DEUXIÈME PARTIE
Huit mois après In mortdo Latourne, Jeanne fit un bref séjour à Paris. Elle avait constammant voyagé, parce que sa situation l'y portait et parce qu'elle ne voyait rien de mieux pour accroître son expérience. C'était le seul moyen de voir beaucou; d'êtres, de nouer des relations courtes et faciles à défaire, de dérober son intimité à des investigations peu désirables. La vie fixée, au rebours la condamnerait à une solitude fatigante, rendrait les rares fréquentations durables et l'exposerait aux curiosités patientes.
Elle avait accru son acuité sociale, déjà si vive par nature ; elle apportait dans ses rapports avec les êtres une vigilance adroite et un tact affilé. Etrangère à ce que Bonaparte appelait ridéologie^
ses facultés de lutte approchaient de leur perfeclioQ. A trente ou à quarante ans, c'est à peine si sa vision serait plus claire, tandis que son ardeur serait émoussée. D'ailleurs, les êtres d'action, comme les mathématiciens, atteignent vite le plein de leur puissance. La petite Jeanne, durant les épreuves corrosives de son enfance et sa lutte pour charmer Latourne, avait vu les hommes d'une manière intensive qui valait un demi -siècle d'observations monotones. Elle se savait pleinement armée, et, parce qu'elle le savait bien, elle n'en concevait aucune présomption. Elle n'ignorait pas qu'elle avait eu beaucoup de chance, mais elle croyait avec raison que si la conquête d'une fortune exige, en moyenne, un apport d'énergie et d'habileté, cependant un concours de circons-tances est nécessaire.
Toutefois, ces circonstances s'offrent plus souvent qu'on ne le pense : à l'araignée qui tisse et place bien sa toile, les mouches ne manquent que par accident. La plupart des hommes n'aperçoivent pas les évolutions heureuses du hasard, d'autres manquent d'agilité mentale ou ne savent pas agir aux heures fatidiques. L'adolescente tenait bien peu de chose le jour de son exode avec Latourne; il lui fallait établir le système de relations qui asservirait le vieux homme, sans quoi ni l'amour de Fortaine ni la volonté de Saintonge n'eusse ut
entraillé le dénouement. Aujourd'hui, elle était pourvue; elle pouvait attendre l'avenir et mèn] se désintéresser de la lutte.
Les lois de son tempérament s'y opposaient. Il lui fallait à toute force une cible. Son but actuel, mouvant et imprécis, se rattachait à limage ci Fortaine.. C'est auprès de lui qu'elle avait ressenli, pour la première fois, une commotion qui resseni blait à do l'amour. Auparavant, l'amour était unu entité confuse, rendue plus confuse par l'horreur continue de la pauvreté et la hâte de la délivrance^ qui absorbaient les énergies vives do Jeanne. L jour où Henri avait parlé, il symbolisa toute la force humaine; il fut ensemble la fortune, la jeunesse, la passion ; et cette convergence avait permis à l'imagination de Jeanne des rêves jusqu'alors impossibles... Ainsi, une émotion rovélatric vint de ce jeune homme et rendit son souvenn incomparable. Il bénéficiait d'un effet de masse, m Ton ose ainsi dire, rare dans la vie des jeunes ii\k> qui disséminent leurs sensalions nubiles au hasard de menues rencontres et d'événements saugrenus.
Pendant les trois mois qui suivirent la mort du vieillard, Mme Latourne continua d'habiter la vil; d'Aix. Elle garda sa femme de chambre, qui élai habile et encline au dévouement ; elle choisit une gouvernante polyglotte dont une famille ardenuaise lui garantissait l'honnêteté, mit en ordre ^
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situation de fortune, avec l'aide de M" Tallerault, et visita par la suite Tltalie, l'Allemagne, l'Angleterre.
Elle cherchait à rencontrer Fortaine, mais elle n'y put parvenir ; il voyageait en Asie.
Cependant, elle ne s'hypnotisait pas sur le projet d'épouser ce jeune homme. Elle se rendait compte que, peut-être, elle n'aurait pas pour la réalité autant de goût qu'elle en avait pour le souvenir. Par ailleurs, rien ne prouvait que lui-même fût encore amoureux d'elle : à coup sûr, elle ne poursuivrait pas une chimère I Tout en gardant à Henri, provisoirement, une place privilégiée, elle était prête à prendre le bonheur que lui olfrirait le vaste monde, à condition que ce bonheur fût légitime — car plus elle réfléchissait à la vie, plus elle voulait être fidèle à son idéal de régulière. L'acquittement de son frère Jacques, en la délivrant d'une menace insidieuse, accrut encore sa résolution, si l'on peut appeler résolution une profonde impulsion atavique.
Ce n'est pas le hasard qui la ramenait à Paris ; elle avait appris à Florence que Fortaine devait revenir bientôt; elle s'arrangeait pour utiliser les détours de l'existence.
Un jeudi, elle se rendit à une représentation de rEnigme. Elle allait rarement au théâtre, par méfiance, et lorsqu'elle y allait, elle retenait une
baignoire ou quelque petite loge. La soirée était presque brillante. Mme Latourue observait, avec une calme vigilance, un aspect de ce monde auquel elle avait résolu d'appartenir...
Au deuxième acte, elle discerna un visage et une silhouette qui lui rappelaient le passé, à la manière d'un refrain. Ce ne fut qu'après deux ou trois minutes qu'elle situa exactement celte face glabre et mate, ces yeux câlins. La bouche surtout, la bouche insolente et séduisante à la fois, précisa la reconnaissance.,. Avec un léger tremblement, la jeune femme revit cette nuit oh le train l'emportait à travers les sites équivoques. Elle revécut sa faiblesse, son ignorance, la pesante incertitude. Qu'elle était loin de la victoire! Le fragile vieillard demeurait une énigme redoutable. D'un mot, il pouvait lai^jeterau néant...
