire, qui fanatise Latourne.
— Alors, vous acceptez... Oh! petite Jeanne, vous acceptez !
— Réfléchissons tous deux jusqu'à demain... Peut-être aurez- vous des regrets. Je ne veux pas que vous en ayez.
— Je jure... je jure que je ne regretterai rien! Vous êtes mon amour... le grand, l'immense amour de ma vie — tous les autres ne comptent pas.
Ses yeux se révulsent, un grelottement entrechoque ses mâchoires :
— Dites oui 1 Dites oui ! Dites oui !
— Je n'ose pas! Je suis trop enfant, parrain, pour prendre toute seule la responsabilté d'un tel acte. Mme Combreuil parlera pour moi.
Une lassitude accablante s'abat soudain sur Latourne. Pâle, épuise, il retombe au fond du fauteuil à oreillettes, et sa passion n'en est que plus opiniâtre.
Il bégaie :
— Dites encore que vous ne le préférez pas !
— Je ne le préfère pas.
Un peu de cautèle paraît sur le visage blême.
— Il est plus riche que moi ! Elle hausse les épaules :
— Cela m'est égal 1
Il a un petit rire imbécile; sa méfiance est éva-
nouîe; une foi enfantine emplit les paupières vitreuses.
Gefurentdes heures vertigineuses qui harassaient .1 petite. Il fallait attendre jusqu'au lendemain!... J iisqu'alors ,1a chance seraitinstable . Cependan t , vers le soir, elle eut une demi-certitude. Aux demandes de Mme Combreuil, Henri Fortaine avait répondu sans marchandage ; il offrait une dot de sept cent mille francs, qui représentaient les économies faites, depuis plusieurs années, sur des revenus trop considérables pour que ce jeune homme sans faste pût les d épenser . Quand Hélène énonça ce chiffre , Jeanne eut une minute de trouble. Elle croyait qu'elle pourrait être heureuse avec Henri et, depuis l'aveu, elle avait pour lui une gratitude qui ressemblait à de l'inclination... Qui sait? Peut-être ne reculeraitil devant aucun obstacle. Cet optimisme fut court. Jeanne pressentit que la mère de Fortaine ferait une opposition opiniâtre et dirigerait une enquête. Elle apprendrait sans peine que la fuite avec le vieux ne sejustifiait par aucun lien de parenté et que le parrainage était une fiction pure ; elle apprendrait encore que Jacques Lérande était en i)risoii et allait être jugé.
Tandis que Latourne n'apprendrait rien! L'exode de Jeanne, c'est lui surtout qui en porte la coulpe, et il ne sonije aucunement à mettre personne en
campagne pour s'enquérir de la famille. Il s*est fait depuis longtemps, une opinion qui ne changera plus, et, au fond, cela ne l'intéresse guère : il ne voit que la petite, et s'il lui arrive de songer à son origine, c'est d'une manière molle, brumeuse, indifférente... Ainsi, aucune incertitude n'est possible : il faut choisir le vieillard.
Le soir, après le dîner, Jeanne se trouva une minute dans le voisinage immédiat de Saintonge ; il la vit pâle et tourmentée.
— Du courage I grommela t-il. Mme Combreuil sait ce qu'il faut faire.
Elle l'écoutait avec des palpitations et il y avait de l'affection dans le sourire qu'elle adressa an quinquagénaire. Il jouait cette partie avec une passion de veneur qui suit une pigte. A force de patience et de finesse, il avait su orienter Hélène comme il le désirait, et il tenait constamment l'exallatioii d'Henri en haleine. Jeanne sentait que sans lui la chance eût été plus lente et plus faible. Elle savait trop, par toutes les épreuves de sa famille, que les plus sages combinaisons ne réussissent pas si le hasard ne leur est point favorable, mais elle n'avait jamais espéré une intervention aussi résolue. Elle ne put s'empêcher dédire:
— Sans vous, tout cela ne serait peut-être pas arrivé I
Il rit tout bas, de son air ambigu :
... ET l'amour ensuite 147
— Pas si vite, non I Mais lorsque nous voulons quelque chose qui s'accorde bien avec nos qualités, que nous le voulons bien et que nous continuons à le vouloir, avec intelligence.., ehhienl il y a toujours un moment où les atouts abondent.
Jeanne achevait de prendre, le lendemain matin, son café au lait, avec le miel et les petits pains lorsqu'elle vit paraître Hélène. La théosophe était solennelle. Elle s'assit auprès delà petite et, d'une voix pathétique ;
— Les événements nous^enveloppent, ma chérie... 11 est encore temps d'écouter les voix intérieures: malheur à qui ne les écoute pas I La chair est si peu de chose I... Pas même ce que sont ces petits pains dans l'existence d'un centenaire. Oh! chère petite Jeanne, ne faites que ce que votre cœur vous dira de faire.
Sa voix devint naturelle pour dire :
— J'ai parlé à M. Latourne. J'ai dit ce que ma conscience m'ordonnait de dire II est prêt, lui aussi, à vous assurer un large avenir... C'est à vous maintenant que le choix appartient.
