‹ Étapes et combats; SouvenirsChapitre 30 sur 100 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

mains sorties de Tonibre se tendi*aient |K)ur me saisir. Un vent de terreur superstitieuse a soufflé sur nous, et dans le grand silence environnant, un seul bruit persistant et régulier nous fait tous sursauter d'une peur inconnue, un cri de chouette qui semble se répondre de loin en loin, un cri qui n'est pas naturel, qui ressemble à un signal et qui fait courir parmi nous un long frisson. Mes yeux fouillent l'ombre désespérément pour y découvrir un ennemi caché. Deux fois, je jurerais avoir aperçu un groupe d'uniformes allemands : deux uhlans à cheval, un autre pied à terre, mais je me méfie des hallucinations qui sont fréquentes la nuit, et je tâche de railler ma pusillanimité. En traversant une route, un brusque bruit et le cri d' « au secours " retentit; un cri étranglé d'angoisse et de terreur.

C'est un des nôtres, dont le cheval a buté derrière le mien, et qui a roulé dans un fossé. Je me retourne et j'aperçois dans un éclair une courte lutte aussitôt noyée dans la nuit. Cette fois je ne me suis pas trompé. C'était bien deux Allemands qui luttaient contre notre camarade, mais je suis entraîné dans le mouvement en avant et tout retombe dans le silence le plus profond. Si nous sommes entourés d'ennemis, pourquoi cette conspiration du silence? Et le cri odieux de la chouette ne cesse pas, jetant la panique dans nos iniag[inations déréfjlées, nous faisant souhaiter une catastrophe préférable à cette incertitude affolante, à cette agonie du doute. J'ai vécu là les heui^s les pires de ma vie.

Nous avançons pouilant, marchant de l'ouest à l'est, et nous abordons bientôt

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la firaïule masse noire de la foret de Coiiipiè|[iie, d'où jaillissent h notre approche (juatre ou einq cris d'oiseau. N'importe, une seconde fois la forêt nous paraît le salut et, sous l'ombre impénétrable des {grands arbres, nous en suivons la lisière dans la direction de Champleu, tantôt suivis, tantôt précédés par le hululement qui annonçait, comme nous l'avons su plus tard, notre approche et notre passage.

Au moment où notre angoisse avait pris fin, où Tespoir rentrait à plein flot dans notre esprit, où même certains honnues, cédant à leur fatigue, s'affalaient sur leurs sacoches, ivres de sommeil, nous tombions définitivement dans la souricière où les Allemands nous avaient méthodiquement entraînés, et nous étions lâchement assaillis de toute part. Le drame

s'est passé si rapidement que j'en conserve dans la mémoire comme des lambeaux déchirés. Les nua[jes crèvent, laissant tomber un flot de lune; un cri retentit quelque part dans la nuit et la forêt noire semble cracher du feu. Mille flammes courtes s'allument dans chaque taillis; une çrcle de balles éclaircit la colonne, parmi des cris et de terribles hennissements de chevaux, les uns cabrés, les autres roulant par terre, entraînant cavaliers et paquetages dans un sursaut d'agonie terrible. Chaque cavalier, d'instinct, fait un « à gauche » et galope éperdument pour s'éloigner de ce feu nieuiirier qui décime nos rangs. En quelques secondes, nous avons mis 200 mètres entre la forêt et nous, et les deux escadrons se rassemblent, dissimulés par on léger brouillard.

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