CHAPITRE m
de surprendre un convoi allemand et de s'en emparer. Les officiei*s nous font part de cette mission. Enfin on va faire quelque chose, nous avons un but, et c'est fini d'errer parmi la campagne brûlée, dévorés de soif, découragés de nous sentir perdus et oubliés dans la grande lutte qui nous entoure. Le convoi aurait 4 kilomètres de long; on se représente déjà l'attaque, la prise de butin, tout un épisode romanesque et amusant, et les dragons se redressent sur leurs selles, oubliant leur fatigue et leur faim, tout à la joie du combat promis.
Au dedans de moi-même, je ne puis partager l'enthousiasme général; je sens <(ue nous sommes exactement repérés par les avions ennemis qui nous survolent à chaque instant, défiant insolemment nos balles et nos mitrailleuses.
Pourtant rexpcdition commence bien.
Un tout jeune dragon, envoyé en éclaireur, pénètre dans une ferme et y trouve quinze officiers d*état-major prussien en train de s'empiffrer. Calme, il braque son revolver dans leur direction, et leur conseille, avec tout le bag^out parisien d*un vrai Titi des boulevards, de se rendre : « Son ré[jiment le suit, toute résistance est inutile. » En réalité il a dû les tenir un g^rand quart d'heure sous le canon de son revolver, car le régiment était encore loin. Un major ayant esquissé un mouvement, il lui brûle la cervelle presque à bout portant, et il réussit à les maintenir tous, terrorisés, jusqu'à notice arrivée. Cette capture est un autre coup de fouet à la bonne humeur générale. Je vois encore six d'entre les quatorze prisonnîei's défiler à côté de la colonne, chacun enti*e deux
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dragons, une corde à fourrage liée aux rênes de leurs chevaux, et je revois le i^egard furieux et sournois d'un u hauptniann » encore congestionné de la ripaille que nous ne lui avons pas permis de terminer. Je me souviens du bon rire gai de tout le régiment, de la folle allégresse d'avoir mis la main sur ces gros mangeurs de choucroute, trop ahuris pour èti'e insolents.
Peu d'instants après, trois autos allemandes se font voir à 300 mètres, marchant à une allure prudente; aussitôt c'est une débandade, un galop furieux à qui arrivera le premier, mais par un bruscjue mouvement de machine arrière, les trois chauffeurs réussissent à tourner et repartent à toute vitesse, criblés par les balles de mitrailleuses, mais hors de notre poitée. La dernière, seule, devait tomber
entre nos mains le lendemain malin, avariée par une balle dans son réservoir d'essence, et nous devions y mettre le feu pour ne pas l'abandonner à l'ennemi qui nous harcelait de partout.
Maintenant le deuxième demi-régiment, dont je fais paiiie, est séparé de la division et chargé de capturer à lui seul une queue de convoi qui est censée être restée en panne.
Nous nous enfonçons, à ia nuit, dans la forêt de Villers-Cotterets, sous les ordres du commandant J..., et le pressentiment aigu d'un malheur m'assaille. Je m'éloigne du premier demi et des autres régiments de la division, avec Tintuition nette et irrésistible que je ne les reverrai pas de longtemps, et quelques instants après, nous nous fondions comme des ombres sous les arbres de la giunde forêt obscure.