Jeanne feignit d'héî^iter et demeura une minute silencieuse, puis elle murmura :
— M. Latourne a été très bon pour moi... Je ne dois pas l'abandonner.
Ces paroles attendrirent Hélène. Elle saisit la main de Jeanne et l'étreignit avec ferveur :
— Le sacrifice est la voie des destinées glorieuses ! dit-elle. Mais il ne doit pas ôlre aveugle. Si vous étiez malheureuse avec M. Latourae, il serait le premier à en souffrir. Ainsi, chère enfa^Hi vous pouvez, dans son propre intérêt, découvrir ulH mol if pour refuser d'être sa femme. Mon devoir est de vous avertir que ce serait un mariage sans amour I
— Est-ce que l'amour est nécessaire? demanda la petite d'un air candide.
— Il l'est pour la plupart des ôtres. Etes- vous sûre de n'être pas de ceux-là 1 Ne croyez-vous pas que vous aimeriez Henri Fortaine?
— Je ne sais pas. Il me semble que je regretterais beaucoup d'abandonner mon parrain.
Mme GombFeuil sourit, et levant imperceptiblement les sourcils :
« Elle est plus jeune que son âge ! se dit-elle. Peut-être, en effet, naura-t-elle pas besoin d'amour ! »
Hélène le concevait d'autant mieux qu'elle-même avait eu une saison d'amour très brève, dont à peine elle gardait le souvenir. C'avait été une floraison gauche *et timide, insignifiante devant l'amour maternel et celte recherche de l'absolu qui exaltait perpétuellement la jeune femme.
— Allons! soupira-t-elle. Suivez votre intuition. Sans doute vaut-elle mieuxque l'amère expérience. . .
Quand Jeanne rejoignit le vieillard, elle le trouva Jans une agitation qui pouvait paraître également couchante ou burlesque. Revêtu de son veston le plus élégant, paré d'une cravate violet tendre oii brillait une perle, il répandait un parfum d'héliotrope.
Il se leva de son fauteuil pour recevoir Jeanne et il porta la petite main à ses lèvres. Elle examinait avec un frisson d'inquiétude le visage couleur kaolin semé de rouille, tandis qu'il bégayait :
— Est-ce vrai, Jeanne ? Vous m'avez préféré à l'aulre 1. .
Hors d'haleine, il retomba dans le grand fauteuil, les yeux pleins de larmes. Elle se réjouit de le voir si faible, car elle avait ledouté des caresses.
— Vous m'avez préféré ! répéta-t-il. Pourquoi, chère petite fille ?
Il se mit à rire. Des illusions passèrent, dont il ^ n'était pas entièrement dupe, mais qui naissaient du fond essentiel de son être et qu'il ne faisait , aucun effort pour écarter. Il rêva l'amour des vieillards impénitents, comme les mystiques rêvent le miracle ; par intervalles fugitifs, ii se voyait perdu avec la jeune fille dans un de ces* ravins de montagne, oii l'herbe est plus verte que la malachite, où des fleurs étincelantes surgissent de toutes les fissures de la roche. C'était le paysage d'aventur qui lui apparaissait fatalement aux heures où la passion surexcitait ses fibres.
— Ma petite Jeanne I... ma petite Jeanne ! chevrota-t-il... Si vous saviez... situ savais 1... Oh! ' si vous pouviez voir là-dedans... j'ai beau être vieux... vous me trouveriez jeune... Peut-être | m aimeriez- vous !
Un délire faisait chavirer ses prunelles creuses ; (a lèvre pendante montrait un peu d'écume ; tout le visage se crispait d'une manière lamentabl dérisoire et terrible... Elle le regardait sans dégoùl elle était touchée de son trouble, parce qu'il ti mêlait à une résolution décisive ; elle répondit avec grâce :
— Je sais que vous m'aimez 1... Je vous aim& bien aussi...
Il se calma un peu : au venJige succédait une émotion languissante :
— N'est-ce pas, fit-il, suppliant, vous serez une compagne fidèle ?
— Je suis incapable de trahison.
— Incapable ! s'exclama- t-il. Oh I que ce serait beau... Ecoutez, petite Jeanne, si c'est vrai, vous serez heureuse. .. Je veux que vous le soyez. . . pendant toute ma vie et même après ma mort !
Elle s'était assise auprès de lui ; elle laissait sa main fine dans la grande main décharnée ; elle goûtait sans fièvre une victoire qui, maintenant, lui semblait certaine, et elle écouta ses propos, ses anecdotes, ses promesses, ses rabâchages, jusqu'à la rentrée de la garde-malade...
Elle fut heureuse de se réfugier au jardin. C'était un jour roussàtre ; le ciel gorgé de nuages distillait une lueur chétive, semblable aux lueurs de novembre. Sous la couche épaisse des nuées, des fumerolles, des haillons couleur de schiste, des laines jaunes couraient intarissablement. Parce qu'ils redoutaient la pluie, les pensionnaires demeuraient dans leurs chambres; on ne voyait qu'un vieux Valaque, au profil de méhari, qui rôdait péniblement sur la terrasse et deux veuves ventripotentes, assises sous l'érable, dans des fauteuils d'osier. Jeanne rêvait à cet avenir qu'elle avait eu tant de peine à construire et qu'elle ne considère-
rail comme tout à fait sur qao le matin où ello aurait échangé avec le vieux les affirmation définitives. Toutes espèces de craintes fugitives allaient et venaient comme les vagues du lac.