Elle se retrouva assise à la table du wagonrestaurant, où ces mômes prunelles de feu et de caresse se fixaient sur elle, tandis que le vieux homme verdissait de jalousie. Surtout, elle se souvint de la minute décisive où l'inconnu s'était glissé dans le com^^arliment, pendant le sommeil de Latourne. Gomme ce jeune visage se révélait fervent et opiniâtre; comme il donnait l'impression de ces passions dévorantes qui apportent le miracle dans la vie des femmes!... Un espoir palpitait en elle, le sentiment obscur qu'elle mènerait celui-ci
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raioTix que le vieillard. Tout de même, elle comprit le vrai sens de sa vie, elle éveilla hardiment Latourne — et ce fut, dans ce soir mélancolique, une grande victoire... Et voilai Les méandres du destin ramenaient Roger Gommènes 1
Elle eut bien un peu peur. Il avait dû voir, de son regard expert, qu'elle était une pauvre fille, et dû pressentir que le vieux l'enlevait. Peut-être aussi lui en voulait41 d'avoir été aussi vivement repoussé...
« Se souvient il seulement de la -rencontre ? »
Elle n'avait qu'à évoquer la scène pour être sûre qu'il n'avait pas oublié. Il était parti humilié, sans doute furieux, mais ces fureurs et ces humiliations ne sont qu'uue raison de plus pour revenir.
Au total, elle désirait éviter la rencontre. Il no l'avait certes pas reconnue : le grillage de la baignoire était relevé. Il suffirait de prendre garde à la sortie.
Jeanne écouta mal la suite de r Enigme, A plusieurs reprises, elle fut sur le point de sortir, sans . attendre la fin de la pièce, mais cette retraite l'humiliait, et il y avait aussi en elle toutes esx)èces de curiosités brumeuses.
Accompagnée de la gouvernante, elle passa furtivement dans les couloirs, l'œil au guet. Le hasard déjoua sa prudence. Au moment où elle approchait de la sortie, le visage mat et les yeux câlins
so tourncrent vers elle. Roger Gommènes cilla, un sourire indécis souleva le coin de sa lèvre ; puis il fit un grand salut, tandis que reparaissait l'expression fervente que Jeanne lui avait vue à la table du wagon-restaurant et au moment où il tendait le porte-cartes.
D'ailleurs, il n'essaya pas de parler et ne s'attarda point. Mais quand Jeanne fut dans son auto de louage elle s'aperçut qu'une autre auto suivait obstinément.
Deux jours passèrent. L'impression de la rencontre demeurait vive, un peu angoissante. La jeune femme était sûre que la petite aventure aurait une suite. Cette suite serait presque à coup sûr désagréable. Pour qu'elle ne le fût pas, il faudrait que Gommènes oubliât qu'il avait vu Jeanne pauvre, il faudrait qu'il la traitât d'emblée comme si elle avait toujours été son égale. Même alors, il resterait un souvenir acre et ambigu. Il est vrai qu'elle était maîtresse de l'heure et peu encline à laisser aucun genre d'intimité s'établir entre elle et Gommènes.
Le dimanche matin, après le premier déjeuner, elle so demandait comment le jeune homme allait agir, lorsque le téléphone de service crépila :
— Allô 1... Une personne voudrait parler à madame.
— Quelle personne?
— M. Roger Gommènes...
Elle n'avait pas le temps d'hésiter, et cependant elle eut une sorte d'hésilation « accélérée »> pendant laquelle deux ordres de perplexités l^gitèrent. Fallait-il le recevoir? Et si elle le recevait, valait-il mieux le recevoir dans le hall ou dans son salon particulier? En même temps, elle était surprise. Elle ne s*attendait pas à ce qu'il osât la relancer à Thôtel, et pourtant elle percevait que c'était encore la façon la plus correcte, u Si je ne le reçois pas, il tentera d'autres démarches — plus ennuyeuses? N'est-il pas préférable d'en finir d'un coup? »
De plus, son instinct de lutteuse l'engageait à faire face au péril.
Elle se décida à descendre dans le hall. On n'y voyait personne, hors une vieille dame, écroulée tout au fond, dans un fauteuil crapaud, et Roger Commènes qui attendait à l'autre extrémité. Il était vôtu d*un complet assez sombre, strictement ajusté. Aucun détail ne soulignait son élégance, et pourtant elle avait quelque chose d'éclatant et presque d'exagéré. Si, comme presque tous nos jeunes hommes, il imitait l'allure anglo-saxonne, il ne pouvait dissimuler sa souplesse et n'avait guère de pouvoir sur sa physionomie. Il s'inclina très bas devant Jeanne et l'enveloppa de son regard d'homme pour qui le monde extérieur existe et existe à peu près exclusivement. Il retrouvait tout ce qui l'avait frappé en elle, le soir du voyage, et se félicitait d'avoir vu si juste. Quant à l'ajustement, dont chaque détail révélait un changement complet de fortune, il ne s'en
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étonna point : il avait été sûr d'etiîblée qu'elle saurait s'adapter à toutes les circonstances.
— Veuillez m'excuser, dit-il, d'une voix caressante, où cependant on discernait le timbre rude du conquérant, ma démarche est plus qu'insolite. Mais je voulfiis implorer mon pardon pour une autre démarche, où je me suis montré maladroit et même ridicule...
Elle écoutait avec un sang-froid qui cachait parfaitement son malaise et se demandait si l'entrevue allait tourner court, ou si Commènes trouverait des détours pour la prolonger.
— Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu oublier cette démarche ? fit-elle. Votre visite ne peut servir qu'à en raviver inutilement le souvenir...
— Peut-être avez- vous raison ! Mais si la logique guidait les hommes, ce serait à mourir d'ennui. Il m'était insupportable de demeurer dans votre mémoire sous la forme d'un gaffeur,
— Vous ne l'avez pas été ! répondit-elle. Vous m'avez simplement froissée... et c'est vous seul que cela concerne.
