III
35e l’Etat Nerveux et de l’Etat Organique.
La conséquence inductive de tout ce qui a été dit jusqu’ici , doit être que des maladies aussi différentes que les affections Nerveuses et les maladies Organiques doivent provenir de modes vicieux des forces vitales , fort divers aussi. Il est impossible que les causes ne soient pas profondément dissemblables alors que les effets sont si contraires. Ces modes vicieux corrélatifs, sont ce que le langage de notre Ecole désigne sous les noms d’Eléments ou d’Etats morbides.
Le premier, qui porte le nom à’ Etat Nerveux , parce que les phénomènes qu’il suscite ont leur siège le plus ordinaire dans les nerfs, se manifeste par des sensations insolites , par des douleurs dont le caractère particulier le spécifie assez habituellement; par des convulsions, par des spasmes, par des formes d’actions bizarres , par des atonies partielles ou générales , envahissant un organe , un système d’organes ou l’ensemble de l’agrégat matériel; par des surexcitations qui ont les mêmes caractères de généralité ou de localisation , et qui constituent ce qu’on désigne communément sous le nom d’EréthismeNer-*
yeux ; par des combinaisons d’actes qui menacent directement l’existence et qui forment ce qu’en pratique on appelle Malignité. Tous ces divers phénomènes s’accomplissent sans que les nerfs , leurs enveloppes ou les tissus qui entrent dans leur formation soient altérés primitivement.
Le second qui est désigné sous le nom à’ Etat Organique , se traduit au dehors par des altérations très variées dans la substance solide ou liquide du corps. Les indurations ou ramollissements, atrophies, ulcérations ou hypertrophies, transformations diverses des solides sont de son domaine. Dans les humeurs , et alors même que les tissus conservent leur intégrité normale, il entraîne la perversion de leur constitution chimique, la modification de leur crase naturelle, la production d’excrétions variées, tantôt par fluxions, tantôt par éruptions, tantôt par diaphorèses.
Il est donc impossible de ne pas reconnaître une opposition radicale entre les deux modes morbides affectifs , alors que leur langage est si dissemblable , alors que l’un ne se traduit à nos yeux primitivement que par des actions sans corruptions appréciables , tandis que le second ne se révèle que par des altérations matérielles ou par des productions anormales.
Il se présente ici une question qui, si elle était résolue affirmativement , pourrait jusqu’à un certain point assimiler ces deux états morbides. C’est
la suivante : N’est-on pas autorisé à admettre dans certaines maladies Nerveuses la production d’impondérables qui doivent sexcréter par les attaques et dont la rétention peut être nuisible? . Ce pro¬
blème mériterait autre chose qu’une attention incidente, que je puis seule lui accorder en ce moment, plus d’espace et plus de temps qu’il ne m’est permis d’en consacrer à ce travail. Voici rapidement quelques faits qui me semblent militer en faveur d’une réponse affirmative.
Il y a longtemps que Willis ayant reconnu qu’on entraînait souvent de graves accidents en arrêtant brusquement les attaques hystériques, ou en les empêchant de se produire à leurs époques, avait donné le conseil suivant : Si paroxysmus levior esse solet , absque ulleriori spirituum perturbalione , sua sponte pertransire permittatur (1).
Il est très certain que beaucoup de femmes hystériques désirent les attaques auxquelles, elles sont habituées , elles réclament les convulsions qui les délivrent habituellement de l’état d’angoisse si pénible qui précède les accès. On lit dans le Traité des maladies des nerfs de Tissot : « Une observation que tous les médecins peuvent avoir occasion de faire , et à laquelle Camper seul me parait avoir fait attention , c’est que chez les personnes sujettes aux convulsions , et à qui différentes causes peuvent
(1) Ouvrage cité.
en occasionner, si quelqu’une de ces causes agit sur elles et les a dérangées considérablement, elles ne peuvent ordinairement se remettre qu’après avoir eu des convulsions; c/est l’état, dit Camper, d’un ciel nébuleux qui ne peut s’épurer sans orage. »
M. Lordat a cité, dans son Traité des hémorrhagies, l’histoire d’un Epileptique , dont les attaques pouvaient être suspendues au moyen de l’opium; mais lorsque cette thérapeutique préventive avait arrêté pendant quelque temps les manifestations convulsives, le malade se trouvait dans un tel état de mal être , qu’il désirait et réclamait avec instances la venue d’un accès , qui seul le pouvait débarrasser des angoisses , des spasmes viscéraux , des douleurs singulières, des palpitations qui le tourmentaient et qui lui faisaient dire que le remède était cent fois pire que le mal.
N’avons-nous pas vu , il y a quelques jours à l’hôpital St-Eloi , au n° 23 de la salle St-Charles , un jeune homme épileptique depuis dix-huit mois , qui nous a raconté que ses attaques ne viennent jamais que le soir, au moment du coucher. Si elles se retardent , il est agité , inquiet , il se tourne et se retourne dans son lit, comme un malade tourmenté par la fièvre , et il ne peut trouver le repos et le sommeil que lorsque l’attaque l’a débarrassé de ce qui l’accablait.
Tous ces faits, dont je pourrais de beaucoup accroître le nombre, ne semblent-ils pas indiquer
qu’il existe chez les malades atteints de ces affections convulsives un besoin particulier qui ne peut être satisfait que par la survenance des attaques ? Ces infortunés ne ressemblent-ils pas exactement aux goutteux dont un traitement imprudemment préventif a empêché la manifestation régulière des accès, et qui sont cruellement tourmentés par mille maux, jusqu’à ce qu’une attaque bien franche et bien douloureuse , en fixant sur les extrémités les mouvements fluxionnaires , vient rendre au système entier le calme qu’il a perdu.
Enfin, n’y a-t-il pas une grande analogie entre ces épileptiques que leurs accès soulagent , ces hystériques qui appellent les convulsions, et ces hommes dont les pleurs diminuent les chagrins , et ces irrascibles qui sont à charge à tous et à euxmêmes, jusqu’au moment où ils trouvent f occasion d’exaler leur colère?
Sans plus insister sur ce point , je livre aux méditations des lecteurs ces faits et leurs consé¬
quences.