Comme elle rêvait ainsi, une forme svelte sortit de la pension et traversa la pelouse. Quoiqu'elle eût prévu que Fortaine ne partirait pas sans essayer de lui parler une dernière fois, Jeanne demeura frissonnante et irrésolue. Mais son irrésolution même servait un dessein obscur et dura assez longtemps pour que l'entrevue devînt à peu près inévitable.
Lorsqu'il fut tout proche, elle esquissa enfin un mouvement de retraite. 11 murmura, mortellemenl tris le :
— Je viens vous faire mes adieux !
Leurs regards se rencontrèrent, celui du jeune homme plein d'une horreur funèbre, celui de Jeanne nuancé, illisible et doux. 11 voulut parler, s'arrêta, puis, mù par la pensée unique qui tourbillonnait en lui :
— Pourquoi avez-vous fait cela ? Est-ce parce que vous ne savez pas ce que vous faites ? Est-cr au contraire parce que vous le savez trop bien... Etes- vous innocente ou ôies-vous...
Il n'osa pas dire le mot qui tremblait sur ses lèvres. Elle avait imperceptiblement changé de couleur.
... ET i/amour ensuite 153
— Est-ce que je pouvais le quitter? dit-elle avec mélancolie.
Il porta désespérQment les mains à sa poitrine.
— Je voudrais savoir h quel sentiment vous obéissez.
— Il est bon peur moi.
— Est-ce que cela suffit? gronda- t-il. Ne savezvous pas à quelle affreuse souillure, à quelles actions infâmes vous vous condamnez? Un assassinat serait moins odieux.
Elle ouvrait des yeux surpris ; toute sa personne respirait la naïveté, Pignorance et une sorte de placidité puérile.
— Ah I fit-il avec désespoir. Vous ne comprenez pas!
— C'est vrai, répondit-elle. Je ne comprends pas. Quel mal y a-t il à épouser son protecteur?
Il demeura comme frappé de mutisme: la masse même de ses pensées et de ses impressions ne lui laissait le choix d aucune parole ; et il subissait aussi la certitude qu'aucune explication claire n'était possible. Et, là-bas, des pensionnaires venaient d'apparaître qui se dirigeaient vers le jardin.
Il fit un effort terrible, il balbutia :
— Vous ne savez pas I Pourtant, réfléchissez encore... Tâchez d'imaginer l'horreur que c'est pour une créature charmante d'être la proie d'un être usé, corrompu et hideux. Et si vous hésitez,
faites-moi signe, écrivez-moi. Où que je sois, j'accourrai ! Quels que soient les obstacles à renverser, je les renverserai. Rien ne me coûtera. Aucune volonté ne comptera devant la vôtre... Aucune ! Voici.
Le rideau de glycines et d'aristoloches les cachait. Il tendit sa carte.
— C'est inutile ! fit-elle.
— Je vous en supplie... Je ne vous demande rien d'autre.
Alors, d'un air timide, et comme troublée par le trouble de Fortaiue, elle saisit la carte.
Elle était beaucoup plus émue qu'elle ne le semblait. Pendant dix minutes, d'ardentes incertitudes la bouleversèrent. L'amour de Forlaine l'agitait comme le vent d'équinoxe agite les forêts reverdissantes. Pourquoi cet amour ne renverserait-il pas toutes les barrières? La prescience d'un bonheur délicieux soulevait la jeune poitrine. Puis les doutes renaquirent. Elle ne croyait guère à l'énergie de Forlaine ; elle imaginait des influeaci patientes et subtiles ; elle vit le dégoût que provoquerait la révélation du crime de Jacques. Avec un grand soupir, elle accepta le destin tel qu'elle l'avait voulu elle-même, mais au fond de l'être persislnient les possibles que contient un jeune avenir.
Après le départ de Henri Fortaine, Jeanne sentit le réseau des périls se resserrer autour d'elle. Trop jeune pour avoir tout prévu, elle comprit, au fur et à mesure, que la situation fourmillait de pièges. 11 fallait retourner à Paris, obtenir l'autorisation de Mme Lérande, faire publier les bans, comparaître devant le notaire, dvec des témoins, comparaître à la mairie...
Toute espèce d'êtres allaient se mêler à des circonstances dont chacune, presque inaperçue hier, devenait soudain formidable. C'était une série d'obstacles à franchir ou à tourner. Jusqu'au dernier moment, une parole fatidique pouvait être prononcée. Etait-il possible qu'elle ne le tut point ? Lorsqu'elle y songeait, la terreur gelait Jeanne jusqu'au fond des os. Elle s'éveillait la nuit, l'âme en tumulte, elle subissait l'assaut de ces fantômes effarants que sont nos sensations et nos pensées .
