CHAPITRE PREMIER
plaisantant une bouteille de Pommery ^< pour boire du champafpie une dernière fois », un message téléphoné d*un {jrand journal de Paris achève de me rassurer, et je reçajpie le quartier le cœur léger, dans la paix du beau soir d*été. Jusqu'au moment de me coucher, j'aper(;ois par la fenêtre de la chambrée les deux flèches gothiques qui dominent la ville comme pour la bénir et la protéger. Tout est calme; le silence n*est troublé que par des cris d'hirondelles dans l'atmosphère limpide. La guerre est une folie dont le cerveau détraqué de quelques pessimistes a engendré l'idée, et je m'endors sur mon dur petit lit de sangle. . . pour la dernière fois ! . . .
Vers minuit je m'éveille en sursaut, comme si l'on m'avait secoué brutalement. Pourtant tout repose ; le quartier noir est
endormi profondément; près de moi, le souffle paisible et fort des douze hommes qui composent la chambrée semble rythmer la nuit de mouvements différents, et je reste étendu sur le dos, les yeux grands ouverts, dans l'attente ceilaine et énervée du sig^nal qui mettra la ruche en activité. Cinq minutes s'écoulent, dix peut-être, et une sonnerie assourdissante ébranle les murs du quartier, une sonnerie qui appelle le premier escadron d'abord, qui devient plus forte en soufflant au deuxième, plus forte encore au troisième, brutale quand elle atteint le nôtre, et qui finit par 8*en aller là-bas au cinquième, au fond de la g^tinde cour, affaiblie par la distance.
C*est l'alerte...
Les dormeurs mal réveillés se sont assis d'un bond : ^ Hein! Quoi! Qu'est-ce que c'est?... Ah! c'est la mobilise-muche? »♦
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f niiiiccliateiiient , les couloirs résonnent (l'une bousculade de lourds sabots; toutes les portes battent et rien ne reste, du g^rand silence de tout à l'heure, qui fait place à un fracas assourdissant. En quelques secondes, tout le monde est sur pied, sans <(ue personne sache de quoi il s'agit. L'adjudant m'appelle : « M..., allez immédiatement en ville prévenir tous les officiers de l'escadron de boucler leurs cantines et tle se rendre au quartier sans délai. . . » — Oh ! oh ! c'est grave enfin ! et dans un éclair, une certitude diamétralement opposée à celle que je m'obstinais à conserver s'est fait place dans mon cerveau, toute la place, au point qu'il est paralysé à toute autre idée. Qu'elle éclate demain ou dans un mois, c'est la guerre qui se dresse implacable devant mes yeux. On a parfois de ces révélations subites, qui défient
toute log^ique et toute explication. Je la sens maintenant à chaque coin des rues noiixîs et vides, et la cathédrale aux tours jumelles, si douce au couchant, devient une foileresse gréante qui veille au salut du pays. D'une maison de la place, un homme sort et court après moi ; j'entends ses g;ros souliers qui battent le pavé ; haletant, il bé- «^iMf^^^ggye : « Est-ce que la guerre est déclarée? — La guerre... oui... je n'en sais rien. >' Je continue ma route, et j'achève ma mission après avoir eu le temps de monter chez moi prendre de l'argent et du linge. Je regagne le quaii;ier comme le jour se lève, au moment où les chevaux de réquisition sont amenés, tenus en main pai* des civils et des hommes en treillis. Un vieux sous-officier hoche la tête et dit entre ses dents : « Les chevaux de réquisition qu'on amène maintenant! ça ne sent
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pas bon... Au inoiiient d'A^^fadir on n'en était pas arrivé à ce point-là », et ce petit fait s'impose et grandit dans mon esprit connne une preuve <{ue la fyuerre est inévitable.
Les pa(|uetages sont faits, les bommes sont désœuvrés en attendant qu'on rec^oive des ordres, et dans la cantine prise d'assaut, encore toute noyée d'ombre, des explosions de joie sonnent baut et clair et des bistoires à dormir debout circulent. Seule la cantinière, notre camarade à tous, a les yeux rongées et la voix tremblante. Elle parle de Bazeilles, son village natal brûlé par les Allemands en 70, et où ses vieux parents vivent encore. Elle s'affole à ridée d*une nouvelle invasion du sol français. — « Les Bocbes cbez nous?
Non, mais Flore, tu déménages? Nous les conduirons à Berlin, avec des coups de
kiicd au cul... Sers-nous un litre de blanc, cacheté, ça vaudi*a mieux. »
Hélas!...
A la table où je suis assis avec mes camarades les plus intimes, la joie déborde, et tous tiennent des propos superbes et fous. Ils seçrisent de paroles, en rêvant à des charges magnifiques, à des chevauchées glorieuses, à des assauts fantastiques ; je suis seul à être un peu grave et un peu triste, et je m'en veux d*être moins puéril qu'eux, devant ce triomphe de leur jeunesse et de leur virilité; mais malgré moi, je les regarde, ces camarades de tous les instants, que la guerre va rapprocher davantage, et je cherche à lire, dans l'avenir gros de menaces, quel est le soil qui leur est réservé, il y a là : P..., qui devait êti*e fait prisonnier un mois après, et qui souffre encore aujourd'hui dans une