— Je me suis conduit comme un malappris. Malgré les circonstances, qui étaient difficiles^ je ne me le pardonnerai jamais. Et pourtant...
Il mordit sa lèvre, baissa un peu la tête, ave6 une timidité qui était presque touchante chez ce grand garçon hardi.
— Et pourtant je ne regrette pas de vous avoir parlé alors .
— Je ne comprends pas !
— Si je ne l'avais pas fait, je ne vous aurais pas parlé aujourd'hui.
— A quoi cela vous sèrvira-t-il de m'avoir parlé?
— Quand cela ne me servirait à rien, j'en garderais tout de môme un joli souvenir !... Et pourquoi me serait-il défendu d'y joindre quelque chose comme une espérance ? Même irréalisée. une espérance n'est jamais un pur néant.
Jeanne n'apportait à la conversation que l'attention indispensable. Elle songeait aux suites possibles deTentrevue, elle se demandait si Gommènes était maniable, au sens où elle l'entendait, si elle pourrait l'amener où elle avait amené Latourne. Cette question n'avait qu'une importance hypothéti'iue ; la jeune femme pensait beaucoup plus à en finir avec Gommènes qu'à le rattacher à son existence. Pourtant, il y avait dans le visiteur quelque chose qui ne lui déplaisait point : il aurait été agréable de soumettre précisément celui ci qui était apparu aux heures vacillantes et ténébreuses. A tout hasard, elle résolut de définir rigoureusement la situation.
— Qu'entendez-vous par une espérance t demauda-t-elle avec un peu de roideur.
— Est-ce que je sais 1 Toutes sortes de choses.
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Un peu de sympathie... le plaisir de vous voir parfois...
— Ah hien !... Encore faudrait-il se connaître. Nous ne nous connaissons pas du tout.
— Il suffit que nous le voulions.
— Pour vous, sans aucun doute. Pour moi, je n'ai que des motifs de ne pas vous revoir 1 Tout ça serait infailliblement équivoque. Je ne veux pas d'équivoque. Je veux une vie simple et sans détours.
Elle le regardait en face, de cet air mystérieux, plein de promesses obscures et aussi de candeur auquel il était passionnément sensible.
— Ce que vous m'avez dit l'année dernière, reprit-elle, ne peut être effacé par des paroles vagues. Si jamais des circonstances nous rapprochaient — et je ne vois pas lesquelles — sachez que je n'écouterais rien de semblable à ce que j'ai refusé d'écouter alors.
Le visage de Gommènes se contractait ; ses yeux reflétaient un scepticisme amer, et Jeanne se figura qu'il songeait au vieux Latourne. Une irritation mêlée d'angoisse la saisit. Elle voulut despotiquement qu'il la crût pure, et elle reprit, non sans véhénience :
— Je n'admets pas l'amour en dehors du mariage... Je n'aimerai que mou mari.
Elle ne s'était pas trompée : Gommènes son-
geait à Latourae ; il écoutait les protestations do la petite avec une ironie chagrine, un peu méprisante.
— Vous vous êtes mariée depuis notre rencontre 1 ne put-il s'empêcher de dire.
Elle se dressa ; et une part de simulation s'unissant à la vérité, son visage prit une expression de droiture extraordinaire.
— Je me suis mariée, oui. Une protection paternelle m'a mise à l'abri des injures de la vie et des hommes. En réalité, je suis exactement après mon mariage ce que j'étais avant.
Cette réponse exalta Gommènes. L'ouragan passait en lui, ce grand souffle qui l'enlraînait aux actes vertigineux. Il écoutait Jeanne avec une crédulité soudaine et complète. La pureté physique lui suffisait pleinement : il avait sur ce point une mentalité d'Arabe.
— Je vous crois I dit-il à voix basse.
— Oh ! mon Dieu î s'exclama-t-elle, je ne vous en demande pas tant. Je voulais seulement vous ôlcr tout espoir absurde. Maintenant que c'est fait, il me semble que nous n'avons plus rien à nous dire !
Elle s'était levée ; elle se tenait devant lui, si simple, si fière et si charmante qu'il en étiiit anéanti. Homme d'impulsion, en qui les impressions se formaient avec une rapidité électrique, il balbutia :
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— Oh l ne dites pas cela... pas cela ! Laissezmoi un faible espoir. Je vous aimais ce premier soir... Mais à présent je vous aime bien p us encore !
— Mais non, mais non î dit-elle avec indulgence. Vous avez trop d'imagination.
— Vous ne me connaissez pas I
— Vous me connaissez moins encore.
Là -bas, la vieille dame a quitté son fauteuil et se dirige vers la porte. On voit sa petite forme sèche et mal articulée disparaître. Jeanne, tout en niant la passion de Gommènes, se plaît à croire qu'elle existe. En tout cas, il est sincère, de la sincérité « à éclipses » des gens de sa sorte. Elle sent bien qu'avec lui, si, par hasard, elle acceptait la lutte, il y aurait de nombreux tâtonnements et de rudes surprises. Tout de même, elle estime qu'on peut le vaincre...
Confusément, d'une façon tout intuitive, elle songe aussi à la vie avec lui. Ce ne serait pas un compagnon intime ni fidèle. Cependant, avec de la méthode, de la bonne humeur, en ne laisî^ant jamais s'établir une familiarité entière ni surtout continue, on obtiendrait son respect et presque sa soumission. Justement, elle possède les quaii tés et les défauts qu'il faut pour Jouer le rôle. Sans aucun doute, il y aurait des heures charmantes — très souvent au début, ensuite par
intermittences. En somme, la vie pourrait ôtro heureuse, mais la petite ne distingue point les éléments qui permettraient do l'élargir, d*y introduire des raisons particulières d'action...
— Je n ai pas besoin de temps pour aimer, reprit il avec fièvre. Mon instinct ne me trompe pas. . .
