CHAPITRE III
une blaçue sur les lèvres, les plus sérieux écrivent un mot à leur femme ou à leur mère. Adossé contre un tronc d'arbre je griffonne sur deux cartes-lettres trouvées dans mes sacoches deux petits mots d'adieu, et la journée s'écoule d'une lenteur morne.
Vers 4 heures, deux officiers de uhlans débouchent sur une petite route qui est comme suspendue au-dessus de nous.
Tous les regards sont levés vers ces deux minces silhouettes, qui s'avancent en causant tranquillement, les rênes flottantes. Oh! la tentation d'épauler lentement, de viser sans se presser, de sentir son homme au bout de son fusil et de le tuer raide, d'une balle en plein cœur ! Mais tous comprennent qu'il faut se taire, et laisser passer ces deux proies si faciles à descendre, pour ne pas donner Téveil et
sifynaler notre présence. Maintenant ils sont sur nous, si près qu'on les toucherait, et ils ne savent pas qu'il y a deux cents fusils qui peuvent les abattre à bout portant. Encore maintenant, je revois distinctement la figure du premier comme photographiée dans mon cerveau : tout jeune, le monocle bien vissé dans Tœil, la figure rose et insolente, tel qu'on représente toujours Tofficier prussien, la cravache sous le bras, et même il avait le cigare ! . . .
Brusquement sa figure et celle de son compagnon se contractent comme devant une apparition. Ce régiment finançais a dû leur sembler une fantasmagorie de la forêt. Quelque vision impossible et illusoire dans la pénombre du feuillage, car les chevaux sont arrêtés net, les jambes tendues, et pendant l'espace d'une seconde