Une sueur de détresse coulait sur ses tempes et dans sa nuque. Son œuvre semblait dérisoire et les impossibilités se dressaient comme des muraill<.'S. Jeanne se repentait pre.sque d'avoir rùvé la vicluiie des « régulières », le retour dans sa caste. Elle concevait qu'il faut obéir à la fatalité et que, vaincue, elle avait droit seulement à la revanche des vaincus, qui comporte toujours une part de déchéance. Le Sort devenait une sorte de personnage qu'il fallait désarmer par de la résignation. . .
Trop positive pour s'abandonner longtemps à ce fétichisme, qui est naturel aux hommes et plus encore aux femmes, elle finissait toujours par considérer les dillicultés en elles-mêmes, ne se reprochait plus de ne les avoir pas prévues, et cherchait obstinément comment les combattre. Elles s'augmentaient de ce que, maintenant, elle demeurait seule avec Lalourne. Le jeune rival avait disparu, dont la présence rendait le vieillard malléable et prêt aux lourds sacrifices. Les craintes, les tergiversations, les soupçons remontaient dans la cervelle caduque... Une dénonciation pouvait être fatale.
Recrue de fatigue, la petite avait par instants l'envie de tout abandonner et de laisser agir le hasard... Un moment après, elle songeait à jouer le tout pour le tout, en avouant le forfait de Jacques . Dans une réaction de confiance, elle imagi-
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naît îe vieux homme buté dans son amour. Cela ne durait guère. Un pessimisme amer s'abattait sur elle et lui montrait le Latourne pusillanime, qui labandonnerait au premier mot. Elle évoquait alors Hélène, mais comment confier un tel secret à cette femme innocente ? Sans doute, Saintonge serait un confident plus opportun, qui ne reculerait point ni ne s'étonnerait. Seulement, l'alliance avec lui ne pouvait être que latente. Sinon, Latourne serait tout de suite jaloux, hérissé de soupçons.
Hugues percevait les soucis de Jeanue. Ces lèvres pâlies, la fixité du regard, les affaiblissements du jeune être taciturne annonçaient la crise. A force de conjectures, il approchait de la vérité, d'une façon abstraite, schématique en quelque sorte ; il supposait grosso^modo une tare de famille, sans s'arrêter à une forme définie.
Un matin que le hasard et sa volonté l'avaient mené auprès de Jeanne, il demanda :
— Vous êtes inquiète, n'est-ce pas ? Vous craignez... les circonstances ?
Elle fixa sur lui des yeux dilatés, des yeux de supplication, beaux de fièvre et de peur. Il les concoutempla passionnément. Il voulut avec une sorte de fureur que son souvenir demeurât dans cette créature féerique, et il dit :
— Je ne vous demande pas de confidences. Je gais tov»t comprendre. Une seule chose — et j'en
croirai aveuglément votre parole : rien à wo^^y reprocher ?
Elle le regarda bien en face et affirma avec force :
— Rien.
— Je le savais. Alors, voilà. Vous trouverez à Paris, à l'adresse que je vous donnerai, une amie sûre qui vous aidera comme je pourrais vous cuder moi-môme si j'étais une femme ; vous pouvez vous fier à elle. Elle ne demandera que ce qu'il sera indispensable de savoir — c'est vous qui serez jugé.
— Oh ! monsieur ! balbutia-t-elle.
Elle ne pouvait dire davantage ; l'émotion qui se marquait sur son visage et qui faisait palpiter son sein ravissait le quinquagénaire.
— Allez ! fit-il mélancoliquement... Si j'avais été assez riche, c'est moi qui vous aurais épousée. Hélas ! un pauvre homme n'est pas digne de dénouer les cordons de votre chaussure î
Saintonge arrangea les affaires de façon que Latourne crut voir dans Mme de Livors une amie d 'Hélène et l'accueillit avec un minimum de défiance. Celte femme, que Hugues avait aimée jadis et sauvée de la ruine, était rusée, audacieuse et friande d'intrigue. Latourne, encore malade et très fatigué, la laissa agir. Elle obtint sans peine qu'il n'habitAt pas son ancien appartement, tout en y gardant son domicile. Elle Tinstalla avec une
garde-maïade et une servante choisies, qui ne surent rien,' le vieux étant naturellement cachottier. Jeanne logea dans un petit appartement voisin de celui de Lato urne : les apparences furent gardées dans la mesure où c'était utile.
Psychiquement, la situation se trouva favorable. Le vieillard était hypnotisé : Mme de Livors savait lui suggérer, à des heures choisies, que Jeanne n'avait qu un geste à faire pour voir accourir les épouseurs. Elle vantait, selon l'occurrence, le charme ou la pureté ou la loyauté de la jeune fille. Dans le fait, elle s'amusait infiniment de cette aventure et en voulait la réussite comme une joueuse. Elle avait-fini par connaître l'histoire des Lérande, elle savait que c'étaient de très honnêtes gens, de la caste des grands bourgeois, et que l'affaire de Jacques devait passer pour un simple accident... Au fond, elle trouvait que Jeanne se mésalliait en épousant cet ancien fabricant de chicorée.