— Bon pour vous, fit elle avec une ironie gentille.^ Moi, j'aurai besoin d'un teiups considérable.
— Consentez à me voir quelquefois 1
— Ah ! non. Si les événements nous rapprochent, peut-être. Mais nous voir, maintenant ! Je ne mériterais que votre mépris.
— Ah I soupira-t-il, vous n'admettez pas Taventuro I
— L'aventure régulière... Celle qui peut bc^vi- 1er au grand jour 1
Elle fit un pas vers la sortie. Il ne la suivit pas tout de suite. Il était humilié, indécis, dominé et plein d une admiration rageuse.
— Alors, fit-il avec un tremblement dans la voix, vous ne croyez qu au mariiige ?
— Pour moi, sans aucun doute. Et à mon choix . avec quelqu'un que je connaîtrai à fond.
Un après-midi, Jeanne fit arrêter son automobile à Torée des Bruyères de Sèvres. C'est un lieu presque sauvage, où les routes sont fréquemment défoncées, où les futaies et les taillis ont des tournures énigmatiques, et où des roseaux poussent au bord d'eaux avares .
Jeanne se proposa de marcher pendant une demi-heure et laissa Mme Belaigre, sa gouvernante polyglotte, dans la voiture. C'était un jour vide. La jeune femme n'avait pas les ressources de la rêverie; la lecture pouvait à peine la distraire plus d'une ou deux heures ; elle avait besoin d'une action quelconque, ou tout au moins de projets, mais non de projets vagues.
Ce n'est pas qu'elle s'ennuyât. Elle savait faire de ses heures un usage qui, sans l'absorber, comportait de Tagrément ou de l'intérêt. Elle aimait les soins délicats du corps et elle pratiquait Thygiène
avec discernement, prenait un plaisir fin et mesuré aux repas et enfin ne négligeait pas de s'instruire. Tout de même, il y avait beaucoup d'heure^i sans emploi. Elle le voulait, d'ailleurs, incapable de concevoir une existence sans loisir. iMais de ce loisir, souvent, à Paris surtout, elle ne savait que faire. Il lui manquait un but et cette chaîne d'êtres qui est nécessaire à la femme. Le but, il lallait latlendre. Les êtres, elle devait s'en méfier. Le temps n'avait pas encore fait son œuvre. Quoiqu'elle fût hors d atteinte en ce qui regardait le pire, quoiqu'elle eût toujours été une incotinue dans ce faubourg d'où elle avait fui avec Latourne, toutes espèces d'équivoques persistaient, qui ne s'userment qu'à mesure. Et le premier homme venu à elle ne rapportait-il pas, dans cette chose implacable qu est une mémoire, l'image d'événements pénibles?...
Elle ne se promenait pas volontiers en ville, ni au Bois ; elle se faisait, le plus souvent, conduire en quelque coin vert de la banlieue, où elle f»àuait, seule ou avec Mme Belaigre.
La journée était nuancée et fiévreuse Des lacs de vapeur s'épaississaient sous la voûte, un merle faisait entendre sa voix de baryton, une odeur de feuilles et de terreau s'élevait avec l'haleine courte des sous- bois. Perdue parmi les plantes, Jeanne sentit assez vivement sa solitude. Elle aurait voulu revoir sa mère et Maurice, mais elle savait
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que, l'heure n'étant point venue, toute entrevue serait pleine de contrainte et de mauvais souvenirs.
Le poids du monde était sur elle, que tous sentent s'alourdir à certaines heures, fût-ce au lendemain d'Iéna ou de Wagram. Elle savait bien qu'elle portait la force immense de l'argent et cette autre force, qui tenait en elle et qui ne la ferait fléchir ni devant les êtres ni devant les circonstances. Elle savait aussi l'inconvénient de sa jeunesse extrême, que n'étayait aucune amitié d'adulte. Elle entr'apercevait bien Hugues de Saintonge, mais c'était un homme, et amoureux ; elle n'oubliait pas Mme de Livors, mais elle ne la croyait pas capable d'un attachement suivi : c'était la compagne d'une bourrasque, et encore, à cause d'Hugues! Enfin, elle n'oubliait pas cette charmante Hélène Combreuil, pour qui elle gardait une tendresse loyale et qu'elle espérait joindre un jour...
En attendant, elle était là, comme les fourmis perdues parmi les fougères ou comme ce merle qui appelait son destin. Elle arrivait à l'étang presque il sec, lorsqu'elle entendit un pas furtif. Et, quoi qu'elle en eût, une petite crainte sonna dans sa poitrine lorsqu'elle vit Roger Gommènes. Parce qu'il était demeuré huit jours invisible, elle commençait à croire qu'il renonçait. Sous les arceaux
verdoyants, il parut ^edouta^lc, avec ses épaules larges, ses yeux audacieux, son allure d'homme qui fréquente les salles desport; il serait le maître dans une terre sauvage... Les roseaux, Therije rude, le coin du bois incohérent, eurent mauvais figure... Elle sourit de ce trouble, un peu pàl(\ pleine cependant d'une force et d'une intelligeuM de lutte qui ne lui eussent pas même fait faute dans un désert.
Il eut un sourire qui décelait l'émotion, tandis qu'elle l'examinait avec une apparence d?^ rr-'-"et d'ironie.
— Ne m'en veuillez pas! balbutia-t-il d'une voix ardente.
— Je ne vous en voudrai pas si vous vous en allez tout de suite.
— Tout de suite 1 Je le voudrais que ça me serait impossible. Il y a huit jours que je vous suis. J'ai bien gagné une récompense. ^
— Gomme un voleur !
Elle passa devant lui et rebroussa chemin ; mai il se mit à marcher auprès d'elle.
— Pourquoi ne mécouloriez vous past sup~ plia-t-il. Vous navez rien à y perdre.
— Allons ! fit-elle en haussant les épaules... Vou n'avez rien h me dire.
C'était vrai. Il était venu sans plan, entrain par son instinct, comptant sur des circonstances
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confuses et sur cette pression de la poursuite qui fait succomber les femmes. En fait, il ne croyait proprement à aucune tactique; il comptait se débrouiller selon les détours des paroles et des gestes ; il obéissait à l'assurance que lui donnaient ses succès et aux élans qui le conduisaient comme ils conduisent les animaux. De plus, il croyait aux ressources infinies de la répétition .
— Rien à vous dire I exclama-t-il d'une voix véhémente. Rien à vous dire, moi qui ne pen&e qu'à vous tout le jour et que votre souvenir tient éveillé la moitié des nuits ! Rien à vous dire, moi qui vous aime comme jen ai jamais aimé et comme personne ne vous aimera, moi qui descendrais dans un abîme pour vous cueillir une fleur, moi qui assommerais mon meilleur ami s'il était mon rival!... Ah! vous ne savez pas, vous ne comprenez pas. Car si vous saviez, si vous compreniez, vous.ne pourriez vous empêcher d'avoir au moins de la sympathie pour mes souffrances et d'en être fière... toute femme digne de ce nom est fière d'inspirer un grand amour!
n allait au petit bonheur, laissait jaillir ses mots au hasard des réminiscences, et elle écoutait avec une émotion naissante, qui hésitait, qui reculait. C'était le prologue d'une aventure possible pour une autre femme. Fugitivement, elle avait un peu lame de cette autre, tout en voyant bien ses pro-
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près limites. Le regret serait trop amer, elle n'aurait que de la haine contre elle-même si jamais elle succombait à une idylle irrégulière.,. Du p( son à haute dose pour une goutte de joie 1
En somme, ce n'était qu'un de ces possibles vagues, comme il s'en esquisse continuellement dans la vie. Elle croyait pouvoir écouter sm inquiétude le cri passionnément inutile.
— Vous ne me croyez pas ! gémit-il. Que faut-ii faire pour vous convaincre?
— Je ne désire pas être convaincue.
— Ah! vous êtes désespérément maîtresse de vous-même !
-^ En ce moment, oui. Pourquoi ne le soi pns?
— Vous ne devriez pas l'ôlre. Aucune autre i le serait h votre place.
— Croyez-vous? Une femme devrail-tiM' .nm tous ceux qui se mettent en tèle de l'nimer?
— Aucun ne vous aimera...
— Gomme vous ! interrompit-elle. Vous l'av dit... Mais êtes-vous seulement sincère? Et enfi Ce ne serait pas encore une raison.
Elle se souvint d'un roman qu'elle venait ( lire et d'une réplique de l'héroïne :
— Si un bossu m'aimait plus qu'aucun homme nu monde, je devrais donc perdre la trlel
Il demeura interloqué, puis il reprit :
— Vous devriez au moins être touchéec
— Qui vous dit que je ne le suis point ?
— Ah I s'exclama- t-il, grisé... si je pouvais le : jire !
Il saisit brusquement la petite main, il la pressa doucement, puis plus fort, en regardant Jeanne en face. Sous ce regard qui tombait de haut, elle trembla, et quand il mit sa bouche rouge sur le gant, elle eut par tout le corps un frisson qui rappelait celui qu'elle avait éprouvé devani Fortaine, et qui pourtant était autre. C'était un éveil léger, tine annonciation obscure et délicieuse.
Elle retira sa main, mais il avait vu le trouble ; il ne la lâcha point. Il y eut une petite lutte. La pression de Roger était flexible, pourtant agressive. Elle en goùla la douceur, puis son âme volontaire se tendit, elle dit avec ironie :
— Lâchez moi, si vous ne voulez pas que je vous prenne décidément pour un gaffeur I
11 la lâcha, vaincu, et il demeurait devant elle lic'i] étant, comme s'il venait de faire une longue course „
— Ce n'est pas adroit ce que vous venez de faire, dit-elle. Si j'avais pu avoir la moindre hésitation, vous l'auriez supprimée I
Il sentait avec dépit cette jeune volonté et ce sens extraordinaire de la lutte. Tout de même, elle
a'était pas insensible ! Cent espoirs germaient au fond de la défaite.
— Non 1 ce n'est pas adroit, dit il. C'est bien la raison pour laquelle vous devez ne pas me gardt rancune... et môme avoir confiance . L'amourn'est pas adroit.
— Ni brutal!
— Oh 1 brutal, dit-il avec un geste de pitié dédaigneuse pour soi-môme. . .
Ils firent quelques pas en silence. Et Jeanne était contente d'elle môme et curieuse de l'aveuii . Parce que Gommènes avait cédé, elle s'intéressait à lui davantage, et d'ailleurs son image s'associerail désormais à un mystère plein de charme. Kt lui, sachant tous les pièges que l'éclosion tend aux jeunes ôtres, rôvail déjù sa revanche.
Jeanne ne s'ennuyait plus. L'épisode des Bruyères avait renouvelé ses sensations. Elle prenait à y songer un plaisir plein d'énigme, qui tantôt se résolvait en langueurs, tantôt en griseries. Avec l'épisode de Fortaine, c'était le grand événement de sa vie sentimentale : les deux souvenirs se complétaient, pleins de vifs contrastes et aussi i'analogies. Celui de Sèvres avait ranimé l'autre, que le temps engourdissait un peu... Tous deux révélaient l'excitation de la vie, des joies et des craintes qui devaient accroître le prix de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Jeanne sentait l'approche de complications ardentes oii elle pourrait dépenser sa force combative et satisfaire les vœux obscurs et délicieux qui se formaient dans les pénombres de l'âme. Son ignorance sentimentale était extrême ; tout ce qu'elle savait sur l'amour lui venait des romans.