Jeanne avait revu sa mère et Maurice, son frère aîné. Dans le petit appartement net et nu, devant les visages ravagés des siens, la petite fut saisie d'une émotion qu'elle n'avait jamais éprouvée aux jours où ils vivaient ensemble. L'instinct de race montait en elle, une tendresse qui se reportait sur le futur plus que sur le passé ; elle rêva d'être un jour une fille et une sœur aimante. Après un mélancolique baiser, aui oardonnait tout, Adrienne
attendit la demande, car elle n'imaginait pas que Jeanne revint sans un but précis.
La jeune fille formula nettement l'objet de sa visite. Eux récoutaient avec une extrôme anxiété, et ils ne répondirent pas tout de suite. Ce fut Maurice qui déclara :
— INous ne pouvons nous opposer à ton mariage. La situation où la fuite t'a mise nous le défend. Mais celui que tu veux épouser... sait-iH
Elle reconnut avec dépit la conscience méticuleuse de l'aîné ; un peu de son aigreur ancienne lui revenant, elle s'exclama :
— Est-ce que cela le regarde ? Est-ce moi qui suis coupable ?
— Tu seras coupable si tu ne lui dis pas la vérité. — 11 ne me la demande pas.
Elle tournait vers Maurice un visage âpre et presque rancuneux. Il soupira. Il savait qu'elle était indomptable ; il aurait voulu ne pas lui faire de la peine. Il ajouta, presque malgré lui :
— C'est pire I C'est l'abus de confiance. Elle haussa les épaules :
— Tu n'y entends rien. L'aveu le tourmenterait, sans rien empocher. Alors, ce serait du luxe.
Adrienne pleurait. Maurice lui mit doucement le bras autour de l'épaule, et ce spectacle tout à la fois émouvait Jeanne et l'irritait comme un reproche. Elle reprit d'une voix blanche
... ET l'amour ensuite 161
— Enfin, maman, tu m'accordes ton consentement?
La mère essuya ses yeux qui étincelaient sous les larmes, et gémit :
— Pourvu que tu ne sois pas malheureuse 1
— Ecoute, reprit Maurice, en s'adressant à sa sœur, maman t'accordera le consentement. Seulement, ni elle ni moi ne pourrons assister à ton mariage. Ce n'est pas pour te chagriner, Jeauuo. Nous ne pourrions pas !
Le silence qui suivit fut lamentable. Mieux que jadis, Jeanne comprenait les scrupules du frère et la vaillance aveugle de la mère. Elle avait pitié d'eux. Elle les considérait comme des créatures désarmées et cependant captivantes ; elle regrettait de leur déplaire — et se promettait, dans l'avenir, une douceur charmante à revivre auprès d'eux.. . Ah ! ce ne serait pas cette année encore ! Il y fallait le temps — le temps qui rendrait normale une fortune dont, maintenant, ils auraient horreur.
Elle les embrassa gentiment :
— Pardonne-moi, petite maman. Je ne peux pas être pauvre : j'en mourrais.
Le contrat de mariage ne suscita aucun incident. Ni le notaire, ni les témoins ne prirent garde au nom de Lérande. Depuis l'incarcération de Jacques, les exploits d'une bande formidable monopolisaient l'attention du public, et, de surcroît, un gros scandale parlementaire, plusieurs crimes mystérieux contribuaient à faire sortir des mémoires l'étranglement de la boulangère.
Comme Latourne tenait lui-môme h rendre les circonstances furtives, il approuvait tout ce que proposait Mme de Livors. D'ailleurs, il était dévoré d'impatience. A mesure que la date ultime approchait, il sentait croître en lui une volonté uniqu^j rongeuse et inlassable. La méfiance n'existait plu^| ou plutôt elle se concentrait sur le mariage. Lorsque Jeanne apparaissait, il fixait sur elle deux yeux pleins d'une ardeur obstinée et farouche. Un seul désir emplissait ses veilles : poser ses lèvres sur le cou, les paupières et les lèvres de
... ET l'amour ensuite 163
Jeanne. Toutes autres images étaient effacées, comme des douleurs secondaires sont effacées par une crise néphrétique ou une névralgie faciale...
La veille du mariage, la tension excessive de ses nerfs le fits'évanouir... Quandil revint à lui, il refusa opiniâtrement de laisser appeler le médecin.
La cérémonie se passa tranquillement. Elle ne fui suivie d'aucune réception : les témoins ne connaissaient ni Jeanne ni Latourne. Avant midi, le vieillard et sa femme se trouvèrent en tête-à-tête. Par la fenêtre du salon entrait l'haleine chaude de l'été, où flottaient des effluves de sauces, de viandes rôties et de friture. Latourne, que rémotion frappait à la nuque et aux articulations, s'était -sis pour reprendre haleine. Son souffle était court, son pouls précipité, et son larmoiement lui noyait les prunelles.
Il dit, d'une voix pareille ;au coassement des grenouilles ;
— Ma petite femme ! Ma petite femme!...