A l'école, sans une idée commune avec ses compagnes, elle avait vécu solitaire. Hors de 1 école, elle ne voyait que sa mère et ses frères. Dans les livres, elle n'aimait que les conflits, les combinaisons libératrices, les victoires. Cette tendance la rendait indifférente aux passages de passion, qu'elle n'appréciait que comme des démonstrations de la puissance féminine. Pleine de mépris pour les héroïnes faibles, qui se donnent sans condition ou se sacrifient, elle s'irritait lorsque la beauté était avilie ou dupée, et ne concevait pas de plus injurieuse aventure ni de plus suprême sottise que la défaite d'une jolie fille.
Ainsi avait-elle échappé aux rêveries et aux curiosités inutiles. Elle savait que la femme se donne, elle l'avait lu mille fois, mais ignorait en quoi consiste ce don. Les écrivains naturalistes ou licencieux lui révélaient quelques rites, qu'elle comprenait souvent mal ; aucun ne l'avait positivement renseignée. Même aujourd'hui elle ne cherchait pas à savoir, elle se contentait des impressions ressenties, qui n'empiétaient guère sur sa pureté, et dont le vague suffisait à combler les heures et à enchanter l'imagination.
Mais les livres n'avaient plus la même signification. Aux passages tendres, il se faisait en elle un charmant tumulte; elle s'interrompait pour songer aux yeux hardis de Roger, au visage boule-
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versé de Forlaine. Elle ne faisait rien pour se garantir de ces rêveries, qu'elle jugeait légitimes et sans aucun danger. De surcroît, le danger ne lui déplaisait point. Au tenaps de Genève, quand ses plans fragiles pouvaient être détruits d'un choc, l'imprévu la rendait tremblante, et les hardiesses, même indispensables, la terrorisaient. Maintenant, elle est dans la citadelle, elle possède la plus grande et la plus subtile force des hommes, si grande et si subtile qu'elle semble une féerie. Cette force est aussi la mieux défendue, la mieux garantie : ceux qui ne la risquent pas ne peuvent presque pas la perdre... Jeanne dispose à son gré de l'heure. Gommènes et Fortaine n'avanceront qu'autant qu'elle le voudra et comme elle le voudra.
Dix jours avaient coulé. Deux ou trois fois Jeanne avait revu la haute silhouette. Il lui plaisait de se savoir poursuivie. Dès le matin, pendant qu'elle s'attardait à la fraîche douceur de l'eau ou qu'elle savourait son petit déjeuner, elle songeait à l'homme qui rôdait autour d'elle, elle se figurait sa fièvre, son impatience, ses colères et ses espoirs. Prise pour lui d'une grande indulgence, elle en faisait un prolongement de son destin : il donnait un goût exaltant aux soins les plus futiles. Et elle se demandait, avec une curiosité insatiable, ce qu'il allait faire.
Il avait écrit, en envoyant des fleurs. Elle aimait à reiire son billet, qui était bref mais chaleureux II écrirait sans doute encore et enverrait d'autres fleurs, mais ce jeu ne pouvait aboutir. Au fond, elle ne désirait pas d'al)outissement. Ces émotions lui suffisaient; elle voulait seulement qu'il trouvât, deci de-là, quelque moyen de les renouveler, ce qui apparaissait très difticile. Contrainte à ne lui donner aucune prise, elle ne se promenait plus jamais seule et prenait soin, à la campagne, de m guère s'éloigner de l'automobile. Par suite, le rôle do Roger était ardu au point do paraître impossible.
Ce matin-là, elle méditait sur ces choses, assise auprès de la fenêtre. La rue était paisible; à peine si quelque fiacre ou si quelque taxi-auto passaient par intermittences; nne haleine fraîche annonçait la proximité du Bois. Tout le jeune corps de Jeanne était plein d'énergies charmantes. Elle jetait de-ci de-la un coup d'œil sur un journal, puis elle so redemandait :
— Qu'est ce qu'il va faire?
Comme elle se le serait demandé pour un héros de théâtre. Elle eût voulu qu'il inventât des stratagèmes irrésistibles, qui provoqueraient des entrevues sans qu'elle y eût aucune part et sans qu'elle put toutefois s'y dérober. Ainsi cette jeune femme si précoce pour la lutte, et dont l'expérience sociale était si précise, s'abandonnait à des rêves de peu-
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sîonnaire. C'est qu'elle était physiquement aussi innocente qu'un petit enfant.
Si les sensations ne pouvaient être que naïves, l'imagination avait des retours continuels sur ellemême. Jeanne savait bien que Gommènes n'inventerait rien d'extraordinaire. II fallait qu'elle fût complice, et elle était résolue à ne se compromettre ni devant le monde, ni devant Gommènes. Dès lors, les possibilités étaient trop restreintes, il fallait compter sur les circonstances et, à mesure que le matin passait, Jeanne éprouvait une petite lassitude et presque du dépit. Elle allait se décider à sortir lorsque le téléphone de service fit entendre sa petite trépidation :
— Allô 1 Une dame, Mme Gombreuil, demande à voir madame I
— J'attends Mme Gombreuil.
Les souvenirs, comme une foule subtile, affluèrent dans tous les carrefours de Tâme Jeanne, se rappelant l'influence salutaire d'Hélène, se sentait le cœur plein de tendresse...
Mme Gombreuil parut, avec ce regard dilaté qui semblait ne voir les êtres et les choses que par masses, avec ce sourire lumineux et cetle ferveur qui lui animaient perpétuellement le visage. Près d'elle, le jeune Maurice tournait vers Jeanne des yeux bouleversés et presque douloureux à force d admiration.
— Oli ! s V\ ria lîciène en saisissant à deux mains la tôte de Jeanne... Oh ! vous êtes encore plus jolis. .. vous êtes cette jeune sainte que nous avons vue à Sienne.
Elle embrassait la petite amie d'une manière oh la tendresse, le mysticisme, la distraction so n«élaient inexprimablement.
— Vous n'avez pas abandonné la vie intérieure? murmura- t-elle. Je vous apporte un livre déii-
Mx... Un livre sur la graude Blavatsky, où la (iuctrine est merveilleusement traduito pour les débutants. Oh ! il vous fera du bien, chérie I
Elle poussa le jeune Maurice pour qu'il reçut à son tour un baiser. L'enfant devint livide comme s'il allait s'évanouir. Jeanne sentit qu'une passion ussi violente et plus profonde que celle de Roger \ cillait dans cette jeune créature Elle en avait toujours été touchée ; dans ce moment, elle y trouva une douceur inattendue et, enveloppant Maurice d'un regard de velours, elle murmurait :
— Il a beaucoup grandi.
— Il i)ousse comme un arbre ! s'exclama Hélène. .î(^ voudrais l'arrêter dans sa croissance. C'est si
iligant de grandir !
Elle ne remaripiait pas la palpitation de Maurice, ignorante de cette petite Ame exaltée, mais d'une exaltation différente de la sienne et qui s'attachait désespérément au monde extérieur. Ils
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se ressemblaient pourtant; il y avait des analogies profondes dans la forme de leur exaltation ; seulement, Maurice avait le sens aigu des êtres, tandis que la mère s'élançait éperdument vers l'invisible et l'impondérable.
— Si cela ne vous ennul5 pas, i^eprit Mme GombreuiL je compte vivre pendant quelques semaines près de vous. J'habiterai le même hôtel.
— 11 ne pouvait rien m'arriver de plus heureux, dit Jeanne. /
L'exclamation fit trembler l'enfant et enthousiasma la mère.
— Vous avez toujours ce cœur charmant! ditelle. Dès la première rencontre, j'ai deviné que vous étiez marquée du sceau divin!
Jeanne goûte la naïveté tendre de son amie et ce myslicisnie qui lui demeure incompréhensible. En même temps, elle se demande quelles faciUtés ou quelles complications apportera la présence d'Hélène... Peut-être rendra-t-elle de rencontres avec Roger impraticables, peut-être au contraire les favorisera-t-elle ?
— A-t-il souffert ? A-t-ii eu une mort confiante ? demande Mme Gombreuil.
Elle parle de Latourne.
— Il n'a pas su qu'il mourait.
— C'est que vous lui avez caché la mort! Vous
avez dû être pour lui une source de joie et de consolalioa...
— Il a ét(^ un père pour moi !
La bouche de Maurice s'est contractée. Une douleur obscure, une jalousie sans forme étreint sa chair...
Un coup léger à la porte, et la femme de chambre apparaît, qui apporte une gerbe étincelante et une petite lettre mauve.
Jeanne fait déposer les fleurs sur la table et ne décachette pas Tenveloppe. Maurice épie avec une sorte d'épouvante. Et la jeune femme, après une courte hésitation, dit à la visiteuse :
— Il faut que vous me veniez en aide l
A ridée que Jeanne a besoin d'elle, Hélène s'exalte.
— Sans doute que je votis viendrai en aidi^ 1 exclama-t-elle. Ah! chère petite...
Elle est prête pour la confidence. Au plaisir qu'a la femme de se mêler à la vie d'autrui s'ajoutent son mysticisme et le besoin de se sacrifier un peu pour parfaire son âme et pour s'assurer une évolution supérieure lorsqu'elle s'incarnera dans un autre monde. Jeanne voit la face fervente de Maurice et regrette d'avoir parlé devant lui : quoi qu elle fasse maintenant, il soupçonnera quelque chose et souffrira. Elle murmure :
— Merci. Je savais que je pouvais compter sur vous, grande amie. Nous en reparierons tout à l'heure...
Une amertume plisse la lèvre du petit garçon : il comprend qu'il est banni de la confidence, ek son cœur s'agite comme une bête douloureuse.
Une demi-heure plus lard, les deux femmes se trouvèrent seules. Jeanne avait réfléchi. Gomme elle ne mentait jamais inutilement, elle était résolue à dire la vérité — du moins la vérité j^o.iale. Elle raconta la poursuite de Com mènes et son obstination, sans faire intervenir aucun détail psychologique. Hélène, ayant une aversion naturelle pour les hommes qui mêlent Taddacc à l'amour, se sentit mal disposée pour Roger et dit :
— Est ce que vous ne l'avez pas en horreur?
— Je ne sais pas. Je trouve qu'il est étourdi, mais il ne me par{jit pas plus mauvais qu'un autre... A vrai dire, il me semble avoir une sorte de générosité et de courage.
— Il ne vous fait pas peur ?
— Du tout. Je ne le crois pas dangereux. Hélène soupira.
— Que vous êtes confiante!... C'est le grand signe de la vocation. Ah ! chérie, comme je voudrais vous convaincre des seules choses qui importent! Ce jour-là, que pèserait la poursuite d'un homme ?
Elle mit doucement la main sur la main de Jeanne et demeura un moment pensive.
— En quoi puis-je vous aider? demanda-t-elle enfin. Voulez- vous que je lui parle? Voulez- vous que je lui défende de s'occuper de vous t
Les narines de Jeanne se froncèrent; elle crai-
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gnit d'avoir introduit dans son aventure un élément réfractaire.
— J'hésite, dit-elle Je veux surtout l'empêcher ('e commettre aucun acte incorrect. Si je le connaissais, si je fréquentais le même monde que lui, peut-être désirerais- je savoir ce qu'il veut avant de le repousser définitivement.
— Mais, chérie ! s'écria Mme Combreuil avec quelque révolte, savez- vous bien ce que vous dites? On croirait qu'il ne vous déplaît point.
— Il ne me plait ni ne me déplaît. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas à cause de sa personne, c'est parce que je songe à l'avenir. Je suis seule et faible. Il y a des jours où je souhaite un protecteur. Si j'avais le bonheur de croire, il n'en serait peut-être pas ainsi, mais je n'ai pas ce bonheur... pas encore. Et alors, n'est-il pas raisonnable de vivre selon la société ?