Une joie éperdue se mêlait à de l'emphysème, une passion tragique à l'épuisement des artères. Un moment, les joues bleuirent. . . Puis le cœur s'apaisa, nn bien-être mêlé de griserie irrigua les nerfs fragiles :
— Nous sommes ensemble... Nous sommes liés... Tout ce qui est à moi vous appartient. . . et moi, Jeanne, oh ! comme je vous aime. . •
Elle l'écoulait avec une résignatioQ pleine de sympathie. Il lui assurait non seulement la sécurité et le luxe, mais une place indiscutable dans le monde des réguliers. Par un mot et par quelques lignes d'écriture, il avait effacé la déchéance. Elle accomplissait son rêve intégral, elle rentrait dans sa caste par la porte d'ivoire : aucune des joies ni des vanités sociales ne lui était interdite. . Tressaillant d'un orgueil doux et fort, elle goûtait le triomphe dans sa plénitude.
11 soupirait :
-— Et toi... ce serait si bon si tu m'aimais un peu!
— Je vous aime bien et très sincèrement.
Il sourit en montrant ses dents rares et verdâtres. La fable l'emplit, comme elle emplit les nuages au crépuscule. Puis il se leva péniblement.
Un frémissement froid et dur passa dans les membres de Jeanne. Elle savait qu'il y avait des choses qu'elle ne pouvait plus lui refuser... Tout son corps esquissa un mouvement de fuite. Elle attendit cependant, roide, pensive, presque solennelle. Bientôt, il fut proche. Son haleine jaiUissait, pressée, avec une petite odeur de citerne... Elle détourna la tète. Et lui, suppliant :
— Je suis ton mari, chérie I Un bras sec saisit la taille flexible ; les lèvres
bleues descendirent sur le beau cou frais, le cou
rond et brillant des belles : elles y erraient en tremblotant. Des mots brisés se mêlaient à la caresse; tout le vieux corps grelottait... Et les lèvres vinrent sur les paupières fines et les cils courbes, tandis que la voix haletante répétait :
— Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime !
Jeanne était pâle ; sa grande joie s'évanouissait dans une humiliation immense ; elle comprenait maintenant de quel prix se payait la victoire... Malgré sa volonté, elle s'arracha à Fétreinte... Il ne la lâcha point ; il chevrotait avec frénésie :
— Un baiser, Jeanne. .. un baiser de ta bouche.. . Tous deux devinrent livides. Il attira la jeune
fille avec un ahan, il chercha la lèvre écarlate... et soudain, il chavira. Elle n'eut que le temps de le retenir et de le diriger vers un fauteuil. U s'y évanouit.
On l'avait transporta dans son lit et le médecin examinait longuement la poitrine. Tantôt l'oreille collée aux parois, tantôt auscultant avec minutie, il licrchait le secret de la vieille machine. Elle le lui ivra. Elle trahit sa faiblesse, sa ruine, ses lésions; lie éleva sa plainte mystérieuse. Le vieux d'abord stupide, à demi plongé dans l'inconscience, peu à peu se rendait compte. L'effroi rampa le long des vertèbres , il geignait :
— Qu'est-ce que j'ai ?
— Rien de grave, répondit l'autre. Il faut du repos... un long et complet repos !
— Un long et complet repos ! repéta îa voix pleurnicheuse.
— Plusieurs semaines, oui. Pas d'agîlaliou, pas do soucis, pas de sorties — rien I Mes prescriptions doivent ôtres suivies rigoureusement... rigoureusement ! répéta-t-il en se tournant vers Jeanne et la garde-malade.
— Elles seront suivies I affirma la petite aver énergie.
Elle saisit doucement la main du vieil homme. Il fixait sur elle des yeux de noyé ; il murmurait .
— Tu resteras auprès de moi?
— Nuit et jour I dit-elle.
Il eut un rire étrange et plein de tendresse
— C'est grave! dit le médecin, lorsqu'il fut seu avec la jeune femme. Le cœur est lésé. .. Lagu rison impossible. Mais il peut vivre bien des moi deux ou trois ans peut- Atre, s'il n'y a pas de collap- SU8 et si on le soigne bien.
— On le soignera. Je veillerai sur lui à toute heure !
Le médecin écoulait la voix jeune et fraîche; il épiait cette chair de luxe et ces yeux où étincelait toute la grâce du Cantique.
— Il vaudrait mieux le mener à la campagne, dit-il
*ait . ,
... ET l'amouh ensuite 167
— Ce sera fait dès que vous permettrez le voynge...
— La montagne lui est interdite, natnrollement. Il ne faut pas dépasser sept ou huit cents mètres d'altitude. Un climat doux... Je recommande Aix-les-Bains. Vous y trouverez des médecins excellents.
— Nous irons à Aix.
Elle se dévoua pleinement et sans ostentation. Sa nature comportait l'ordre et la méthode ; elle savait agir sans agitation vaine, sans fatigue, d'une manière silencieuse et efficace . Lorsque le vieux, au milieu d'une horrible nuit d'insomnie, désirait la voir, elle se levait avec bonne humeur et lui portait la grâce de sa présence. Elle passait une demi-heure, une heure à son chevet, écoutant les doléances ou lui mesurant ses potions; elle lui donnait d'autant plus de courage qu'elle n'exagérait rien. Ces alertes ne la fatiguaient point. Elle avait reçu le don précieux des hommes d'action : elle dorm£dt à l'heure où elle le voulait.
Lui, dans sa faiblesse et son isolement, sentait encore croître son amour. Sa triste chair connaissait une ivresse indicible; il unissait une tendresse paternelle à une ferveur idyllique ; une confiance presque religieuse lui faisait remettre son sort
iOS ;.. ET l'amour ensuite
entre les petites mains pures. Après chaque crise, il posait la même question :
— Tu ne m'abandonneras jamais?
— Comment pourrais- je vous abandonner?
Il la croyait absolument, aveuglément — mais il éprouvait un besoin aigu d'entendre plusieurs fois par jour la même réponse. Du reste, il est très vrai qu'elle ne Teùt abandonné pour rien au monde. Elle était aussi résolue à remplir son devoir envers lui que naguère à reconquérir son rang. Le> mêmes qualités de lutteuse qui la rendaient égoïsl» dans la défaite, la rendaient sûre et loyale vis-à-vis de son(( allié ». Elle ne voulait pas songer à la vie étincelante qui s'ouvrirait devant elle après la mortdeLatourne,et,de fait, elle n'y songeait pas...
Au bout de quinze jours, ils partirent pour Aix. Ils logèrent dans une petite villa, au pied de la côte délicieuse de Ghantenierle. Le vieillard faisait des projets sans nombre. Il annonçait sa guérison avec des petits rires stupides ; et môme, un matin, il profita d'une courte absence de la garde pour se lever... On entendit un bruit mou; Jeanne trouva Latourne écroulé sur la carpette.
Quand il revint à lui, le vieillard se trouva couché, avec Jeanne à son chevet Le médecin, assis devant la petite table, rédigeait une ordonnance. Latourne considéra un moment Tambiance et, se souvenant qu'il s'était lové, il demanda :
— Est-ce que je me suis évanoui ?
— Vous avez eu un étourdissement, répondit Jeanne... Pourquoi vous êtes-vous levé ? Vous savez bien que c'est défendu !
Elle lui souriait ; elle fixait sur lui des prunelles vigilantes et douces. Lui-même sourit, ravi de la voir, comme on est ravi de voir, au matin, le soleil entrer dans sa chambre. Mais, tout de suite, il devint grave. Un pressentiment funeste grouillait dans son crâne ; il bégaya :
— Je me sens dangereusement malade I Soudain, il vit quelque part une église au portail tendu de noir ; un corbillard attendait ; Jeanne
était vôtue de crêpe. L'horreur frissonna au fond de sa chair. Il ne fut plus qu un souvenir, une image qui s'effritait dans les mémoires.
Elle affirma, en posant sa main sur le frontcrevassé :
— Ce qui est dangereux, c'est de ne pas suivre les ordres du docteur... Il faut avoir de la patience.
— 11 faut être obéissant ! intervint le médecin d'une voix bourrue. Le mal que vous avez n'est grave que parce que vous le voulez bien. Si vous savez attendre, nous vous tirerons d'affaire.
Le vieux acquiesça d'un cillement mais sa bouche demeuraitamère. Dès qu'il fut seul avec Jeanne, il reprit :
— On me guérira peut-être... Je ne désespère pas... Seulement, je désire mettre mes affaires en ordre. J'en serai plus tranquille ? Qu'on m'apporte du papier timbré et qu'on fasse venir un notaire I
— Cela vous agitera. Il vaut mieux remettre les affaires à plus tard.
— Non, cela ne m'agilera pas... au contraire ; j'aurai l'esprit libre. J'y ai déjà pensé plusieurs fois : tant que je n'aurai pas fait ce que j'ai à faire, je serai inquiet...
Il tournait vers Jeanne un regard craintif et astucieux. 11 ajouta :
— Je veux vous laisser une partie de ma fortune.
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Elle ne marqua aucun trouble ; elle répondit net* tement :
— Pourquoi ? Vous avez assez fait pour moi ! Je suis riche... je n'ai besoin de rien.
— On n'est jamais assez riche !
Elle connaissait sa faible ruse : elle en apercevait, h force d'habitude, toutes les nuances, rien qu'au plissement de sa bouche.
— Oh ! si, dit-elle... une femme surtout. Si c'est à cause de moi que vous désirez voir le notaire, renoncez à votre idée... Cela me ferait de la peine. Je ne veux qu'une chose, et je la veux de tout mon cœur : c'est que vous guérissiez.
Les paupières éraillées rougirent sous les larmes.
— Je ne suis qu'une loque ! chovrola-t-il... Ma vie n'a plus d'importance.
— Vous avez été bon et généreux plus que je n'aurais osé le croire. J'avais peur de la misère... c'est très vrai... je peux l'avouer. Aussi, mon affection pour vous est indestructible.
— Ah! chère petite 1 sanglota-t-il. J'essayerai de guérir. . . je suis si heureux avec toi ! Raison de plus pour me déUvrer de ce souci... Et puisque tu le veux... je ne le laisserai qu'un petit souvenir.
Le cœur de Jeanne se serra. Quoiqu'elle perçut très bien les sous-entendus de la voix clapotante, elle craignit d'avoir mal joué cette dernière partie. Tout de môme, elle ne se repentait pas. C'était vrai
qu'elle préférait la guérison du vieux homme, vrai qu'elle concevait pour lui uue tendresse quasi filiale.