— Votre vie n'a rien que de normal. A votre âge, le mariage est un état exceptionnel.
— Sans doute, lorsqu'on habite avec sa famille, mais ma solitude a quelque chose de gênant^ qui va parfois jusqu'au malaise.
C'était un senliment qu'Hélène pouvait comprendre. De plus, elle voyait dans le mariage une sorte d'épreuve: le sien avait jeté, croyait-elle, une lueur nouvelle sur le sens de la destinée.
— Mon Dieu l acquiesça t-elle, après tout, le
mariage fait partie de révolution humaine. Il e^t prévu dans l'ordre étemeJ. Rien ne prouve que ce n'est pas lui qui hâtera votre transformation. Il no faut cependant pas laisser faire le hasard. C'est une chose affreuse qu'une créature élue tombant aux mains d'une brute !
Jeanne sentait que le gros obstacle venait de tomber. Puisque Mme Combreuil acceptait le principe d'un mariage, elle allait devenir malléable.
— C'est pour que rien ne soit laissé au hasard que j'ai besoin d'aide! fit-elle d'une voix timide. Comment oserais-je me fier à mes propres force^^
L'accent, la mélancolie des beaux yeux éraureiii Mme Combreuil jusqu'aux larmes et déchaînèrent ses instincts de sauveuse .
— Pauvre Ame ! balbutia-t-elle, ce n'est pas moi qui vous abandonnerai. Tout ce qu'il faudra faire, je le ferai. Mais, si ce n'est pas pour le repousser, je ne vois pas ce que je pourrais dire à ce Com mènes ?
— Je ne pensais pas qu'il fallait lui parler... du moins maintenant. Je désirais seulement avoir votre protection et pouvoir vous demander cou seil s'il arrivait encore quelque chose.
Jeanne avait partie gagnée: désormais Hélène ne serait un obstacle que dans la mesure où ce serait utile.
— Voilà ce qu'il m'écrit, dit-elle.
Elle tendit le billet qui accompagnait les fleurs. Hélène lut :
« Je ne vis plus que pour vous, je suis fou d'amour et de jalousie. Ayez pitié de moi, donnezmoi quelques minutes de votre présence. Je ferai ce que vous voudrez, je suis prêta tout : je vous en conjure, mettez-moi à l'épreuve ! »
Hélène se souvint du temps oii Jacques Combreuil s'acharnait à la conquérir. Il n'avait pas l'audace de Gommènes, mais c'était un homme emporté qui courait aveuglément à travers les circonstances. Elle l'avait aimé, elle gardait un souvenir troublé de « ce temps de perdition ». Le billet de Roger lui rappela d'autres billets, perdus dans la nuit du temps; elle en fut émue.
— Le ton paraît sincère 1 fit-elle.
Quoique Jeanne n'eût pas ombre de confiance dans la perspicacité de son amie, la remarque lui fit plaisir.
— Si je le connaissais, reprit Mme Combrouil après un silence, on pourrait lui accorder une entrevue — chez moi, et en ma présence,
— Oh ! pas encore.
— Pourquoi ?
— Ce ne serait pas juste!
- Pas juste? demanda Hélène avec étonne-
— Non. Ce serait en quelque sorte donner rai-
son à sa hardiesse, et no ponsez-vous pas que, tout au contraire, ce sont les plus hardis qui doivent attendre ?
— Mais c'est vrai ! C'est tout à fait vroi Comme vous avez un sens lumineux des choses... Ohl vous serez des nôtres... il est impossible que vous n'en soyez pas. Qui est mieux fait pour comprendre la vie éternelle ?
Jeanne écoutait son amie avec une indulgence tendre ; elle sentait qu'Hélène forait cxaclemcnl ce qu'elle lui suggérerait de faire, et que môme, à la rigueur, elle en obtiendrait quelque démarche téméraire. Il n'en fallait pas tant.
L'après midi^ l'automobile de Jeanne emportait Hélène et Maurice dans le bois de Meudon. Le ciel était bleu de roi et argent; le vent, soignci de l'espace, soufflait par intervalles et poussait une escadrille do nuages ; il était tiède, il brassait les odeurs mystérieuses de la vie végétale. Jeanne se sentait dans une destinée libre, ailée, fa tueuse. Tout verdissait et fleurissait en elle comaie les feuilles et les fleurs do la forêt, tout pépiait et chantait comme les passereaux éperdus de soleil. Le traité d'alliance qu'elle avait fait avec Hélène était un mélange propice de liberté et de servitude : elle voulait Tune et l'autre, sachant que de leur union seule résulte la sécurité. Il se faisait un si beau travail dans sou être qu'elle en
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était tendrement ivre. L'amour allait avec elle ; elle le portait sur son visage, dans ce beau teint inaltérable, dans la lueur neuve de ses prunelles, dans le rythme charmant de son corps. Cette notion d'être une richesse merveilleuse, la plus féerique, la plus émouvante, elle l'avait eue dès son enfance, mais non avec ce trouble qui se réfléchissait à l'infini, comme une lumière entre deu > miroirs parallèles.,.
Même dans ce moment oii Henri et Roger étaient absents, elle retrouvait l'amour près d'elle, dans un petit cœur aussi pur que la source montagnarde. Elle tournait un peu la tête pour que Maurice osât la contempler. Elle sentait comme un frôlement d'âme. Et l'enfant, après l'amertume du matin, connaissait une extase vertigineuse. Chaque geste de Jeanne faisait passer une aura mystique. Il se perdait dans le pays dont nous portons tous l'image pendant quelques. heures, quelques jours ou quelques mois, et le bois tout autour était le jardin sacré qui séparait Jeanne du monde.
Cependant, par intervalles, il se penchait sur la route, il épiait le court horizon des futaies. Il lui semblait qu'une automobile, toujours la même, reparaissait, disparaissait, reparaissait encore. Quoique aucun sens précis ne se rattachât à cette sorte de poursuite, il craignait