— C'est bien! dit-elle. Vous serez obéi. Avant midi, le malade remettait au notaire sou
testament olographe sous double enveloppe. Gomme il l'avait annoncé lui -même, cet acte lui donna plus de calme. En outre, un temps salubre et des réactions favorables améliorèrent sa circulation. Les étouffements se firent plus rares et moins pénibles. L'espoir refleurit comme, au dehors, fleurissaient les jardins charmants de la Savoie. Et la jeune femme veillait infatigablement sur son compagnon. Ni pour lui ni pour personne, aucun doute ne semblait possible sur la sincérité de ce dévouement. Les derniers sursauts de méfiance, rares depuis le mariage, s'éteignirent dans la mentalité de Latourue. Il s'abandonna aux soins de Jeanne comme un petit enfant ; il abdiqua toute volonté, joyeux d'obéir à la voix fraîche. L'amour vivait en lui et tousses prestiges. C'était un amour frêle, un amour pareil à ces tiges légères que le vent courbe au bord des mares ; tout de môme, il comporlait les féeries, les grâces reverdissantes et les espoirs fabuleux.
Parfois, craignant qu'elle n'éprouvât, au fond, une petite déception, il murmurait :
— Tu sais, si tu le désires, je te donnerai ma
fortune. Tu n*as qu'un geste à faire... un seul geste, petite Jeanne.
— Je ne désire que votre guérison ! répétaitelle.
Un jour qu'il insistait, elle montra un visage triste et s'exclama :
— Je vous en supplie, n'en parlez plus... plus jamais. Si je peux vouloir quelque chose, c'est que votre volonté soit faite !
Il la regardait en extase.
Les étouf fements recommencèrent ; chaque nuit devint mauvaise. Persuadé que, désormais, les jours étaient comptés, le médedin usait largement des remèdes qui calment et rassérènent. Il avait prévenu Jeanne de la gravité extrême du pronostic,
Latourne ne se doutaitde rien. On lui persuadait sans peine que les crises étaient les dernières poussées du mal et que la guérison allait suivre. Du reste, après une semaine lamentable^ il y eut une suprême détente. Elle s'accompagna des illusions si fréquentes chez les mourants. Le vieux ressassait ses meilleurs souvenirs et formait des projets innombrables. Il disait :
— Encore quelques jours. . . une quinzaine peutêtre. Nous ferons de jolies promenades ensemble. On m'a dit que ce pays est merveilleux... Nous irons au bord des lacs... le Bourget, le lac d'An- ;iecy. . .
Des souvenirs de lectures remontant des profondeurs de l'inconscient, il balbutiait :
— C'est au bord du Bourget que Lamartine a aimé... et puis, un peu plus loin, Jean- Jacques, près de Chambéry, aux Gharmetles...
Un soir qu'il était plus gai que d'habitude, elle lui lisait un passage des Beaux Messieurs de Dois- Doré, qu'il aimait beaucoup. Elle entendit subitement un souffle étrange et rauque... La face du vieillard était bleue, il essaya délever les bras ; puis ^a tête se renversa en arrière.
Il était perdu dans les gouffres incommensurables.
Elle ne voulut prendre connaissance du testament qu'après les funérailles. Le notaire en ignorait le contenu, Latourne ayant stipulé que le pli ne pourrait être ouvert qu'en présence de Jeanne. Elle n'était pas très émue. Comme aucune action ne pouvait plus intervenir, elle acceptait le sort quel qu'il fût, prête également à la résignation ou à la joie. En somme, le but primitivement assigné était atteint : un legs ne pouvait apporter qu'un surcroit de fortune.
Néanmoins, quand elle vit Tenveloppe aux mains jaunes du tabellion, elle eut le fris;»on de la lutte, qui comporte toujours une grosse part de jeu. Maître Tallerault coupa posément le papier et y jeta un coup d'œil rapide.
— Ce n'est pas compliaué 1 fit-il, mais c'est tout à fait en ordre.
Et il lut:
« Je lègue tous mes biens à ma chère femme, Jeanne Lérande, que j'ai aimée plus que tout au monde, en souhaitant qu'elle garde de moi un bon souvenir. »
Jeanne devint un peu pâle. Une larme jaillit de ses cils, et c'était une larme d'attendrissement. . . Puis la vie s'étendit, immense et interminable. En même temps que le regret d'avoir perdu trop tôt le corapagQon qui l'avait sauvée, la jeune femme sentit monter en elle une douceur lumineuse, et la silhouette de Henry Fortaine apparaissait là-bas, dans le vieux jardin du notariat, parmi les iris, les trémières tremblotantes, les grandes pivoines chiffonnées comme des robes écarlates...
Elle revécut laminuteoùle jeune homme s'avançait vers la tonnelle de vigne vierge, derrière le rideau de glycines. Elle aspira de nouveau « aux réserves de toute joie, à la féerie du temps et de Tespaoe ». tandis qu'une lueur de nacre et de béryl tombait des feuilles du catalpa.
L'adresse que Fontaine lui avait remise, fixée dans la mémoire, dansait devant elle comme une tentation subtile*